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20 novembre 2011 7 20 /11 /novembre /2011 21:27

Tout était prêt, la musique, les hauts parleurs spéciaux sur le pont, près de la barre, l’avitaillement, les cartes, les voiles et les haubans, le matériel d’enregistrement, il avait tout passé en revue pour le grand concert des vagues et du vent, carène, pont, mâts, drisses, écoutes et tutti quanti...il ne manquait que l’heure du rendez-vous et le lieu, et ça il ne savait comment ni qui lui apporterait il recevrait le faire-part ! En attendant le grand jour il continuait de travailler, de naviguer, de se confier et de faire de ses théories ses théories à Diogène. Le volatil l’accompagnait de jour dans toutes ses sorties, pour les courses, le petit tour au café, la balade sur la jetée et même les visites aux amis d’enfance. Il restait souvent en marge attendant discrètement qu’il ressorte et prenne son chemin pour après à grands et rapides coups d’ailes le rattraper et le devancer. La nuit il semblait le veiller s’endormant après lui et se levant avant, pour faire son petit tour, sorties bien plus brève que celles qu’il faisait auparavant. Le Labbe adorait les escapades en mer, car souvent il allait se mêler au chahut des goélands dans la traîne des chalutiers, faisant alors montre de sa puissance et de son autorité reconnue maintenant par ses occidentaux congénères. Puis, ayant suffisamment rappelé et assuré sa suprématie, il revenait sur la Valéria. Là, monomane, il allait inspecter son nid et ses rapines, puis se perchait sur la rambarde, un hauban ou encore près de la barre, selon l’humeur du jour et l’agitation du bateau.

 

Le grand Labbe était chez lui et se comportait en associé propriétaire, s’étant adapté sans aucune difficulté et paraissant savoir ce qui se préparait et l’importance que ce quête revêtait. Il n’était nullement considéré comme un animal domestique ou une quelconque mascotte, rien ne l’obligeait à rester, aucune subordination, jamais ils ne s’étaient touchés, ni n’avaient fait montre d’affection réciproque. Ils vivaient ensemble, travaillaient ensemble, partageaient gîte et couvert, naviguaient de con-serve, mais c’était tout, rien de sentimental ne semblait les unir... et c’était bien ainsi pensait-il ! D’ailleurs il ne doutait pas que Diogène pensait de même. Rien ne pourrait désormais l’empêcher de croire que le goéland était une sorte de messager, de missi dominici, passeur d’entre les mondes, traducteur des langages improbables, d’un espéranto à venir. Il n’avait plus peur du ridicule, n’avait que faire de l’avis des autres, toute sa vie il avait parcouru les océans sans vraiment les comprendre et les écouter, croyant, fat qu’il était, tout savoir d’eux, au point d’en retirer une certaine sagesse que l’on enviait et lui valait reconnaissance et espèces trébuchantes. Cependant il avait aussi compris que cette démarche qui avait été auparavant la sienne, ce long chemin d’aventures mais de méprise, avait été un passage obligé, un apprentissage en quelque sorte, et que sans cela, sans ces errements, jamais il n’aurait pu comprendre, ressentir, et questionner la mer. C’était par le contraste qu’il avait pu distinguer les choses, en allant sur l’autre bord de la rive. Maintenant il allait vivre et participer à la plus grande course, la plus grandiose, la plus magnifique, et certainement la plus terrible des transats... en compagnie d’un oiseau... d’une crécelle grise et braillarde.

 

Le moteur avait été révisé, les batteries et panneaux solaires remis en état, dans quelques jours lui et le Labbe pourraient partir faire le tour de la Grande Bretagne pour ensuite se diriger vers la mer Baltique et revenir par la manche. Plutôt que de sillonner les environs pourquoi ne pas élargir le champ des recherches en attendant la bonne saison pour repartir dans l’hémisphère sud et le Pacifique, océan portant si mal son nom. Qui pouvait savoir, peut-être trouveraient-ils au septentrion ce petit truc qui leur manquait. De toute façon il lui fallait bouger, naviguer, il fallait que son corps soit sous l’emprise du mouvement des vagues, qu’il lui devienne presque consubstantiel... une sorte d’habituation au déséquilibre et à la mouvance, afin d’être prêt pour le grand jour de la bousculade. Il avait besoin de ce rythme, de cette sorte de tournis qui n’était qu’inconvénient auparavant.

 

Ce soir après le repas il irait, comme d’accoutumée, en compagnie de Diogène, faire le tour du port, prendre un verre, puis regarder la mer dans la nuit, l’entendre et la deviner au bout de la jetée...rituel et rendez-vous à la fois, muette connivence à trois. Puis ils rejoindraient le bord de la Valéria, écouteraient du Vivaldi ou autre chose, selon leur humeur, travailleraient sur le livre de photos. Lui lirait ses textes et l’autre l’écouterait silencieusement pour ensuite d’un cri éraillé donner son avis sur la chose. Ensuite il irait s’allonger avec un verre de vin et un bon livre et attendrait que vienne lentement s’installer le sommeil, avec le Labbe qui le regarderait tout en clignant se petits yeux de piaf. Voilà, il n’était que d’attendre, dans ce bien être des jours partagés, sans soucis aucun que de réussir à entendre la musique des ondes, un jour, ensemble...le grand Labbe et lui.

 

Tout fut comme il devait être, dans la suite des choses répétées chaque jour, dans la béatitude de ceux qui sont habités et ignorent l’assaut des contingences, la pro-menade sur le port, le verre au mastroquet, la balade sur le jetée, le bruit des vagues dans la nuit, le ballet des lumières de phares s’entrecroisant, le retour lent, la lecture à voix haute des textes et le choix des photos, puis la brève toilette et enfin quelques paragraphes d’un livre avant que Morphée n’impose sa présence et les emporte tous deux dans leurs rêves d'absolus.

 

Il faisait encore bien noir quand l’oiseau émit son cri de merle enroué ensuivi d’un raffut de battements d’ailes s’entrechoquant avec tout ce qui pouvait y avoir de posé sur le meubles de la cabine. Ce barnum le réveilla, et tout entier encore de son sommeil mit un certain temps avant de trouver l’interrupteur de la lampe. Lorsqu’il put enfin donner de la lumière il se rendit compte que tout était sans dessus dessous dans sa cabine, et que Diogène avait disparu, mais surtout que son ordinateur portable était allumé alors qu’il l’éteignait chaque soir pour préserver la charge de la batterie ! Mais que c’était-il bien passé pendant qu’ils dormaient tous les deux pour que l’oiseau réagisse ainsi? Il se leva, fit du regard un inventaire de la pièce et s’approcha à la table où était posé le portable afin de comprendre mieux. L’appareil était ouvert, actif, et ce qu’il vit à l’écran ne laissa de le surprendre, bien qu’il se fût préparé à tout.

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Published by Etsivousosiez - dans Nouvelle
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