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31 janvier 2013 4 31 /01 /janvier /2013 18:55

 

Elle a quitté le boulevard pour emprunter la rue piétonne et son revêtement pavé, pleine de gens qui vont et viennent, s’agglutinant devant les vitrines et aux terrasses des cafés. Il est midi à l’heure solaire, l’étroitesse de la voie la préserve un peu du soleil qui commence à taper dur, elle longe les façades où s’étale une faible marge d’ombre, le sol clair renvoyant un air chaud qui n’arrive à s’évacuer du goulot que forme la ruelle. Murielle a mis une jupe légère, blanche, froissée, descendant jusqu’aux genoux, et un maillot sans manche, en fil de coton, tricoté au crochet, qui laisse entrevoir à peine sa peau blanche au travers des mailles larges. Elle se sent allègre, aérienne, détachée de tout, presque belle. Parfois elle se regarde dans le reflet des vitrines, remontant ses lunettes de soleil en diadème sur ses cheveux.  Il y a bien longtemps qu’elle n’a plus eu cette forme de coquetterie, d’intérêt pour son image de femme, aujourd’hui elle apprécie sa quarantaine, la joliesse de ses mollets remontés par le petit talon de ses chaussures, et le galbe arrondi de ses épaules dans l’échancrure du débardeur. Elle  ressent l’instant comme le sien, sans poids, sans la pression d’une quelconque attente, consciente de chaque partie d’elle-même et de l’agencement parfait de chacune d’elle dans un tout qui la constitue et qui le ressent. Elle a le sentiment de s’inscrire parfaitement dans l’espace qui l’entoure, de s’y inclure et d’y évoluer sans frottement, sans ne rien bousculer. C’est une émotion singulière, qui devrait l’étonner, la surprendre, mais il n’en est rien, cela, au contraire, semble juste, adapté.

 Tout en regardant les sous-vêtements en vitrine d’un magasin spécialisé, chose que ne faisait jamais jusqu’alors, elle se revoit hier soir dans sa salle de bain, tandis que les enfants dormaient, le rasoir deux lames à la main, se demandant comment s’y prendre. Juste avant elle avait fait couler un bain, la buée s’était déposée partout dans la pièce pendant que l’eau chaude s’écoulait du robinet, et une sorte de brume résiduelle s’était mise à flotter autour d’elle et des meubles. Après s’être détendue puis lavée, elle avait passé son peignoir et s’était assise sur le rebord de la baignoire, face au miroir, restant ainsi un certain temps sans trop savoir que faire, regardant les ciseaux posés sur le meuble du lavabo à côté de la bombe de mousse et du rasoir jetable. Sans précipitation, avec des gestes souples, elle avait tout d’abord dénoué la ceinture de tissu éponge, et lentement écarté les genoux, prenant conscience du mouvement tout en cherchant son reflet dans le flou du miroir humide. Elle ne voulait rien précipiter, ne mettre aucun trouble ni émotion dans ce qu’elle allait entreprendre, mais le faire et en être spectatrice à la fois. Libres de toute retenue, les pans de la sortie de bain glissèrent peu à peu sur ses cuisses et les découvrirent. En détachant ses yeux du miroir, d’un lent mouvement du cou, Murielle put voir sa toison brune qui allait de son bas ventre jusque dans l’ombre de son pubis. Jamais elle ne s’était regardée ainsi. Elle se pencha alors et prit la petite paire de ciseaux de la main droite, puis par gestes brefs, la main gauche appuyée sur l’intérieur de sa jambe, elle se mit à tailler ses poils longs et frisés, avec précaution, sans trembler, jusqu’à qu’elle me puisse plus le faire sans risquer de se blesser.

 

 Cette lingerie est belle, peut être un peu provocante à son goût, et surtout faite pour un corps à la taille fine et aux seins généreux. Pourtant elle se risquerait presque à entrer dans le magasin, pour la voir de plus près, la toucher. L’essayer ? Pas encore, et peut être jamais, mais de s’y intéresser c’est déjà un grand pas. Quand elle eut fini de tailler les poils de son pubis, elle resta quelques temps à regarder ce sexe qu’elle ne connaissait pas, découvrant un peu son visage intime, et la ressemblance qu’il pouvait avoir d’avec ces caricatures qu’elle croyait voir sur l’écran. Cet instant de découverte et de familiarisation passé, elle agita la bombe aérosol, puis en exprima la mousse qu’elle déposa entre ses cuisses. Ce fut agréable, un mélange de froid et d’onctuosité, mêlé d’un amusement de transgression. Puis, délicatement, écartant les chairs et étalant les replis, elle se mit à raser les petites extrémités drues des poils qui dépassaient encore, rinçant régulièrement sous l’eau les lames du rasoir, afin qu’elles conservent toute son efficacité. Quand elle eut terminé cela, avec un gant de toilette mouillé à l’eau froide, elle ôta le reste de mousse qui lui souillait l’entrejambe. Tout au long de l’opération elle était restée concentrée, appliquée, pour ne pas risquer de se couper, et n’avait pas vraiment regardé. Son attention avait été opérationnelle, et nullement curieuse, malgré la nouveauté de ce qu’elle découvrait.

 

 Elle semble attentive aux ensembles de la vitrine, mais au vrai l’image de celle-ci se mêle et se perd dans celle du souvenir de la veille, il n’est que Murielle pour le savoir, les autres, là autour, ignorent totalement ce qu’elle est en train de vivre et où ce rituel va la conduire.

 

 L’incroyable fut qu’elle ne regarda pas directement le résultat, mais en chercha l’image brouillée sur le miroir qui lui faisait face, nimbé de buée, lui renvoyant sa silhouette floue dans cette pose incroyable et impudique. Elle aurait pu se découvrir en baissant de nouveau la tête, mais ne le fit pas, retenue par une décision inexplicable sur l’instant, mais si  certaine en elle. Il ne fallait pas aller outre, ce n’était pas encore le moment de voir, elle en était convaincue.

 

 Comme s’il n’y a plus rien à voir sur l’écran de cette vitrine, Murielle reprend son chemin, et quitte la rue piétonne, se dirigeant maintenant vers ce boulevard où se trouve le garage, et où, elle le sait, l’attend l’homme au bandana rouge. Elle a rendez-vous. Chaque pas la rapproche de l’instant dont elle ignore ce qu’il sera, aucune émotion ne la guide, ni ne la trouble étonnamment. Sous sa jupe elle ne porte rien, non pas qu’elle se soit préparée à un ébat, à du sexe, pas du tout, tout simplement parce qu’elle a pris conscience de cette partie d’elle, et que dans ce qu’il va se créer aujourd’hui il lui fallait venir ainsi. Dans quelques minutes elle saura pourquoi cela était nécessaire, forcément nécessaire. « Rasez-vous le sexe » était un préalable, rien d’autre, voilà pourquoi elle l’a fait.

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27 novembre 2011 7 27 /11 /novembre /2011 22:19

La télé comme toujours diffusa régulièrement, lors des journaux du midi et du soir, des informations sur les recherches du grand navigateur disparu en mer, ajoutant ainsi à l’émotion suscitée par les ravages due l’ouragan sur la côte est Américaine. Il y eu quelques émissions retraçant sa carrière de marin, le comparant aux autres grands aventuriers disparus en mer, Colas, Tabarly... L’éditeur fit un joli coup en sortant post mortem un magnifique album de photos contant sa dernière épopée, avec des textes de ses amis et concurrents, et profita de l’occasion pour éditer sa biographie. L’affaire fut belle financièrement parlant. Ceux à qui il avait parlé de la musique des ondes oublièrent vite cette théorie, n’ayant rien de plus à se mettre sous la dent, puisque tout avait disparu avec la goélette dont on ne retrouva jamais rien, et puis chacun avait bien d’autres soucis que de trouver une hypothétique gamme des éléments ! On glosa bien sur cette folie d’aller affronter un ouragan, le plus grand et fort des ouragans tropicaux recensé depuis l’histoire de la marine. On parla, on dauba, on s’extasia, on soupesa à l’aune des ressentiments l’attitude du grand marin... folie, orgueil, courage, désespoir, vieillesse...bref on usa des tous les attributs et épithètes à disposition, et ...on oublia, comme toujours, sauf aux dates anniversaires.

 

Cependant d’aucuns dans le milieu de la pêche dirent avoir entendu une espèce de musique, un chant des sirènes, lors des fortes tempêtes, et que si l’on était attentif l’on pouvait voir dans le plus fort des vagues la silhouette d’une goélette qui dansait ! Tous en convenaient sans pour autant le dire à voix haute ni en dehors du cénacle des marins.

 

En revanche ce qui est sûr et que personne ne conteste, c’est que durant des années, sur le port de Fécamp, dès l’aube, lorsque rentraient les bateaux de pêche, on pouvait voir, perché sur l’un des phares à l’entrée de la rade, bien après les estacades, une sorte de goéland au plumage sombre qui regardait au loin. Il était là chaque matin que faisait Dieu, immobile, attendant on ne sait quoi, puis, quand tous les bateaux étaient rentrés au port, il s’envolait vers les terres après avoir poussé un étrange cri éraillé. Les anciens disaient qu’il attendait le retour de la Valéria, d’autres disaient qu’il saluait son fantôme. Ce qui est certain en tous cas, c’est que dans la région s’était implantée une nouvelle espèce d’oiseaux de mer, sorte de mouettes au plumage jaspé de marron et de blanc que l’on avait jamais vu auparavant.

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27 novembre 2011 7 27 /11 /novembre /2011 21:59

(Essayez avec la musique au moment de la tempête, le 3 ème morceau)

 

La mer est calme et le soleil déverse sa lumière tiède, le vent est faible et la goélette, presque immobile, se balance légèrement, comme prise dans une pétole, rien ne laisse paraître de ce qui vient d’advenir, du combat terrible qui les a menés ici, sinon l’état du bateau, et peut être celui du pilote qui gît allongé sur le pont, sans bouger...rien ne laisse paraître que la vie existe encore, seules les oscillations de la Valéria indiquent qu’il est encore des mouvements. Tout est calme...dans l’œil du cyclone. En regardant de plus près l’on peut voir le pont du bateau qui présente une longue déchirure sur l’avant, là où le beaupré, après sa rupture est venu se planter, d’ailleurs le morceau brisé est encore retenu par les drisses des voiles déchirées dont il ne reste que des lambeaux. Les haubans du mât principal sont cassés en partie et se dernier s’est brisé en son milieu, la partie haute pendant sur le morceau qui tien encore malgré les dégâts aux élingues ; il n’y a plus de grand voile ni de bôme. L’on dirait que la goélette a reçu salves de boulets sur salves de boulets, qu’un navire de guerre s’est acharné sur elle cherchant à la réduire en miettes avant qu’elle ne coule...même la carène a été touchée, portant à tribord une longue estafilade oblique qui balafre aussi bien les œuvres mortes que vivantes... C’est sûrement par là que la Valéria s’est empli d’eau ce qui, l’alourdissant la fait ressembler à une péniche pleine. Les dégâts sont importants, le bateau ne peut plus naviguer, il flotte... tant bien que mal. Il ressemble à un animal blessé, mourant qui est au point de rendre l’âme après une poursuite et une lutte titanesque où toutes ses forces il a jetées, il ne reste rien sur le pont sinon ce corps qui ne bouge pas, allongé sur le dos, le visage tourné vers le ciel. Tout est calme, il fait bon...malgré sa colonne brisée et les plaies qui constellent son corps il se sent bien, tout à fait conscient de l’instant et de ce qui s’est passé il y a peu. Il est bien, si bien qu’il ne regrette rien. Il sait maintenant que l’œil de l’ouragan n’est pas ce qu’il croyait qu’il serait, qu’en cet instant il était à l’entracte et que bientôt reprendrait le concert, que résonnerait magnifiquement la seconde partie de la symphonie des ondes. Il n’était plus en état de participer, de combattre, si tant est que ce verbe était le bon.. il avait fait de son mieux, la Valéria aussi, jamais de vie de marin il n’avait aussi bien chevauché l’océan, le domptant, résistant jusqu’à la limite à ses ruades folles et violentes. Jamais avant lui on avait ainsi approché l’intimité des éléments, partagé leur musique, leur secret... jamais.

  

A l’approche des Bermudes comme prévu il avait rencontré le courant ascendant du Gulf Stream et les vents d’ouest, amure bâbord il était alors remonté vers les Antilles comme lui avait indiqué le Labbe, tout avait parfaite fonctionné, il arrivait pile poil pour rencontrer l’ouragan qui l’attendait. Il était encore une forte dépression, mais celle-ci puisait si avidement l’énergie des eaux chaudes qu’elle se transforma vitement, à la grande stupeur des météorologistes, en tempête tropicale puis en ouragan, gagnant échelon après échelon la suprême catégorie. Jamais le baromètre n’avait eu une chute aussi rapide. A bord il avait suivi cette évolution avec attention tout en longeant à distance les côtes, sentant grandir la force du vent, et les hauteurs de la houle, ravi d’être à l’heure, mais aussi stupéfait que Diogène ait pu ainsi tout prévoir presque à la minute près ! Tout se passait comme prévu, il lui suffisait d’accompagner cette tempête maintenant, de la contourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, par l’est, afin que, quand celle-ci se muerait en ouragan, il empannerait et se retrouverait vent arrière, puis de travers et enfin au près, amure bâbord, prêt à s’y engouffrer !. Il allait faire ce que tout marin évite de faire, entrer dans l’ouragan et atteindre la salle des concerts que devait-être, pensait-il alors, l’œil du cyclone... et c’était là, comme suite à une haute lutte, épreuve de l’adoubement, qu’ils seraient reçus, accueillis, reconnus, lui et la Valéria, pour assister enfin à l’exécution de la symphonie des ondes.

   

Plus les heures passaient plus la mer se formait, plus la houle élevait son mur de mouvance. La force du vent s’amplifiait après chaque rafale, l’obligeant sans cesse à choquer et prendre des ris, jusqu’à affaler la grand voile puis la trinquette. La goélette était bousculée de partout, mais elle faisait front, montant sur des vagues de plus en plus vertigineuses, pour ensuite retomber de cette altitude dans la gouffre liquide qui s’ouvrait sous elle, tossant violemment jusqu’à s’enfoncer jusqu'à à la moitié de sa longueur. Brave, elle se battait faisant face à ces géants de saumure qui écrasaient sur son pont leurs violentes déferlantes qui, elles, ne cherchaient qu’à s’engouffrer en ses entrailles pour la faire exploser de l’intérieur. Dans l'Ipod Jethro Tull, lui, jouait "Locomotive Breath". En ces instants, il ne voyait plus le pont, mais seulement les extrémités des mats qui pointaient au dessus de l’onde tourmentée, lui indiquant qu’il n’avait pas encore totalement coulé. Lorsque la houle la portait en son faîte, la Valéria prenait une gîte si forte qu’il s’attendait à ce qu’elle se couche puis cabane... mais elle, à chaque fois, au denier moment, d’un sursaut inhumain,  refusait d’abdiquer et reprenait son inclinaison  normale se préparant à replonger dans les tréfonds obscurs de l’océan en furie.

  

A force de coups et de combat, peu à peu, l’accastillage rendit grâce, d’abord ce fut le bout dehors qui explosa lorsqu'une déferlante i traversa le bateau sur toute sa longueur et faillit presque  arracher le poste de commande. Puis ce furent les voiles qui se dilacérèrent, ne laissant que des lambeaux à chaque assaut plus petits, pour n’être bientôt plus que des morceaux de chiffons attachés çà et là sur les gréements. Il faisait noir, il ne voyait plus le ciel ni l’horizon, et ne pouvait que le deviner quand une vague les emportait en son sommet. II avait beau s’accrocher à la barre, celle-ci ne répondait plus, elle ne servait désormais que de point d’accroche, ils étaient à la totale merci des éléments, lui et la goélette devenue petit esquif sans mâts ni voilure prise dans la gueule d’un monstre démesuré et plein de rage.

  

Malgré cela, malgré les meurtrissures et les blessures du bateau, malgré les coups qu’il encaissait à chaque plongée quand la carène semblait talonner, il n’avait pas peur. Ce fut alors qu’il comprit que le concert avait commencé, et que c’était ici que se jouait la symphonie, ici qu’était l’âme profonde et le secret des éléments, dans cette extrême et absolue agitation, dans cette lutte, cette colère du ciel et de l’océan. Il réalisa que les hurlements du vent, le grondement des vagues gigantesques étaient les notes pures d’une musique nouvelle et qu’il se devait de les écouter, de les ressentir, de les recevoir. Il attendit que se fasse un instant de répit, et lâchant brièvement la barre à laquelle il s’accrochait fermement, modifia la sélection de son Ipod. A peine avait il fait ce geste que déjà la Valéria reprenait un coup de boutoir sur tribord qui entailla sur toute sa longueur la carène à la limite des œuvres. Le bateau craquait de toutes se jointures, de toutes ses fibres de bois, de toutes ses pièces mobiles. C'était comme une plainte sourde de souffrance. Le grand mât menaçait déjà de s’arracher du pont et de faire s’ouvrir comme un oursin la coque du navire.

  

L’émotion fut si intense qu’il faillit défaillir quand le violon commença sa ca-valcade au départ du « concerto pour violons et cordes op.8, N°2 (l’estate.3 presto) » de Vivaldi, incroyable et violent extrait des quatre saisons. Il comprenait, entendait la musique des ondes qui venait s’amplifier en lui, résonner, et s’enrichir de la sienne propre. Les notes sourdaient, se mêlaient et s’emmêlaient, s’appelaient et se répondaient, se conjuguaient et s’entrechoquaient, en un explosif crescendo sublime et titanesque. Il faisait nuit noire, l’océan paraissait un Himalaya mouvant aux sommets étêtés, immense chaîne de montagnes qui ondulait, dans l'obscur d'une nimbe humide où averses et éclaboussures se mélangeaient. Le ciel n’était qu’une épaisse pénombre de nuages qui vomissaient en trombes leur eau froide dans un vacarme ahurissant, et parfois après le flash des éclairs, les craquements effroyables du tonnerre, tels des tambours terribles et tendus, venaient s’aheurter à la coque de la goélette qu’ils mettaient en résonance faisant trembler et vibrer bois et métal, mais aussi ce corps de chair meurtrie, à lui nouer les viscères. C’était un ballet violent et furieux, une charge abominable et féerique où la Valéria, contrainte, dansait et se faisait bousculer jusqu’à choir, mais, refusant de céder, elle se relevait sans cesse pour derechef être secouée, bringuebalée, molestée, puis à nouveau projetée au sol ! A peine le violon s’était-il tu en ses oreilles que « Carmina Burana » de Carl Orff se déclencha à sa suite, sans même l’once d’un silence intermédiaire !

 

Les portes du néant venaient de s’ouvrir, les vents et des cumulo-nimbus grasseyants formaient autour d'eux les murs d’un temple infranchissable, gigantesque muraille de non matière sur laquelle ils venaient se faire précipiter et battre la goélette maintenant agonisante. Plus rien ne pouvait arriver, plus rien ne pouvait lui l'effrayer, il était au centre du néant, d’un néant empli, constitué d’une émotion indicible et surhumaine, inhumaine et absolue, il n’était que de s’en imprégner, de s’en nourrir en attendant que tout se finisse, que tout advienne. Abruti par ce combat sans répit il ne vit pas venir par l’arrière cette vague scélérate et gigantesque, monstrueuse, inimaginable, bâtarde de la houle noire, perfide ogresse nourrit de ses sœurs. Telle une montagne d’eau bouillonnante, s’écroulant de toute sa hauteur, la vague s’affala sans retenue sur eux venant les recouvrir, mais la Valéria nonobstant ses ultimes efforts et un dernier sursaut de courage, ne put s’en extirper, en réchapper, et fut engloutie, disparaissant de la surface tempétueuse qui venait de se refermer sur elle.

 

Il regarde le ciel, s’attendant à voir surgir le Labbe, ne devaient-ils pas en-semble partager cet instant ? Où était-il cet ami alors que tout n’était pas encore terminé ? Comme il aurait aimé qu’il fût là au plus beau de l’ouragan quand fière et brave la Valéria faisait front aux éléments en furie, faisant par cette résistance incroyable honneur à ses hôtes. Il n’a pas mal, il n’a pas peur, il n’a pas de regrets... il se sent apaisé. De la main il caresse le pont de la goélette comme pour la rassurer avant que ne commence le dernier acte de cet opéra, que ne reprenne la symphonie. Il a sa réponse et sait maintenant que cette musique, que cette œuvre, n’a qu’une seule salle de concert et ne peut être jouée et partagée ailleurs. La fatigue commence à se faire, il va bientôt fermer les yeux, avant que cela n’arrive il sort de sa poche intérieure la feuille qu’il a imprimée avant de partir et sur laquelle sont écrits les derniers mots que lui avait laissés Diogène, ces mots magiques et si vrais si forts qui l’ont sans crainte mené jusqu’ici. Il les lit une dernière fois essayant malgré l’épuisement d’en sourire. Il les murmurant lentement, détachant chaque syllabe, avec au cœur une émotion inouïe. Voilà ce que le grand Labbe lui avait dit avant son départ :

 

« Audaces fortuna juvat ; carpe diem quam minimum credula postero ; justum ac tenacem,propositi virum, felix qui potuit rerum cognoscere causas, quidquid agis, prudenter agas et respice finem , credo quia absurdum, homo sum et humani nihil a me alienum puto ; remau tetigisti macte animo ; ; ad impossibilia nemo tenetur, ab amicis honesta petamus ; adde parvum parvo magnus acervus erit ;ante mortem, petite et accipietis, quoerite et invenietis, pulsate et aperietur vobis . »

 

(La chance sourit aux audacieux, mets à profit le jour présent sans croire au lendemain L'homme juste est ferme en son dessein. Heureux celui qui a pu pénétrer les causes secrètes des choses. Quoi que tu fasses, fais-le avec prudence, sans perdre de vue la fin. Je le crois parce que c'est absurde, je suis homme, et rien de ce qui touche un homme ne m'est étranger. Tu as touché la chose de la pointe de l'aiguille, à l’impossible nul n’est tenu. À un ami, on ne doit demander que ce dont il est capable. Ajoute peu à peu et tu auras beaucoup, avant la mort, demandez et vous recevrez, cherchez et vous trouverez, frappez on vous ouvrira).

 

Il remit dans sa poche le papier replié, ferma les yeux et s’adressa douce-ment à la Valéria, comme on rassurerait un enfant blessé et apeuré qui re-doute ce cache la nuit. En lui étaient sa vie, toutes ces aventures, ces gens croisés, mais surtout les siens... sa grand-mère, sa mère, son père et son grand père, et cette aimée inconnue et si belle de laquelle il avait rêvée chaque jour de sa vie d’homme jusqu'à maintenant. Bientôt allait reprendre la symphonie, les éléments s'en revenaient, il entendait leurs pas, leurs souffles... il avait passé l’épreuve qu’ils lui avaient imposée et désormais il faisait partie de leur monde, univers total d’ici et d’ailleurs, où les choses ne se mesurent pas à leur valeur marchande, mais à la grandeur qu’ils peuvent nous faire atteindre.  "Stairway for Heaven" de Led Zeppelin  commença sa douce mélodie alors que le vent commençait à se lever et les vagues revenir.

 

(Encore un petit épilogue à venir pour vous redonner le sourire)

 

 

 

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27 novembre 2011 7 27 /11 /novembre /2011 16:56

Il naviguait au rythme de la prédiction du Labbe, plusieurs fois par jour con-sultant la pilot chart, et restant aussi à l’écoute des avis météo, afin d’adapter sa vitesse à l’aune des conditions rencontrées, mais surtout en fonction de l’évolution de ce qui se passait... là-bas. Pour l’instant tout allait comme il l’entendait, et profitait du temps qui lui était donné pour lire et savourer ces petits moments simples et occurrences que l’océan lui donnait l’occasion de vivre et rencontrer. Il avançait souvent à la cape ce qui lui laissait une certaine liberté pour lire, se reposer, admirer des heures entière le spectacle de l’eau et de ces habitants qui ne manquaient jamais de le surprendre. Il avait emporté avec lui des centaines de morceaux de musique sur son Ipod, et les écoutait selon l’humeur du jour et les conditions de navigation. Le seul impératif duquel dépendait son avancée, hormis la direction, était sa vitesse de progression, et donc plusieurs fois par jour il en prenait connaissance en consultant le loch, puis ceci fait allait reporter sa nouvelle position sur la carte. Il avait refusé d’être en contact avec son routeur bien que ce dernier lui ait fortement proposé de le guider...c’était son histoire, sa mission, et il voulait la mener à sa façon, sans autre témoin que lui-même.

 

Avant son départ il était passé chez le libraire du coin pour faire le plein de bouquins, sachant que la traversée serait longue. Il avait pris de tout, mais surtout des livres de philosophie et d’aventures, comme pour mieux circonscrire, comprendre, ce vers quoi il allait, si tant était que cela fût possible. Là allongé sur sa couchette, il lisait « les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse » de Lacan. Il avait acquis ce livre de poche après l’avoir succinctement feuilleté, étant tombé, en le parcourant, sur quelques phrases troublantes et significatives relativement à son projet. Il y avait vu comme une proximité d’âme, comme une ressemblance étrange, et s’était promis d’approfondir cela avant l’échéance de la traversée.

 

La philosophie l’avait toujours attiré, mais lui paraissait être un littoral aux accores infranchissables, et comme il n’avait que peu de temps libre à lui du fait de toutes ses occupations attenante à son activité de marin, il n’avait jamais osé y débarquer. Maintenant les excuses ne valaient plus, et depuis quelques semaines il avait dévoré plusieurs de ces bouquins, d’auteurs biens différents, certains simples et abordables, d’autres plus laborieux et abscons à comprendre. Cependant ce n’était pas une perte de temps bien que tout ne lui était pas de suite accessible, profitable, mais il sentait qu’après ces lectures son esprit continuait de travailler, de confronter ces regards sur l’existence à celui qu’il avait sur la sienne, et il ressortait de cette rencontre, de cette dispute, quelque chose de positif, même s’il ne pouvait le formuler. Ce que Lacan disait de l’inconscient, et de sa façon de s’exprimer, de prendre la parole, de s’afficher, ressemblait étrangement à la façon dont s’était imposé à lui l’existence de la mélodie des ondes ! Il suffisait parfois de remplacer inconscient par musique des océans et la phrase continuait à tenir la route... à capeyer ! Cela n’avait pas laissé de l’étonner au point qu’il en avait lu et relu à haute voix, jusqu’à les déclamer au vent même, les passages les plus signifiants :

 

« Vous verrez que, plus radicalement, c’est dans la dimension d’une syn-chronie que vous devez situer l’inconscient (la musique des ondes) – au niveau d’un être, mais en tant qu’il peut se porter sur tout, c'est-à-dire au niveau du sujet de l’énonciation, en tant que, selon les phrases, selon les modes, il se perd autant qu’il se retrouve, et que, dans une interjection, un impératif, dans une évocation, voire une défaillance, c’est toujours lui qui vous pose son énigme, et qui parle... ».

 

Tout semblait concourir à justifier, expliquer, valider sa quête, plus il s’avançait dans l’inconnu, plus tout apparaissait clair et évident, indicible certes, mais impossible à réfuter cependant. Ce tout, ce mélange, le poussait à aller de l’avant sans crainte du ridicule, ni de se renier, à s’impliquer plus encore dans cette recherche d’absolu, d’un nouveau et véritable paganisme, dépouillé d’emphase et de toute extravagance, dénué de tout prosélytisme patelin. Lui qui avait les pieds sur terre et les vagues à l’âme, de plus en plus se refusait à la pesanteur d’un scientisme radical, hermétique et omnipotent, bien qu’il l’eut servi et s’en fût servi tout au long de sa formidable carrière. Il était temps d’entrouvrir les portes et fenêtres de la raison afin qu’entre en la demeure un souffle d’irraison, léger, sans l’idée d’intention supérieure. C’était vers cela que la Valéria et lui se dirigeaient, vers cette ouverture au monde. Diogène, ami et transition des univers, leur avait donné le lieu et la direction, c’était à eux de trouver l’instant, d’y arriver au juste moment, lorsque s’abaisserait le pont levis et s’ouvrirai la porte... la lourde porte d’un opéra. Il leur fallait simplement suivre l’équateur au gré des vents et des courants, se confronter aux dépressions venant de l’ouest, et se laisser porter par les vents arrière et de travers, jusqu’au point de rendez-vous avec le représentant des éléments, là leur émissaire Gulf Stream les prendrait en charge et les mèneraient jusqu’à la lice.

 

La goélette allait son train, au grand largue, toutes voiles dehors, le vent la portait, l’emportait, Vangelis jouait « Conquest of paradise 1492 », la coque paraissait être une caresse sur le surface de l’eau, effleurant les vagues qu’elle écrêtait de leur dentelle de saumure. A la poupe une pluie d’écume jaillissait de part et d’autre de l’étrave qui oscillait selon sa longueur, l’on aurait dit le souffle d’un cachalot qui s’exhalait avant qu’il ne replonge vers les abysses. La mer était belle et docile, complice et rassurante... le ciel, dès le matin, s’était grimé à sa ressemblance, était-ce lui ou l’océan qui se voulait miroir ? Il était incapable de le dire, tant leur mimétisme les confondait, les conjuguait, faisant de l’horizon un jute et ténu raccord. Parfois, un poisson-volant giclait de l’eau jusqu’à hauteur du pont, pour aussitôt retomber quelques mètres plus loin. Tout cela était beau et fascinant, d’une simplicité évidente et signalée. Il avait faim, grand faim, le crépuscule allait bientôt étendre son encre et recouvrir la mer, ne laissant scintiller que les reflets de la lune, tandis que dans le firmament se dessinerait la route des étoiles.

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27 novembre 2011 7 27 /11 /novembre /2011 09:16

La lune dans l’obscurité de la nuit semblait s’enfuir et s’amuser, jouant à cache-cache dans les haies grises et grasses que semblaient être les nuages qu’elle éclairait. Lorsqu’elle sortait d’une de ces caches elle donnait à l’océan une sorte de clarté scintillante et infinie, étale et ténue, cape plissée d’une viscose jaspée. La goélette à la cape, semblait glisser sur cette toile assombrie et brillante à la fois, avançant sans effort, à la largue. Il avait mis deux ris à la grand voile et à la trinquette afin de profiter de ce spectacle qui s’offrait à lui et duquel il faisait partie. Il se sentait bien, assis à la poupe, un verre de vin à la main, bercé par le tangage agréable du bateau. La Valéria filait plein sud, 140 miles par jour de moyenne, bientôt à la hauteur des îles du Cap Vert, là, elle virerait afin de contourner, amure bâbord, l’anticyclone des Açores à dessein d’attraper le courant nord équatorial et les alizés qui le mèneraient presque directement à le rencontre du Gulf Stream. La chaine jouait en sourdine « Hijo de la Luna » et la voix de Sarah Brigtman s’épandait fluide et légère dans la brune marine, ajoutant à l’émotion de l’instant. Jamais il ne s’était senti aussi bien en cette partie de l’océan qu’il avait maintes fois traversée, il s’était éloigné des routes maritimes, confiant la barre au pilote automatique, pour pouvoir profiter du bien être que cette liberté différente lui offrait. En lui était la mission, la satisfaction de celui qui va à l’encontre de son destin, sans peur ni doute, convaincu et empli de ferveur. En son corps couvait un feu, un désir flamboyant, mais une sérénité aussi, pleine d’assurance, de calme... et d’impatience.

 

Peu après le départ du Labbe il avait pris contact avec son ancien routeur, celui qui lui avait souvent permis de déjouer les pièges de la mer et mené à bon port, bien avant ses concurrents directs aux bateaux aussi bien armés que les siens. Leur conversation avait été assez longue, parfois heurtée, puis coupée de silences qui en disaient plus long que leurs éclats de voix. A la fin de l’appel, ils avaient convenu d’un rendez-vous par webcam pour peaufiner ensemble et mettre au point le trajet de sa traversée et convenir du moment le plus approprié pour son départ et l’atteinte de cet objectif dont il lui avait parlé. L’échange informatique avait été pratique et efficace, presque aussi efficace que s’ils avaient été réunis devant les cartes météos et papiers. Son ami s’était d’abord étonné de cette destination, le faisant savoir d’un étonnement inquiet laissant poindre même un début d’encolérement. Il l’avait aussitôt interrogé sur le pourquoi d’une telle destination, en de telles circonstances, mais il avait vite compris qu’il serait inutile et vain de poursuivre ses questions, que l’autre, avec son fichu caractère, n’en démordrait pas. Il persévéra un peu pour dire de ne pas baisser trop vite sa garde, et au moins montrer à son ami que ce qu’il envisageait de faire n’était vraiment pas dans ses habitudes de marin et de prudence. Mais il fit de son mieux les recherches demandées, comme toujours, afin de prédire les conditions qu’il rencontrerait sur la route choisie.

 

Si tout se passait bien il devrait pouvoir rejoindre les Bermudes sans trop de soucis, et, grâce aux dépressions rencontrées, çà et là sur le trajet subéquatorial, s’entraîner et se tester avec goélette avant de toucher au but. Jamais il n’avait ainsi éprouvé, ressenti la mer, et désiré quelque chose avec autant de force et d’allégresse...même une arrivée de transat, après des jours d’efforts et de souffrance, ne lui avait fait atteindre cet acmé de la plénitude, cette sensation d’être vivant, empli de cette vie et de son désir. La Valéria allait bon train, volant presque au dessus des vagues dont elle semblait trancher le faîte sans en subir le moindre contre coup. Son étrave feulait dans la nuit, conquérante, souple, fière, autonome, elle allait vers leur destination, sûre d’elle et de ses qualités, prête à tout, à tout affrontement, à combattre, à faire ses preuves. Guillotine, elle tranchait l’arête des ondes sans coup férir. Il la ressentait, comme un cavalier ressentait sa monture, lui parlait comme on parlerait à un cheval qui vous mènerait au combat pour le rassurer et lui faire comprendre combien sa cavalcade serait une œuvre, son grand œuvre...que cette charge les ferait entrer tous deux dans la légendes des Hommes, et celle de leurs compagnons de route. La goélette paraissait comprendre les murmures qu'il lui adressait entre deux longues gorgées de vin, attaquant mieux encore l’onde qui déferlait, la décapitant d’un coup net  sans lui laissait aucune chance de s’échapper. Il se leva et porta un toast aux éléments, puis à Diogène ce messager des dieux qu’il avait cru entendre criailler le jour de son départ, alors que les chalutiers rentraient au port saluant son passage à coup de cornes de brume. Il lui avait semblé le distinguer, ce piaf chapardeur, dans la nuée ardente des goélands qui s’agitait, frénétique, derrière les bateaux de pêche...

 

La signalisation du navire était en place, le radar actif, il pouvait sans crainte aller dormir un peu, la tête contre la coque afin de sentir lui parler la mer, mais aussi pour être averti du moindre changement de vent ou autre problème. Dans quelques jours il commencerait à voir  bondir les poissons volants, et les daurades impassibles et curieuses, aux lèvres épatées et gourmandes, à leur poursuite, se repaissant, à leur retombée, de ces hydravions aux ailes translucides et d’écailles. Certains viendraient apponter par erreur et finiraient en grillade délicieuse et bienvenue, d’autres poursuivraient leur bonds syncopés, ricochant sans cesse ni fatigue à la surface de l’onde pour de brefs et incessants envols. Il avait hâte de rejoindre la zone dépressionnaire, hâte de hisser ou d’amener les voiles, de border ou choquer drisses et écoutes, de les étarquer, d’aller vent debout arrière ou en travers, bon plein ou au près...il avait hâte de la fatigue, de la lutte, d’une lutte amicale, confraternelle d’avec les océans, d’une joute où chacun se testerait et testerait l’autre dans le respect des règles du combat, sans vrai gagnant ni perdant, pour enfin s’enlacer, se rendre mutuellement le respect, le respect dû à ceux qui se ressemblent, se pardonnent et s’estiment.

 

Tout cela parlait en lui, vivait en lui depuis le départ du grand Labbe, depuis qu’il savait quel serait son rôle dans cette aventure extraordinaire. Il lui semblait être habité, et quand bien même Diogène n’était pas là, il aimait à croire qu’il les suivait, lui et la Valeria, discrètement, complice des cieux et témoin de l’aventure. Il se resservit un verre de Bordeaux, puis, tranquillement, alla s’allonger sur sa couche, tandis le « Stabat Mater » faisait entendre ses premières notes.  Très vite ses paupières se baissèrent bercé qu’il était par le tangage agréable et rassurant de la goélette.

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21 novembre 2011 1 21 /11 /novembre /2011 17:32

Lorsque l’on aborde les probabilités, il est dit qu’il serait possible qu’un singe tapant çà et là sur un clavier d’ordinateur pourrait, à force de temps et de frappes, écrire hasardement la bible...la probabilité reste à calculer ! Il en était à penser à cela tandis que devant lui l’écran de l’ordinateur scintillait. Il flottait une étrange atmosphère dans la cabine, atmosphère qui avait contaminé son âme et sa raison, et le laissait ainsi, à regarder cet écran digital, se demandant ce qu’il se passait, dans quoi il s’était engagé, et pourquoi était-ce lui qui avait été choisi ! Diogène ne réapparaissait toujours pas, avait-il fuit comme suite à une panique? Ou alors avait-il fait en sorte qu’il se réveillât pour découvrir cela ? Pour la première fois l’événement avait le dessus sur son impassibilité, il flottait en lui comme une sorte d’émotion presque trop grande, paralysante même, de celles qu’il avait toujours évitées car dangereuses pensait-il, vous laissant sans réaction en proie aux forces adverses. Il ne s’était pas trompé, sinon juste un peu, et ce qu’affichait l’écran ne faisait que de conforter ses pressentiments, cette impulsion continuelle qui le propulsait chaque jour plus avant dans cette quête apparemment absurde, mais au vrai essentielle. Il était au milieu d’un destin, d’une combinaison de destinées, de laquelle devait émerger une autre vérité, une croisée de chemins, qui normalement n’aurait pas dû, pas pu être, mais qui était advenue, et ça il ne pouvait plus l'éluder , ni refuser cette part du travail qui lui incombait. Le Labbe était parti, et ne reviendrait pas, à tout le moins ne l’accompagnerait pas dans son odyssée, là était la seule erreur qu’il avait commise, celle de croire qu’ensemble ils iraient assister à ce concert des éléments. Diogène avait joué son rôle jusqu’au bout, c’en était fini de sa participation, et par ce qu’il avait laissé sur l’ordinateur plus aucun doute n’était possible, plus aucune interrogation non plus, sinon de savoir comment cela avait été possible ? Mais cette question n’avait plus d’intérêt ni de sens maintenant, car ce que l‘oiseau avait... écrit, l’avait surtout touché plutôt que de le questionner.

 

Bien sûr il aurait pu refuser cette chose, penser que ce n’était qu’une question de hasard, même si la longueur et la richesse du texte ne plaidaient pas pour cette hypothèse, d’un hasard survenu dans un contexte assez spécial, propice au affabulations, aux interprétations, au délire même... Mais non, le Labbe lui avait laissé un message, fait de citations, explicite ô combien, fort, riche, beau...suivi d’un lien plus beau, plus fort, plus explicite encore. L’heure était venue, voilà des mois qu’il s’y était préparé, l’avait pensée, imaginée, anticipée même... les dés étaient jetés, sa mission allait bientôt prendre fin, peut-être reverrait-il alors le goéland... ou plus jamais. Avait-il été d'ailleurs?. Une espèce de transe avait envahi sa chair et son esprit, peu à peu, il s'était senti plus fort, triste aussi, mais fort, invincible, avec la Valéria il allait partir à la découverte d’un monde inconnu, d’un monde oublié peut-être, plénipotentiaire de l’humanité auprès des éléments, dans leur invitation à la béatitude. En lui son sang était une lave, ses muscles saillaient de nouveau, ses mains exprimaient en chaque geste une nouvelle puissance, son regard avait recouvré l’acuité de ses jeunes années, et son cœur battait, cognait d’impétuosité une chamade violente et rythmée.

 

Il n’arrivait à détacher ses yeux des mots qui s’inscrivaient sur l’écran, les lisant et relisant in petto, renouvelant à chaque lecture l’émotion de la première, comme si cet émoi était inépuisable, incapable d’habituation. Diogène ce chapardeur, ce râleur emplumé, ce guide, ce confident, cet ami pierre de Rosette, ce Scapin impudent et sauvage, cet animal libre et fidèle. Diogène, qui, dans la nuit, venait de conclure l’étude et y avait apposé sa signature. L’oiseau lui indiquait le chemin à suivre, ce chemin qu’il s’était évertué à chercher, à découvrir dans l’amalgame des choses et des situations, sans vraiment le trouver... il était là ! Sur l’écran, dans ces mots, ces phrases, ces lettres et ce lien...dans ces aberrations que nul, hormis lui, ne comprendrait, choses étranges qui feraient s’interroger le monde et la raison, qui ouvriraient à coup sûr les portes grinçantes des angoisses millénaires et de l’inquiétude vaine. Tout était là, simplement là, écrit, dans une syntaxe grossière, faite de copier-coller, mais tellement belle et signifiante, poétique et sibylline, complice et aimante. Comment avait-il pu savoir ? Le savait-il depuis le début, ayant attendu que leur complicité fût effective et sincère ? Ou alors avait-il attendu qu’il se livrât, confiât, avant de lui délivrer le secret, attendu de savoir s’il en était digne, digne  de recevoir.

 

Il aurait aimé qu’une musique jouât tandis qu’il découvrait les consignes et confidences du Labbe... Un Stabat Mater... Il se leva, il lui fallait vérifier une dernière fois la goélette et l’avitaillement, pour partir au plus vite là-bas, afin d’accomplir et terminer la mission qui lui avait été dévolue, et surtout, être digne de son ami des airs, de ce goéland magnifique qui l’avait choisi, lui, pour être l’unique invité d’un concert grandiose et inouï. Le temps était frais, le jour commençait à se lever sur une mer assez formée, le ciel lui passait lentement du noir au gris, un gris soutenu et épais se détachant à peine des flots  qui le contrefaisaient. Il sourit en regardant une dernière fois ce texte que l’oiseau lui avait laissé, et s’en émut à nouveau en murmurant la courte phrase  faisant office de signature : « Hodie mihi, cras tibi, ab imo pectore, Diogène, rara avis in terris*. »

 

 

 

* Aujourd’hui moi, demain toi, du fond du cœur, Diogène, oiseau rare sur la terre.

 

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20 novembre 2011 7 20 /11 /novembre /2011 21:27

Tout était prêt, la musique, les hauts parleurs spéciaux sur le pont, près de la barre, l’avitaillement, les cartes, les voiles et les haubans, le matériel d’enregistrement, il avait tout passé en revue pour le grand concert des vagues et du vent, carène, pont, mâts, drisses, écoutes et tutti quanti...il ne manquait que l’heure du rendez-vous et le lieu, et ça il ne savait comment ni qui lui apporterait il recevrait le faire-part ! En attendant le grand jour il continuait de travailler, de naviguer, de se confier et de faire de ses théories ses théories à Diogène. Le volatil l’accompagnait de jour dans toutes ses sorties, pour les courses, le petit tour au café, la balade sur la jetée et même les visites aux amis d’enfance. Il restait souvent en marge attendant discrètement qu’il ressorte et prenne son chemin pour après à grands et rapides coups d’ailes le rattraper et le devancer. La nuit il semblait le veiller s’endormant après lui et se levant avant, pour faire son petit tour, sorties bien plus brève que celles qu’il faisait auparavant. Le Labbe adorait les escapades en mer, car souvent il allait se mêler au chahut des goélands dans la traîne des chalutiers, faisant alors montre de sa puissance et de son autorité reconnue maintenant par ses occidentaux congénères. Puis, ayant suffisamment rappelé et assuré sa suprématie, il revenait sur la Valéria. Là, monomane, il allait inspecter son nid et ses rapines, puis se perchait sur la rambarde, un hauban ou encore près de la barre, selon l’humeur du jour et l’agitation du bateau.

 

Le grand Labbe était chez lui et se comportait en associé propriétaire, s’étant adapté sans aucune difficulté et paraissant savoir ce qui se préparait et l’importance que ce quête revêtait. Il n’était nullement considéré comme un animal domestique ou une quelconque mascotte, rien ne l’obligeait à rester, aucune subordination, jamais ils ne s’étaient touchés, ni n’avaient fait montre d’affection réciproque. Ils vivaient ensemble, travaillaient ensemble, partageaient gîte et couvert, naviguaient de con-serve, mais c’était tout, rien de sentimental ne semblait les unir... et c’était bien ainsi pensait-il ! D’ailleurs il ne doutait pas que Diogène pensait de même. Rien ne pourrait désormais l’empêcher de croire que le goéland était une sorte de messager, de missi dominici, passeur d’entre les mondes, traducteur des langages improbables, d’un espéranto à venir. Il n’avait plus peur du ridicule, n’avait que faire de l’avis des autres, toute sa vie il avait parcouru les océans sans vraiment les comprendre et les écouter, croyant, fat qu’il était, tout savoir d’eux, au point d’en retirer une certaine sagesse que l’on enviait et lui valait reconnaissance et espèces trébuchantes. Cependant il avait aussi compris que cette démarche qui avait été auparavant la sienne, ce long chemin d’aventures mais de méprise, avait été un passage obligé, un apprentissage en quelque sorte, et que sans cela, sans ces errements, jamais il n’aurait pu comprendre, ressentir, et questionner la mer. C’était par le contraste qu’il avait pu distinguer les choses, en allant sur l’autre bord de la rive. Maintenant il allait vivre et participer à la plus grande course, la plus grandiose, la plus magnifique, et certainement la plus terrible des transats... en compagnie d’un oiseau... d’une crécelle grise et braillarde.

 

Le moteur avait été révisé, les batteries et panneaux solaires remis en état, dans quelques jours lui et le Labbe pourraient partir faire le tour de la Grande Bretagne pour ensuite se diriger vers la mer Baltique et revenir par la manche. Plutôt que de sillonner les environs pourquoi ne pas élargir le champ des recherches en attendant la bonne saison pour repartir dans l’hémisphère sud et le Pacifique, océan portant si mal son nom. Qui pouvait savoir, peut-être trouveraient-ils au septentrion ce petit truc qui leur manquait. De toute façon il lui fallait bouger, naviguer, il fallait que son corps soit sous l’emprise du mouvement des vagues, qu’il lui devienne presque consubstantiel... une sorte d’habituation au déséquilibre et à la mouvance, afin d’être prêt pour le grand jour de la bousculade. Il avait besoin de ce rythme, de cette sorte de tournis qui n’était qu’inconvénient auparavant.

 

Ce soir après le repas il irait, comme d’accoutumée, en compagnie de Diogène, faire le tour du port, prendre un verre, puis regarder la mer dans la nuit, l’entendre et la deviner au bout de la jetée...rituel et rendez-vous à la fois, muette connivence à trois. Puis ils rejoindraient le bord de la Valéria, écouteraient du Vivaldi ou autre chose, selon leur humeur, travailleraient sur le livre de photos. Lui lirait ses textes et l’autre l’écouterait silencieusement pour ensuite d’un cri éraillé donner son avis sur la chose. Ensuite il irait s’allonger avec un verre de vin et un bon livre et attendrait que vienne lentement s’installer le sommeil, avec le Labbe qui le regarderait tout en clignant se petits yeux de piaf. Voilà, il n’était que d’attendre, dans ce bien être des jours partagés, sans soucis aucun que de réussir à entendre la musique des ondes, un jour, ensemble...le grand Labbe et lui.

 

Tout fut comme il devait être, dans la suite des choses répétées chaque jour, dans la béatitude de ceux qui sont habités et ignorent l’assaut des contingences, la pro-menade sur le port, le verre au mastroquet, la balade sur le jetée, le bruit des vagues dans la nuit, le ballet des lumières de phares s’entrecroisant, le retour lent, la lecture à voix haute des textes et le choix des photos, puis la brève toilette et enfin quelques paragraphes d’un livre avant que Morphée n’impose sa présence et les emporte tous deux dans leurs rêves d'absolus.

 

Il faisait encore bien noir quand l’oiseau émit son cri de merle enroué ensuivi d’un raffut de battements d’ailes s’entrechoquant avec tout ce qui pouvait y avoir de posé sur le meubles de la cabine. Ce barnum le réveilla, et tout entier encore de son sommeil mit un certain temps avant de trouver l’interrupteur de la lampe. Lorsqu’il put enfin donner de la lumière il se rendit compte que tout était sans dessus dessous dans sa cabine, et que Diogène avait disparu, mais surtout que son ordinateur portable était allumé alors qu’il l’éteignait chaque soir pour préserver la charge de la batterie ! Mais que c’était-il bien passé pendant qu’ils dormaient tous les deux pour que l’oiseau réagisse ainsi? Il se leva, fit du regard un inventaire de la pièce et s’approcha à la table où était posé le portable afin de comprendre mieux. L’appareil était ouvert, actif, et ce qu’il vit à l’écran ne laissa de le surprendre, bien qu’il se fût préparé à tout.

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19 novembre 2011 6 19 /11 /novembre /2011 17:18

Il avait beau comprendre, avoir compris, il lui manquait toujours la vraie écoute, l’instant véritable où il entendrait et enregistrerait de cette musique des ondes, certes les chercheurs l’avaient conforté dans son intuition et son absolu désir de trouver, mais il restait toujours à la marge, dans le sentiment, avec rien de vraiment notable, si ce n’était cette opiniâtreté indéfectible qui l’animait. Il savait, après toutes ces sorties en mer, que cette musique participait, procédait d’une sorte de synesthésie, et que le mouvement du bateau, ce mouvement imprimé au navigateur, ressenti par lui, provoquait, ou contribuait à faire naître cette mélodie inaudible autrement. Il manquait quelque chose, et plus il réfléchissait, plus il en revenait toujours à la même réflexion, au même sentiment, à savoir que la clé de l’énigme se trouvait dans l’exception, et à y bien réfléchir, c’était dans l’exceptionnel qu’il avait parfois cru entendre cette musique. Les scientifiques n’avaient que subodoré, et ne pouvaient encore rien affirmer, conjecturer, sinon qu’il y avait quelque chose à retirer des toutes ces fréquences, mais rien qui ne sorte et soit de l’extraordinaire ! C’était à lui d’apporter ce qu’il manquait, ce qui ferait parler les ordinateurs, les ferait chanter plutôt ! La sortie de l’autre fois dans une mer tempétueuse lui avait éclairci les idées en ce domaine, et il n’avait cessé de prendre à témoin Diogène, lui expliquant qu’ils devaient tous les deux absolument se frotter à nouveau aux éléments, de les défier encore et encore, dans des joutes de plus en plus vigoureuses et impétueuses, afin que ces dernière livrassent à leurs corps les fréquences et vibrations qui leur manquaient.

 

Chaque jour il sortait en mer, et chaque soir, il travaillait à son projet. Tout en réflé-chissant à ce dernier, il posait aussi quelques phrases çà et là esquisse et brouillon de son futur ouvrage, car il ne devait pas oublier la promesse faite à l’éditeur, mais savait aussi que sa réussite passait par ce préalable. Le grand Labbe était devenu son auditeur, son confident, celui avec qui il partageait toutes ses idées, ses hypo-thèses et projets de sorties. Il s’adressait à lui comme à un humain, un ami, marquant des pauses comme pour faire mine d’écouter ses réponses, le regardant avec attention comme pour remarquer ses mimiques et approbations, ses étonnements, sa lassitude... Cette histoire était désormais leur histoire et c’était ensemble qu’ils iraient au bout, qu’ils trouveraient. Ils ne se quittaient plus, et l’oiseau paraissait veiller sur l’homme plutôt que le contraire, d’ailleurs il avait raccourci et souvent différé ses sorties matinales avec les autres goélands, revenant s’assurer, eut-on pu croire, que son ami navigateur était encore là et non pas déjà parti, seul, en mer. Lors de ces soliloques-dialogues, Diogène le regardait sans bouger, comme intéressé, et, parfois, émettait un cri qui, selon, pouvait être une sorte d’acquiescement ou alors une protestation vive à ses propos. Pour remercier le Labbe de son intérêt pour la chose il mettait souvent les morceaux musicaux que ce dernier préférait, Vivaldi, Corelli, Pergolese... et ainsi ils apparaissaient débattre des heures entières, dans la nuit, sur la façon de mettre à jour la musique des ondes.

 

Cette approche de la dialectique lui était venue naturellement, du simple fait de la présence constante de l’oiseau, oiseau qui l’accompagnait partout, restant souvent à distance, ne s’approchant que lorsqu’il était sûr de ne pas être en danger. Il lui avait semblé que Diogène comprenait ce qu’il faisait et cherchait, et que ce n’était pas le hasard qui l’avait mené vers lui. Si l’oiseau avait tout laissé tomber pour le suivre n’était-il pas normal de l’informer, de partager, de lui demander son avis, et qu’il soit le premier à connaître ses décisions. N’était-ce pas à la croisée des chemins que se faisaient les rencontres les plus belles, alors que chacun faisant sa route marquant là une pause se demandait s’il ne serait pas mieux d’accompagner l’autre plutôt que de poursuivre seul une destinée. ? Diogène avait sa perception du monde, perception d’un oiseau avec ses organes sensoriels, sa petite cervelle de piaf, mais il avait sa vision des choses, comme lui être humain avait la sienne, certainement différente, bien différente... mondes juxtaposés ? Parallèles ? Et pourquoi pas mondes intriqués ? Et cela devenait encore plus évident, lorsqu’ils allaient, ensemble, au crépuscule, au bout de la jetée, à la frontière des mondes, voir se coucher le jour et renaître la nuit. Lorsque les effets du vin se conjuguant à la musique, s’en venaient changer les couleurs du ciel et celles de la mer, quand, dans son émotion, tout semblait si limpide et que son humanité cherchait à déborder de lui pour envahir l’espace, les portant tous les deux au dessus de tout, dans cette apesanteur magnifique qui les réunissait.

 

Il lui fallait absolument questionner sa pensée, l’éprouver, la mettre à l’épreuve du soupçon, la bassiner au point qu’elle perdît ses repères pour lâcher le morceau ! Aller outre, outre les évidences, au-delà d’elle et de lui, des autres, des choses, non pas vers un paganisme caricatural, mais vers la surprise, l’étonnement, le paradoxe... Défaillir, que la pensée stable défaillisse, la distraire de ses habitudes, de sa sécurité, de ses contenus laudatifs, alors ce qui ne pouvait être perçu le serait, et viendrait interpeller cette pensée déstabilisée un instant. Priver la conscience de son confort, l’obliger à se croiser avec une autre, l’abâtardir afin qu’elle générât des hybrides, que s’estompassent les reliefs communs pour qu’apparaissent ces portes invisibles ouvrant sur des ailleurs. Bousculer les huissiers de nos mémoires rigides, de nos préconçus et préjugés, oser l’iconoclastie parfois, dans le seul dessein d’embellir notre « Eglise » et non de la renier. Recouvrer notre libido scienti, joie de la pensée curieuse qui pousse et pousse encore à aller plus loin. Le monde des Hommes n’était que pour les êtres humains, pour les autres espèces il n’était pas, comme le leur ne pouvait être pour l’Homme, quand bien même il pouvait en faire des prévisions et y appliquer ses calculs ! Un monde sans observateur n’était pas en tant que monde, il n’existait pas en tant qu’espace, tant qu’il ne se manifestât pas à quelque conscience, quelque organe de perception ou encore à une imagination ! La perception ne créait pas les choses, elle leur donnait une existence partielle selon les normes de la possibilité d’appréhension de celui qui les recevait. Le monde de Diogène n’était que pour lui et ses compatriotes, dans la représentation qui était la leur. Le monde était un sorte d’empilement de calques, chacun ayant un partie du dessin, suffisante pour ceux qui y étaient imprimés mais à qui échappaient sa globali-té, des instants de transparence, de confusion, étaient possibles quand on se libérait de la pensée conforme, pour laisser l’extravagance du ressenti. Il était urgent de s’obliger à corrompre notre monde, notre cogito, avec la possibilité d’altérités et d’univers impensables, pour en tirer un idéal et juste profit.

 

Il savait ce qu’il devait faire, et comment il le ferait, le grand Labbe aussi, ils en avaient parlé et débattu des soirs durant, des silences durant... la musique était prête, en réserve, n’ayant pas encore été jouée, leurs âmes l’étaient aussi, plus en-core même, et la Valéria attendait ce grand instant depuis sa naissance, elle avait été conçue pour ce dessein suprême, pour ce grand Œuvre, ce sublime concert duquel ils seraient les invités, les impétrants, les uniques récipiendaires... ils savaient qu’il leur faudrait mener un combat, une longue et dure bataille, faire montre et preuve de leur courage, jusqu’à l’aube, comme la petite chèvre, et qu’alors on les accueillerait à l’orchestre ou au balcon pour écouter la symphonie des ondes ! Tout cela n’était pas du délire, du relativisme, ou autre stupidité, certes le vin avait sa part dans l’emphase de leur désir et de ses mots, mais la conscience même poussée au déséquilibre savait garder leur tête froide... il n’était que d’attendre, d’attendre le jour, le signe, l’appel, et rien d’autre... Ils en étaient convaincus, Diogène, la Valéria et lui. Quant à Corelli, il jouait et rejouait son « concerto grosso en sol mineur (fatto per le notte di Natale)», avant que d’être bientôt remplacé.

 

(Je crois que je me suis laissé emporter excusez ce salmigondis)  Morceau n°2 de l'album

 

  http://www.jiwa.fr/#album/163587

 

ou

 

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16 novembre 2011 3 16 /11 /novembre /2011 19:41

Encore  2 à 3 parties à écrire ce w.e et ce sera terminé, mais je crois qe j'ai perdu tous le spassagers dans cette histoire! Mais je dois finir ce truc sinon ça va me travailler sans cesse...

 

 

Une légère dépression était sur la mer du Nord et la manche ce qui l’avait incité à sortir afin d’éprouver la houle dans une mer plus formée, plus effective dans ce qu’elle offrirait aux sensations corporelles, de plus la goélette devrait lutter et de là naîtrait d’autres sons, d’autres efforts, d’autres sonorité matérielles. Plus il avançait dans son analyse des données recueillies, plus il se rendait compte que ce qu’il cherchait était un tout, et ne passait pas que par les notes reconnues, la simple écoute mélodique. Ce voyage autour du monde lui avait ouvert l’esprit, mais aussi la curiosité, une autre forme de curiosité, et son approche de la situation avait changé, au vrai tout avait changé en lui, comme si c’était le bon moment, qu’il était enfin armé et surtout perméable à de nouvelles hypothèses, à de nouveaux ressentis. Les premiers retours qu’ils avaient eu la semaine dernières des gars du CNRS n’avaient fait que l’encourager en cette voie, ils avaient entraperçu quelque chose qu’ils ne pouvaient pas encore bien définir, ni quantifier, et non plus vraiment qualifier, mais les analyses des fréquences, des périodes, en combinant, après avoir isolées le sources diverses des sons, laissaient apparaître un début de ce qui pouvait ressembler à une musicalité, pas encore bien isolée et continue, mais il y avait matière à approfondir lui avaient-ils dit. Il s’était senti revigoré par ces nouvelles positives, reboosté, terminés les doutes, la mélancolie, il fallait repartir en mer, na-viguer, travailler l’émotion, en musique afin de trouver les correspondances, d’affiner son acuité auditive, sensibiliser plus encore son corps, mettre en sourdine les réflexes et sensations du marin, ces choses qui orientaient l’esprit vers la navigation pure et privaient la perception, de la sensualité. Il était prêt, tout ce qu’il n’avait pas appris à l’école, ayant quitté celle-ci assez vite, il l’avait découvert lors de ses lectures, mais aussi au contact des gens, ces gens cultivés et d’horizons différents qu’il avait fréquentés, grâce à sa notoriété, dans des émissions télé, ou encore lors de conférences, personnalités en leur domaine avec qui il avait tissé certains liens souvent ; cependant c’était surtout parce qu’il était curieux, et soucieux de comprendre, comprendre au mieux ce qu’il était dans ce monde, et ce qu’était ce monde dans lequel il était, qu’il avait acquis cette large ouverture d’esprit.

Ils étaient partis tôt dans le but d’être de retour le lendemain après avoir fait la tra-versée jusqu’à Plymouth, une sorte de triangle sur la manche avec Cherbourg comme autre sommet. Il avait besoin de cette eau grise et froide, d‘y la nuit dessus, chahuté par sa mouvance, dans la combinaison du tangage et du roulis, d’être bousculé, dans le déséquilibre, de devoir affaler, border, brasser, carguer, choquer, virer, de sentir la goélette se battre, résister, s’imposer, glisser, esquiver, qu’elle soit soumise aux forces des éléments, semble renoncer et se rendre, et se reprendre in extremis, pour repartir contre la vague et l’affronter. Il voulait ressentir tout cela, entendre la souffrance de la coque, celle des voiles, ressentir les prémices du doute et de la peur, puis le contentement, la superbe émotion de celui qui essaie trouve et réussi, de celui qui vainc, qui déjoue les chausse-trapes des éléments courroucés. Il avait besoin de cela, intimement besoin de ces bousculades, de l’agitation, de l’incertitude maîtrisée. La saison des dépressions qui s’en venait l’aiderait à avancer dans son étude, il pressentait que la clé de l’énigme s’y cachait, il lui suffisait d’attendre le bon moment, de savoir saisir l’opportunité que lui offriraient les éléments.

Diogène comme toujours était du voyage, couché sur son trésor, se demandant où ils allaient par ce temps à ne pas mettre un Labbe dehors ! Mais il n’avait pas rechignait à venir, bien que réveillé avant les aurores et ne pouvant aller faire son petit vol matinal en compagnie de ses cousins et cousines du littoral. Vivaldi se prêtait bien à l’atmosphère de ce temps, au gris de la mer, à son agitation, au claquement des voiles, au fracas de l’étrave tailladant la vague austère, oui il avait une musique pour chaque musique que lui livrerait l’océan, une réponse, un entrain, aux murmures de ce monde. Bien que court « l’adagio de l’automne » les accompagnait, Vivaldi en boucle sur pont, en illustration sonore de cette lutte, de cette danse.

Plus il avançait plus il s’ancrait profond en ce ressenti des choses, plus il naviguait, plus il se convainquait que ce monde avait fait fausse route en ignorant l’âme de la nature et son altérité, que le naturalisme avait fait perdre aux gens une partie d’eux-mêmes en croyant qu’ils étaient seuls à vivre sur cette planète avec ce que l’on appelait l’intentionnalité ! Terrible et invalidant dualisme nature-culture, mêmes contraintes physiques mais uniques possesseurs de l’intériorité, de la sensation d’être, de la mémoire et du projet, bien au-delà des réflexes vitaux et conditionnés, riches d’un langage et de ses infinis combinaisons, chacune ouvrant sur une pensée, un savoir, un sentiment, une sensation, une projection...Riches de ce génome, de notre Histoire, de notre transmission du savoir. Mais si aveugles et ignorants parfois, car ce monde n’avait-il pas d’autres... d’autres paradigmes, d’autres intériorités, qui elles nous avaient échappé parce que nous avions nié leur probabilité d’être ? Pourquoi refuser un autre regard sans pour autant se renier ? Pourquoi ne pas explorer d’autres modes de pensée, y prendre, y prélever des outils qui nous pénétraient de voir autrement, différemment, et de comprendre alors, plus encore.

La Valéria tapait les vagues, se freinait puis d’un superbe effort passait outre l’obstacle et remontait pour se cogner à la vague suivante, dans une pluie d’éclaboussures salines et froides qu’elle projetait par-dessus le pavois et qui ve-naient retomber sur le pont à le recouvrir, le trempant au point que Diogène avait dû quitter son poste pour se percher près de la barre. La bataille était belle, égale, chaque adversaire répondant aussitôt aux coups ou aux parades de l’autre, dans un combat continu, violent, sans pose ni quartier. Et lui tenait la barre, la sentait ferme et rétive en ses mains calleuses et robustes, parfois d’un brusque à-coup le gouvernail lui échappait un instant, mais faisant front il reprenait les commandes et remettant le navire à la cape, muscles tendus, yeux plissés, et l’âme enivrée par ce que le corps éprouvait dans cette lutte dantesque. L’affrontement était grandiose, David et Goliath dans un corps à corps impitoyable où aucun ne voulait rendre grâce à l’autre, ajustant parades et ripostes, se couchant et se relevant sans cesse, rendant coup pour coup sans ne jamais faiblir ! Aucunement il n’avait ainsi disputé à la mer le droit de son passage.

L’eau, le vent, les vagues, la goélette, le labbe, le ciel et la nuit, le soleil et l’horizon, chacun, chacune, avait son langage, sa musique, son intention, en une sorte d’animisme sans limite, mais aussi pouvait se regrouper selon leurs qualités, leurs volontés, leurs humeurs, leurs désirs et attentes, en un totémisme universel qui s’ajoutait à l’altérité des choses et des êtres, tous tant qu’ils étaient en leur identité. Toutes ces façons de penser le monde devaient s’additionner, se compléter, s’épauler, s’enchevêtrer mais aussi se disputer, se combattre et s’inspirer des l’autres afin que ressortent les invisibles des choses, que s’entendent les inaudibles des silences et les mutismes des éléments, et que se complètent les analogies. C’était cela qui le guidait, non pas dans une folie, une lubie de vieil homme lassé de tout, rompu à tout, fatigué de tout... non, il allait aller à la rencontre des éléments, répondre à leurs invitations jusqu’à ce qu’il puisse traduire leur langage, leur culture, leurs messages, pour approfondir ce qu’il ressentait de la vie et de ce la peuplait, pour devenir plus humain encore, plus sensible, plus à l’écoute, plus vivant, partie et totalité du monde. Sublime fractale en partie ignorée.

Clavecin et violons mêlaient leurs notes à celles des vagues, à celles du vent et des voiles, tandis que la Valéria ahanait dans l’effort, de toutes les forces de sa carène et de sa coque, de toute la résistance et la souplesse de ses mats et ses haubans ; elle râlait à chaque coup reçu, à chaque coup donné, conquérante insensible au mal, brave parmi les braves, dans l’ostentation imperturbable de son courage. Si petite et si grande dans l’adversité, si ardente dans le vent, elle tossait

Il percevait les murmures du monde, ils lui parvenaient encore faiblement, mais bientôt il les entendrait, les écouterait, concerto, une symphonie, il était prêt, prêt à recevoir, et sa musique à lui aussi était prête, merveilleuse musique des Hommes qu’il tenait en réserve, prête à être offerte en retour. Il souriait tout en chevauchant les vagues, le ciel était gris, tourmenté, et la mer se voulait sa jumelle. Diogène, lui, ne cessait de le regarder, sans cesse à la recherche de son équilibre.

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16 novembre 2011 3 16 /11 /novembre /2011 17:39

Depuis son retour le matin il n’avait pas vu Diogène, ce dernier n’étant même pas revenu le midi alors qu’il ne ratait jamais cette occasion de venir chaparder des restes. A bien y regarder il lui semblait d’ailleurs que le Labbe n’avait pas passé beaucoup de temps sur la Valéria durant les cinq jours de son absence. Ce serait-il trompé ? L’oiseau n’aurait-il pas supporté cette solitude au point de s’en aller, de repartir là-bas ? C’était impossible, trop de trajet, ce n’était pas un migrateur, il n’avait pas le sens affiné nécessaire de l’orientation, de la navigation. Plus logi-quement il s’en était allé prendre son indépendance en quelque lieu tranquille sur cette côte aux falaises découpées et escarpées. Malgré tout cela le peinait un peu et il avait eu du mal à avaler son poisson...leur poisson acheté exprès à la criée. Une sorte de mélancolie c’était installée en lui tout au long de la journée, grandissant silencieusement hure après heure. Cela plus ce qui c’était passé là-bas le perturbait, l’empêchait de faire quoi que ce soit, au point qu’il n’était même pas sorti en mer, alors qu’il était en manque de ces sensations. Il avait passé la journée à ruminer des pensées confuses, s’asseyant pour travailler, puis se relevant et tournant en rond sur le bateau, voulant aller au café mais n’y allant pas, redescendant dans sa cabine pour se coucher et lire, et n’y arrivant se relevait pour commencer une énième occupation qui n’arrivait à l’occuper plus que cela.

Il c’était assis au bout de la jetée, là ou les bateaux déradaient, poussé par cette nostalgie mêlée de mélancolique confusion, regardant le lointain tout autant qu’il regardait en lui-même. Dans les écouteurs de son Ipod la voix de Montserrat Figue-ras berçait son âme et nourrissait à la fois cette langueur qui le tenait. Lui si fort, que rien ne pouvait abattre à priori, si rompu au combat de la vie, si sûr de ses décisions, capitaine de bord et d’aventure, voilà qu’il sombrait dans cette morosité, ce vague à l’âme destructeur, lui dont la propension naturelle le menait à fuir les faiblesses de l’âme. Comment ne pas laisser cet accide l’envahir ? Ne pas succomber à ce taedium vitae qu’il avait toujours su tenir à distance certaine de lui ?

Il savait que ces lamentos qui s’exhalaient de la gorge de la cantatrice ne contri-buaient pas à le sortir de ce marasme mais l’y enfonçaient plus encore, il continuait d’écouter ces magnifiques chansons extraites de Ninna Nanna. La musique discrète d’arrière fond et la prosodie des paroles, leur plainte larmoyante, rendaient plus belle et mystérieuse encore la mer dans la tombée du crépuscule. Il ne pouvait que se laisser prendre, aller cette l’émotion induite par la « canzonetta spirituale sopra la nanna », comme si cette voix admirable et les paroles qu’elle prononçait s’en venaient de l’océan, de cette immensité ondulée et scintillante que la nuit lentement venait recouvrir avant qu’elle ne s’endorme, le temps d’une autre marée.

Les chansons se suivaient, douces et mélancoliques, éveillant en lui les émois de l’enfance, les souvenirs cachés, volontairement oubliés, mais aussi ceux plus pré-gnants, indélébiles, qui furent et devinrent constitutifs de ce qu’il allait advenir et était maintenant. La lumière baissait imperceptiblement, minute après minute, dans la continuité de son gradient, ne laissant qu’un trait de clarté sur l’horizon ; il n’était que le bruit de fond des vagues qui se brisaient sur la jetée et les estacades, le parfum de leurs éclaboussures, tout semblait s’endormir et disparaitre dans cette obscurité profonde que la nuit déposait.

Une berceuse hébraïque, une voix de cristal, la pénombre, les senteurs océanes, les murmures de l’onde, et ces pensées qui semblaient glisser et se répandre en lui, telle une poisse lente que rien n’arrête et recouvre tout sans que l’on puisse l’en empêcher. Une vie, sa vie, si longue et tumultueuse, si riche, si diverse, et que des gens et pays rencontrés ! Ses amours, volages, éphémères, poignantes parfois, douloureuses d’autres fois, incertaines toujours... cette femme impossible car con-sanguine et surtout irréelle, absolue... cette femme qui avait été sa grand-mère sans l’être en même temps, révélatrice d’un monde indéfini pour l’enfant qu’il était, mais dont il percevait en sa chair la troublante étendue. Sirène qu’il chercha sur toute les mers et océans, dans l’espérance d’entendre son chant, et d’y succomber, improbable absoluité...déjà.

Demain il ferait beau, et il irait en mer, se forcerait à y aller, à l’éprouver. Qui sait Diogène là serait à l’attendre pour le départ. Avait-il pressenti quelque chose l’animal ? Que pouvait-il savoir de ce qui se passerait à Paris, ce n’était qu’un oi-seau ! Qu’importait à ce goélands la décision qu’il avait prise, l’accord que lui et l’éditeur avait passé ! Surpris par l’abattement qui c’était emparé de lui il en avait presque oublié le positif de son voyage, ces rendez-vous forts intéressants avec les chercheurs du CNRS qui l’avaient écouté avec sérieux et intérêt, lui promettant une aide dès que cela leur serait possible. Et puis quoi ! Un livre relatant son périple agrémenté de jolies photos ce n’était pas rien, ni une trahison ! Il fallait qu’il y voie un début, une sorte d’amorce, et que bientôt il aurait les moyens de ses désirs. Rien n’était perdu, rien, nullement, ce n’était qu’un contretemps, voire une opportunité, le moyen de remettre ses idées au clair, d’être moins brouillon, plus pragmatique. Il saurait déchiffrer la partition des ondes, ce n’était qu’une question de temps et de volonté... et cette volonté, il l’avait, chevillée au corps et à l’âme. Il jeta un dernier regard sur l’océan perdu avant de repartir, et dans la pénombre qu’éclairaient partiellement et périodiquement les deux phares. Dessus celui qui était opposé au sien, il put brièvement distinguer la silhouette d’un grand oiseau qui le regardait.

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