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28 octobre 2011 5 28 /10 /octobre /2011 20:06

Comme chaque matin Diogène était parti tôt, certainement explorer ce nouvel océan et ses alentours qu’il ne connaissait pas, et ne reviendrait que lorsque le soleil se coucherait, silhouette magnifique et planante se détachant sur le ciel. Pour l’instant il était toujours revenu, et d’ailleurs pour lui éviter tout problème il avait quelque peu rapproché la goélette du continent, au risque que le grand Labbe trouve ce nouveau monde à son goût. Mais n’était-il pas libre cet oiseau ? Que se passe-t-il dans la tête d’un animal lorsque brusquement il change de territoire, de région et là de continent ? Ressent-il ce même dépaysement, cette même angoisse, ce sentiment d’abandon, de perdition, qu’éprouvent les êtres humains déplacés ? A voir Diogène, ce changement radical ne semblait pas le déconcerter plus que cela, d’ailleurs son nid se remplissait de plus en plus d’objets fauchés çà et là ! Ces cordages étaient plus une cache qu’un nid désormais, et parfois il le retrouvait en bas s’étant choisi un endroit propice au sommeil. Lorsqu’il le croisait, ce dernier le regardait avec ces petits yeux ronds sans plus tourner ostensiblement la tête de part et d’autre comme il le faisait auparavant quand il était sur ses gardes et méfiant. Non, il le regardait et clignait des paupières comme pour lui signifier son contentement. C’était les seuls échanges qu’ils avaient, ces regards appuyés. Parfois le soir, il venait près de lui, se posant soit sur le garde corps, soit sur le beaupré ou le bout-dehors, après être allé rendre visite à sa cache et vérifié son trésor. Là, il ne bougeait plus, paraissant écouter la musique, et regarder comme lui l’océan dans la pénombre, ou encore la beauté des étoiles si le ciel était suffisamment dégagé. Mais il partait toujours le premier, avec cette démarche claudicante de piaf, pour aller se coucher où bon lui semblerait. C’était comme un rituel entre eux, une forme de convention, de connivence.

 

Il avait décidé de longer les côtes, tout en restant à une certaine distance de ces dernières, afin de ne pas être trop perturbé par les navires, il remontait lentement, tranquillement, non pas qu’il voulait retarder l’arrivée, mais simplement pour continuer à être bien, à ressentir. D’après ses calculs ils devaient être à la latitude de Tanger et bientôt entreraient dans les eaux territoriales espagnoles. Il faisait doux, et tout en buvant un café tiède et écoutant « Bibo no Aozora » morceau tiré de l’album Babel, musique éponyme du film, il revoyait tous ces instants particuliers et si singuliers qu’il avait vécu durant ces derniers mois, et bien que certains avaient été houleux, dangereux, il avait toujours ressenti une espèce de placidité, de décontraction, de béatitude même, sans qu’une seule fois la peur ne se fût manifestée ! Ni même le soupçon d’un danger. Le temps paraissait s’être figé, concentré et étiré à la fois dans ce ressentiment des choses et de l’espace, tout avait semblé long tout en étant bref lorsqu’il y revenait ensuite par la pensée, drôle d’impression, il s’était comme abstrait du temps commun, distrait de la réalité et de sa tangibilité !

 

Il n’était pas un écologiste au sens politique du terme, il aimait la nature certes, mais pas au point de la révérer et d'en sortir l’être humain comme certains excités le prônaient avec violence. L’Homme était partie intégrante de celle-ci, on ne pouvait l’exclure comme on ne pouvait exclure le progrès au nom du puritanisme écologiste et stupide, sachant que rien n’arrêterait les produits et sous produits de l’intelligence ! Il fallait être plus... plus attentif et prospectif, mais que valait le risque à long terme d’une désertification des océans, face aux échéances des banques pour un patron pêcheur au bord de la ruine ? Comment celui-ci pouvait-il penser aux années futures alors qu’il n’était pas sûr de son lendemain ! Pas simple que tout cela, d’ailleurs y avait-il une réelle solution, n’était-il pas déjà trop tard ? De toutes manière la vie surmonterait cette catastrophe, comme elle l’avait fait depuis des millions d’années, extinction, après extinction, seulement nous ne serions plus là pour le voir, rien de plus ! Comment pouvait-il condamner le progrès, lui qui en avait tellement bénéficié, au point de repousser les limites de la navigation à voile ! Non, il ne regrettait pas ces magnifiques multicoques avec leur mat aile et pivotant, ces coques si solides et légères en carbone qui tapaient dur dans la vague, ces communications satellite en temps réel, ces prédictions magiques qui faisaient gagner les courses... toutes ces choses inouies qui permettait à l’homme d’en savoir plus sur lui-même, son avenir, et son passé tout autant. Il n’était pas parti pour un voyage à rebours, un retour au bon vieux passé, il était venu comprendre les océans, les éléments, autrement que comme un marin cherchant à avancer au plus vite et au mieux, rien d’autre... rien d’autre... comprendre, écouter, savoir prendre le temps pour le faire, se le donner... pour ajouter cela au reste, aux autres acquis, et peut-être ainsi les pondérer, faire en sorte que l’on regarde autrement, que l’on écoute autrement. Il n’était pas un passéiste forcené, les souvenirs et leurs parfums avaient leur l’importance, les traditions aussi, le savoir faire idem... mais il n’irait pas contre l’évolution, sans la sanctifier pour autant.

 

La goélette allait de l’avant, brisant les vagues, la journée s’avançait, les musiques se succédaient, parfois le silence, l’autre musique; il enregistrait, écrivait, regardait, se mettait à penser, à revivre, passé proche et lointain, futur proche et avenir... il avait le temps, et cette lucidité limpide son corolaire, seulement possible quand l’esprit n’est pas pressurer par les priorités d’un quotidien matériel et social. Ce temps qu’il s’octroyait, c’est la futilité du modernisme qui le lui avait offert, sa célébrité de navigateur, cet attrait des foules pour ceux qui paraissent encore savoir dompter la nature par leurs propres moyens ! Cette nature devenue une sorte d’ennemi mystère, que l’on n’aborde plus que par des ersatz et des similitudes. Il gagnait sa vie en affrontant les éléments, en faisant rêver les autres, en vivant sa passion, alors que les trois quarts de l’humanité crevaient de fin, et le regardaient comme un héros ! Mais serait-il encore le même au retour ? Aurait-il encore envie de cette façon de naviguer ? Saurait-il encore ignorer la musique et les murmures du monde ? Ce qu’il avait découvert, ressenti ne serait-il pas désormais un...désavantage à l’instant de se concentrer sur l’essentiel ? Voulait-il d’ailleurs encore de cette vie là ? Il avait suffisamment d’argent pour subsister, et savait qu’il pouvait en gagner facilement en allant çà et là se montrer ou bien encore faire de la pub pour une absurdité quelconque ! Il se fichait de se prostituer à partir du moment où cela lui permettait de vivre sa vie comme il l’entendait. Il y réussissait par l’absurde, sans se leurrer ni donner des leçons... il jouait le jeu qui était le sien et que l’on voulait lui voir jouer, le reste lui appartenait.

 

Tranquille la journée avait passé, au gré des vents et de la houle, des pensées et des souvenirs, des questions et des réponses, de la musique et des livres, le crépuscule allait arriver, Diogène en son giron, la nuit serait belle et calme, pleine d’images et de rêves, de paysages et de lumières changeantes. Il reverrait la banquise parturiente accouchant des icebergs dans un fracas incroyable, le soleil s’enfonçer dans la mer et laissant son sang s'écouler sans blessure, la houle devenir une ondulation qui déplace ses tonnes sans efforts, attirée par la lune et envoûtée par le vent... il verrait le monde  tourner lentement, et lui avançant en son sens,  le jour étouffer la nuit et rendre au soleil sa sève, et la Valéria danser sur les vagues sans faire montre de fatigue telle une ballerine du bolchoï. Il verrait ce que personne n’a jamais vu. Diogène allait sûrement bientôt arriver, il fit jouer le Stabat mater et descendit préparer son repas.

 

 

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27 octobre 2011 4 27 /10 /octobre /2011 16:42

 

Les dépressions et leurs bousculades n’étaient plus que d’agités et tumultueux souvenirs maintenant, la mer avait retrouvé son visage accorte et souriant, encore une semaine à remonter plein nord et ils seraient, tous les trois, à la fin de ce périple de presque un an à quelques jours près. Le vent avait molli depuis plusieurs journées devenant maniable mais se refusant encore, la goélette allait de l’avant en de longues bordées, serrant au mieux la brise, le soir allait bientôt tomber, Diogène était parti depuis ce matin et n’était toujours pas revenu. Etait-ce l’approche des Canaris ou du continent, qui avaient attisé sa curiosité ? Ou peut-être s’était-il lassé de cette vie de terrien ? Il se refusait imaginer  au pire, l’accident, l’égarement, ou qui sait, la connerie d’un marin au fusil trop nerveux... la compagnie du grand Labbe à la tombée du soir lui manquait, ils avaient si souvent partagé cet instant depuis leur premier jour de colocation, et là, de se retrouver seul lui faisait tout drôle. A un moment donné, il avait failli mettre le « Stabat Mater » de Vivaldi, comme pour conjurer le sort, ou alors pour le rappeler, le faire revenir, à l’instar d’un chien que l’on siffle lorsqu’il s’est trop éloigné. Mais il s’était retenu de la faire, Diogène n’était pas un chien, un domestiqué, s’il ne revenait pas c’était qu’il avait ses raisons, voilà tout... il était libre l’oiseau, libre de ses choix, de ses contingences.

 

Bien que solide, fort de caractère, peu habitué à s’apitoyer, à se laisser dominer par la sensibilité et les sentiments, non pas qu’il n’en avait pas, mais parce que c’était ainsi que son grand père l’avait initié à la navigation, à la vie, et cette absence le touchait bien plus qu’il ne voulait l’admettre. Il alla à la minichaîne et fit taire  en plein riff la guitare de David Knopfler du groupe Dire Straits. Après quelques secondes d’hésitation et de recherche, c’est la voix de Léo ferré qui se fit entendre, pour se mettre à conter aux éléments qu’avec le temps tout s’en allait, choses et gens, que battements de cœur et souvenirs s’évanouissaient, forcément un jour, de la galerie j’farfouille.

 

A bâbord le soleil s’approchait lentement de l’horizon, glissant imperceptiblement sur la toile amatie de ce ciel gris bleu. La goélette soulevait une écume légère qui s’étirait de l’étrave à la poupe, soulignant le sillon ouvert en amont. Son ombre et son image faisaient de même. De longs nuages, colorés de rouge et d’indigo par la lumière de l’astre mourant, s’étiraient dans la longueur des cieux  endeuillés, et sur l’eau s’en vint s’épancher, telle une lente hémorragie, un sang à l’hémoglobine orangée. La nappe safranée s’étalait sur les flots en des reflets rosés, en son milieu, plus clair, dans l’axe du soleil couchant, un chemin de lumière vermeille, un vernis scintillant écaillé. Tout cela était beau, et bien plus que cela même, avec le vieux homme invisible qui disait sa complainte du temps, avec le vent léger et frais du soir qui caressait les voiles et la peau, avec les bruits des matériaux qui travaillaient, qui résistaient aux contraintes, avec le chuchotement des clapotis, celui des frottements de la houle qui danse.. avec tout ces paroles... que le monde peut exprimer. Il aurait aimé que Diogène soit là à partager avec lui cet instant.

 

Bien que prévenu, et pas du genre à se laisser aller à la nostalgie, il ne put l’empêcher de se manifester, de sourdre petitement, au fur et à mesure que le ciel et la mer se peignaient de ces couleurs de meurtre, d’un lent, sublime, et délicat assassinat du jour. Oui, tout s’en allait, tout se sentait blanchir et glacé dans ce lit mouvant de hasard, se sentait perdu et floué par les années perdues... Cet étrange sentiment de petite mort, de l’impossible retour, quand se termine les vacances, l’enfance, la jeunesse, lorsque se finit un voyage, une époque...cet instant de ténèbres, entre douceur et angoisse, cette acidité dans le cœur et la gorge qui fait poindre les larmes... ces sanglots et l’envie de tout retenir, et de partir à la fois pour au plus vite s’éloigner de ce que l’on va quitter, afin que ne dure pas, l’instant qui précède le départ. Une année magnifique, merveilleuse, non pas à fuir le modernisme, la folie d’un monde ivre de vitesse et de changement, pas du tout, mais pour simplement retrouver des choses oubliées, des choses si évidentes, si simples, si universelles et insignes, pour qu’elles s’ajoutent aux autres, pour qu’elles les pondèrent, les relativisent, les rendent plus prégnantes et significatives. Avec le temps va, tout s’en va, les jours, les êtres, les horizons, les amours, les amis, les souvenirs, les silhouettes et les ombres, et parfois, les grands Labbe... et les envies de dominer le monde. A quoi bon continuer cette course contre le temps, cette ivresse du toujours plus vite, du toujours plus beau, il avait tout gagné, tout vaincu, et si peu ressenti, si peu vécu, si  peu... aimé. Il n’était que la coupe América, ce succédané de navigation, cette régate d’un autre monde pour gens fortunés, à laquelle il s’était toujours refusé de participer. Là, sur cette goélette, seul, ou presque seul, à l’encontre de tous  les principes, ses principes, il avait tant ressenti, tant vu, écouté, senti, touché, partagé, donné, aimé, tant fait dans cet espace si réduit en cet espace si vaste, il avait arrêté le temps et vécu. Il avait tant à vivre encore, à éprouver au lieu plutôt que de n’avoir de cesse de... prouver.

 

Il avait ouvert une heure auparavant une bouteille de bordeaux, côtes de bourg, et maintenant il laissait  traîner en bouche chaque goulée qu’il prenait, regardant au loin, les derniers sursauts rougeoyants du jour, regardant l’infini d’un ciel délavé par la pénombre, où plus rien n’était sinon quelques nues grises et mauves, et la silhouette d’un oiseau qui venait à lui, prenant son temps en glissant sur l’air, ami revenant dont on ne savait où, mais rentrant chez lui... à bord de la Valéria.

 

Avec le temps va, tout s’en va... mais parfois, avec le temps, à bord, les grand Labbe s’en reviennent.

 

 

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26 octobre 2011 3 26 /10 /octobre /2011 17:57

 

Encore un mois et il serait de retour, la boucle serait bouclée... plus que la remontée atlantique vers le nord, contre vents et courants, et ça s’en serait fini de tout cela, de cette vie totalement vouée aux sensations, à l’absorption du moindre son, mouvement, signe... Klaus Meine de sa voix si spéciale, tant féline, avec cet anglais mâtiné de sonorité teutonne, chantait « Still loving you », la mer était assez formée, la houle ample, vallonnée, donnant l’impression d’une succession de larges et arasées collines, reliefs fluents à la chevelure d’écume. Le mauvais temps s’en venait, il en apercevait les prodromes dans le lointain, où ciel et mer ne faisaient se mêlaient dans une espèce de camaïeu gris sale et épais, accumulation de cumulo-nimbus gras et gravides, qui, par leur épaisseur sombre, commençaient à masquer la lueur du jour. Le groupe Scorpions venait de se taire, il alla vers la mini chaine et lui fit jouer « Eja Mater, Fons Amoris » qu’il pensait être de circonstances après avoir jeté un œil sur l’horizon obscurci..

 

Cet extrait du Stabat Mater de Vivaldi, il le savait, était aussi le morceau préféré de Diogène, car à chaque fois qu’il l’écoutait ce dernier allait se coucher sur l’amoncellement de cordages qui lui servait de nid, et ne bougeait plus, fermant même les yeux semblait-il. C’était assez étonnant comme attitude, comme si ce "chiaroscuro" musical le touchait au plus profond de sa sensibilité de volatil ! A en perdre sa nature méfiante et animale ! Depuis quelques temps le grand Labbe avait fait sa couche de cet enroulement de cartahus situé à la poupe du navire. Un jour, alors que l’oiseau s’en était éloigné pour se dégourdir les ailes, il était allé voir de plus près ce nid improvisé et ne fut pas étonné d’y découvrir un tas de babioles que Diogène avait barboté çà et là au cours de ses explorations de la goélette, car monsieur le philosophe cynique et à plumes, mis en confiance par leurs rapports d’indifférence mutuelle, s’aventurait désormais à l’intérieur du bateau, et il le retrouvait fréquemment dans la cambuse d’ailleurs. Paradis pour ce chapardeur s’il en était. Leurs relations se limitaient à une sorte de cohabitation, où chacun semblait ne pas se préoccuper de l’autre, partageant cet espace, sans  se gêner, ni se fréquenter vraiment. Bien sûr tout cela n’était qu’une parodie, une comédie, un sorte de jeu, de convention, de convenance, car l’un et l’autre s’observaient  à la dérobée  ne ratant rien de ce qui se passait.

 

Il lui fallait maintenant réduire la voilure et se tenir prêt au combat avec la barre vu le grabuge qui s’annonçait en face. Cela allait être  un moment incroyable de chahut, de déplacements brusques et d’amplitudes. Tout le corps, tous les sens allaient être agressés, soumis, activés, violentés. Cette musique lui semblait être de circonstance, bien adaptée à l’agitation des éléments, à leur fureur, leur déploiement... une complainte de la douleur, dans la violence de mouvements et de bruits, de ruptures et de chocs. De prime abord il avait voulu mettre le « prologue du requiem » de Verdi, mais cette grandiloquence ne convenait pas encore, elle aurait étouffé la musique des choses, l’aurait presque masquée. Il allait être bousculé, frappé, giflé par l’air et l’eau, la goélette elle même allait le brutaliser, vouloir se rebeller, s’émanciper et suivre la bestialité des éléments, s’y soumettre... toute la beauté viendrait de la maîtrise, de passer sans heurts, sans forcer, dans une sorte de danse, de ballet aheurté, mais sans dépasser la limite des contraintes, sans salir la chrographie nécessaire et aléatoire. Il fallait que cela soit... beau, beau dans toutes les acceptions du mot, dans toutes les possibilités de le vivre et ressentir, beau dans cette parfaite complétude de toutes les perceptions. Dans quelques minutes et durant peut être des heures, son corps, son oreille absolue, ses yeux, ses muscles et articulations, ses tendons et ses viscères, sa mémoire, son incertitude et sa naïveté, allaient éprouver, apprendre, dans cette sorte de cacophonie en trois dimensions, une nouvelle et différente musique, il ne pouvait manquer cela. Il devait absolument s’y confronter.

 

Diogène ne semblait pas de cet avis, et n’était plus sous le charme du chant, il avait décidé de se retirer pour se mettre à l’abri du mauvais grain. Il savait qu’il le retrouverait plus tard, qu’il ressortirait à moitié assommé de la cabine, éberlué, avec sa démarche caractéristique accentuée par les conséquences des valdingues qu’il aurait à subir tout au long de ce rodéo maritime. Il alla fermer les écoutilles. Se remit à la barre, bien campé sur ses jambes, alerte, protégé par sa tenue spéciale et ses gants, prêt à vivre le spectacle, et y en être. Déjà les vagues venaient se fracasser et exploser  sur la coque, shrapnells liquides de saumures, puis s’épandre et inonder le pont.

 

La goélette paraissait un fétu de paille dans cette succession d’ondes furieuses, sans cesse bousculée, portée en hauteur, pour aussitôt retomber lourdement dans des creux abyssaux où la mer semblait vouloir la recouvrir et l’absorber.

Ce n’était que claquement, craquements, souffles et stridulations, coups, chocs, éclaboussures, cinglures de sel et d’eau, dans une pénombre épaisse collante gluante et grondante. Une sorte de tremblement de mer, de séisme marin, où les hautes vagues s’effondraient pour aussitôt se rebâtir, se reconstruire, s’enfantant sans cesse d’elles mêmes, parthénogénèse des fluides, progéniture bâtarde du vent et de l’océan. Il n’entendait plus maintenant le Stabat Mater, et savait qu’il venait d’entrer dans l’antichambre de l’enfer, et les vagues, incubes informes, se chargeaient bien de l’accueillir et de lui faire savoir. Dante n’aurait pas fait mieux pensa-t-il, et aucuns n’avaient encore su écrire et jouer un si parfait oratorio !

 

 

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24 octobre 2011 1 24 /10 /octobre /2011 21:23

 

Dans quelques heures il passerait le cap de Bonne espérance, cela faisait deux jours qu’il avait quitté L’île Rouge où il avait fait escale quelques temps afin d’avitailler et de réparer les petits dégâts de la Valéria, notamment ceux sur les voiles, causés par les tempêtes lors de son passage dans le pot au noir. A bâbord, en fond de décor, se dessinait les côtes d’Afrique du sud ; Léo Ferré chantait la fuite du temps, la mer était agréable et belle, il se sentait bien à la barre, le grand Labbe, perché sur le bastingage, semblait lui aussi savourer la beauté du paysage qui les entourait ; au loin sur l’horizon, le soleil plein, tel une orange Afrikaner bien mûre, amorçait sa descente vers l’Atlantique. Bientôt serait le chemin du retour, la remontée au nord, la fin des mers chaudes et tourmentées, la lutte contre d’autres vents et courants. Que d’émotions emmagasinées, d’images, de souvenirs, d’impressions, si différentes des précédentes, dans de précédentes aventures, et ce sentiment aussi d’avoir trouvé quelque chose, à tout le moins d’en avoir pressent puis ressenti l’existence, et de savoir que ce n’était plus qu’une question de temps et de patience pour la faire éclore, sortir au plein jour. "Avec le temps va tout s’en va, l’autre à qui l’on croyait.... "

 

Depuis des mois il se sentait libre, libre d’un poids dont il n’arrivait à définir la cause réelle, il se sentait léger, allégé, si bien dans sa cénesthésie, cette perception si étrange et indicible de soi... comme s’il se sentait vivant pour la première fois de sa vie, et qu’auparavant il n’avait fait que paraître, donner aux autres ce qu’ils attendaient de lui, joué un rôle, afin que tourne tranquillement la terre sociale, sans trop de heurts et de chahut. Mais peut être aussi, pour pouvoir s’endormir sans se poser trop de questions. Il avait retrouvé le bonheur de naviguer, les plaisirs des manoeuvres et leurs élégances, le travail sur les cartes, l’étude du ciel... et sa contemplation. Et puis ces instants insignes, si simples et beaux, comme cette arrivée nocturne à Madagascar, ombre posée sur l’eau avec ses yeux scintillants, tandis que les Moody blues leur racontaient la nuit de satin blanc ; lui à la poupe savourant un vin de parfums et d’astringence dont les tanins asséchaient la bouche à la rendre rugueuse. Mimétique d’une eucharistie, d’une action de grâce, d’un sacrement en l’instant d’un partage, d’une communion. Madagascar témoignage vivant d’un passé des Hommes et des bêtes, pays de fleurs et d’étonnement, de passages et transhumances. Madagascar, enfant arrachée à l’Afrique bien avant que les Hommes ne se déchirent. Et bientôt le Cap, avancée du pays de Mandela, de ce voyageur solitaire, immobile, qui durant plus de vingt apprit des autres en restant seul, incarcéré, mais libre, ô combien libre au-dedans, libre d’oublier la vengeance.

 

Il se sentait marin, homme de la mer, compagnon de celle-ci dans l’assomption du risque, et non plus son utilisateur méfiant. Il pensait à son grand-père qui lui avait transmis directement son savoir, sa passion, car son père lui n’avait pas voulu prendre ce chemin, la suite des affaires familiales, préférant aller travailler dans les bureaux des chantiers navals. Une façon de rompre avec l’autorité, le fatalisme, l’atavisme peut-être, mais aussi pour dire non, sans avoir à le prononcer vraiment en face. Et puis il y avait sa grand-mère, femme d’avant-garde qui avait préféré l’amour, sa vérité, sa force de vie, aux apparats du bien être, de l’argent, du confort... sachant que tout cela n’avait qu’un temps, et qu’ensuite il lui aurait fallu se mentir jusqu’à la fin de ses jours... faire accroire. Elle avait choisi la modestie sans effort, sans ostentation, une vie de valeur et d’émotion, une vie où l’on cherchait le bonheur dans les petits instants, les petits endroits où il se cache, pour ensuite le partager ou l’offrir. Elle était si belle en elle, si belle en son regard sur les choses, sur les gens, sans que le temps ne semble altérer cette beauté, comme si les rides bien que présentes ne se voyaient pas, n’aient pas cette prégnance qu’elles ont chez les autres. Il l’avait aimée, et l’aimait encore comme l’on aime une grand-mère, vieille femme douce au parfum de jadis, qui semble mieux comprendre les enfants que les parents, qui connait les lieux enchantés et les histoires qui font dormir. Elle était en lui par ces souvenirs, mais aussi en inconnue, dans les traits, la beauté magique et fascinante de cette jeune femme qu’elle avait été. De cette femme dont il était encore maintenant éperdu, qui n’existait en fait que par les photos et le désir qu’il en avait conçu... ce désir inextinguible et castrateur. C’était un mélange de tout cela qui constituait en l’instant ce bien être qui l’étreignait, cet onguent émollient de son âme.

 

Il jeta un coup d’œil sur le pont au pied du garde corps, Diogène, le grand labbe, était couché sur le cordage où il avait établi ses quartiers depuis quelques temps. Il lui arrivait parfois de partir faire un tour, mais revenait toujours, comme s’il avait voulu se dégourdir les ailes. En absence de vent, alors qu’ils étaient encalminés, il lui arrivait d’aller se poser sur l’eau à quelques encablures du bateau et rester ainsi sans bouger bercé par la faible houle. Le reste du temps il se perchait sur une bôme ou sur le bordage, parfois en haut d’un mat... de temps à autre il explorait la goélette par petit bonds, soutenus d’un coup d’ailes ou pas, ou bien encore dans cette démarche de mal dégourdi du plancher qu’ont les grand oiseaux. Il s’était refusé à le nourrir directement, pour ne pas l’apprivoiser, l’aliéner, et laissait donc trainer çà et là des restes que Diogène se plaisait à chaparder. L’on aurait pu croire que c’était une sorte de jeu entre eux deux... on aurait pu le croire. Mais les oiseux  savent-ils qu’ils sont libres ? Ont-ils ce bonheur de voler qui nous habite ? Car en fin de compte chacun de leur vol est une dépense d’énergie qu’il faudra recouvrer par une recherche incertaine de nourriture...Peut-être que Diogène avait-il comparé les situations et choisi d’être... sédentaire ! Ou alors avait-il pris goût à la musique, et à la contemplation d’en bas des océans...qui pouvait le dire au vrai ?

 

Demain ils franchiraient ensemble le cap, en écoutant « A million miles Away » de Rory Gallagher, cet homme habité, qui chercha ailleurs ce qu’il avait en lui, sans savoir vraiment où il résidait en fin de compte. Demain serait un autre jour, presque identique au profane mais ô combien différent pourtant à celui qui sait ressentir et voir autrement qu’avec les yeux.

 

 

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24 octobre 2011 1 24 /10 /octobre /2011 18:47

Depuis de mois il choquait, affalait, bordait, hissait, ferlait, déferlait, faisait et défaisait, allait au portant ou au près, entre pétole et coup de vent, mer d’huile et mauvais grain, moulinant, et moulinant encore, d’un sens ou de l’autre, selon. Dans quelques jours il serait en vue de Madagascar, après des jours et des jours passés dans le pot au noir, où il avait essuyé des dépressions incroyables ensuivies de calmes interminables, les vents passant soudainement de rien à près de quarante nœuds ! Tournant et doublant sans que rien ne le prédise ! Tout cela il le savait, mais cette fois ci l’avait abordé autrement, non pas pour avancer, maîtriser une allure, au contraire, pour ressentir au plus près ces variations, ces contraintes sur lui et le navire, ne faire qu’un avec les éléments dans l’esthésie la plus totale, dans l’acuité exacerbée des sens et des émotions. Toujours à l’affût d’un silence ou d’un bruit, d’un son, d’une musique nouvelle, incongrue, différente, dissimulée. Toujours dans le partage et l’expression de la sienne, de cette musique qu’il avait emportée avec lui, pour, dans un premier temps l’écouter aux instants de repos, puis, dans un second temps décidé de la de soumettre aux océans, pareillement aux présents que l’on offrait aux sauvages à dessein de se les concilier. Ou peut être cela avait été une sorte d’offrande, de cadeau propitiatoire à quelques de ces Dieux d’une intuitive mythologie.

 

Dans son ordinateur portable, des milliers de fichiers, des photos, des sons, des réflexions, des ébauches de théories, des partitions à peine ébauchées, des musiques murmurées, fredonnées, mais pas de réelle solution, pas de réelle musique primale... Il avait beau faire, essayer, il ne trouvait pas l’entrée, sa note de rosace qui lui aurait permis  de déchiffrer tout cela. Il avait rangé, dépouillé, classé,  collecté, effacé, travaillé, mais c’était résolu à ne plus s’entêter et d’attendre le retour sur terre ferme pour s’attacher à une analyse plus scientifique avec des moyens appropriés. Il contacterait un ingénieur du son et un musicologue, des musiciens, des historiens de la musique, des chorégraphes et que savait il encore... des gens à l’émotion à fleur de peau, ouverte, prêts à recevoir son idée, à la ressentir et partager, son nom ouvrirait beaucoup de portes, il en était convaincu, et alors il trouverait enfin la solution, ouvrant une porte sur un nouveau monde, une nouvelle musique, attachée au corps plus encore. Il livrerait à l’humanité la mémoire des sons, l’ancêtre premier des notes et de l’émotion.

 

La musique était devenue une sorte d’accompagnement mais aussi incantatoire, appelant les éléments, les divinités, les provoquant peut-être, sorte d’appeau, de passeport ou d’oblation, pour être autorisé à franchir les limites interdites aux profanes et normalement infrangibles, sinon par nécessité de conduite, aux risques du contrevenant. Il connaissait la mer, ses dangers, ce qu’il ne fallait pas faire et jamais faire, comment contourner, éviter, profiter, détourner, mais pour la première fois de sa vie de marin, d’aventurier des océans, il avait navigué à rebours, des vents, des courants, et des conventions et des usages ! Il s'était en quelque sorte émancipé de son passé. Et pour cela, en espèce d’immolation, en échange de leur clémence, il leur avait offert la connaissance de sa musique, leur avait donné « Epitaph » de King Crimson, «  Beneath et Phrygian Sky » de Loreena Mc Kennitt, un Oratorio et une suite pour violoncelle de Bach, les « Gnossiennes » de Satie, l’adagio d’Albinoni, « Don’t give up » de Peter Gabriel, Simon & Garfunkel, et tant d’autres contemporains ou non. Il avait encore à naviguer avant que de rentrer à bon port, et autant à partager et offrir à ces Dieux, en espoir qu’ils lui livrent en partie la clé de leur mélodie, l’accès à l’écoute de leur symphonie. Un seul morceau n’avait pu être joué, car les circonstances ne l’avaient pas permis, il le gardait en réserve au cas où... l’exception, celle qui confirme la règle, la vague scélérate ou la folle tempête, ces instants et circonstances qui terrorisent les êtres, au point que, ne pensant qu’à leur survie, ils en oublient d’écouter, de comprendre ! Il savait que c’était là qu’il trouverait la réponse, la solution, en l’intime du danger, dans cette folie des océans, sous les déferlantes gigantesques, en la tourmente la plus absolue, là d’où personne n’est revenu... évidemment que c’était un risque, plus encore, de la démence, mais il avait envisagé cette hypothèse, et d’en faire la démonstration, de résoudre l’équation, au mépris des règles de sécurité et de la raison. Cela allait à l’encontre de tout ce qu’il avait appris, d’abord de son grand-père, puis de sa pratique et de ses expériences. A bien réfléchir ça n’avait pas de sens, de logique, pouvait paraître pour de la folie pure, que son errance solitaire durant ces mois de navigation lui avait fait perdre la tête, et pourtant pour lui, comme suite à toutes ces nuits de réflexion, à tous ces instants à regarder et écouter la mer, cette solution apparaissait être la plus propice, la plus avérée, évidente. Cependant il n’avait pas rencontré les conditions idoines qui lui l’auraient décidé à franchir le pas, à s’y soumettre. Il avait encore du temps, et là, allant au près, bord après bord, tandis qu’il avançait au mieux en serrant le vent, « California dreamin’ » des Beach Boys s’offrait aux éléments, et semblait plaire aussi au grand Labbe qui ne s’était toujours pas décidé de quitter le bord, et y prenait d’ailleurs de plus en plus ses aises.

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23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 13:42

L’étrave comme depuis le départ fendait l’océan dans ce balancement imprimé par les vagues, traçant son sillon éphémère. Ils avaient repoussé l’Indonésie à tribord et faisaient cap, elle et lui, vers Kerguelen, laissant au loin l’Afrique, Madagascar, la Somalie et ses pirates, les pétroliers et méthaniers, et tous ces cargos de la consommation, convoyeurs métalliques labourant les flots sur leurs autoroutes maritimes. Il se sentait bien, quoi que fatigué, continuel spectateur de ce qui l’entourait, de ce qu’il partageait et découvrait, lui qui avait déjà tant vu, tants voyagé. Mais ce voyage n’était pas une course, le bateau n’était pas de carbone, ses bruits, sa souffrance dans l’onde n’était pas la même, le bois disait sa tension, sa résistance, ses tiraillement, tandis que les matériaux de synthèse ne faisaient que restituer et amplifier les ondes de choc, la sévérité de leur rigidité. La goélette elle vivait la mer, la combattait, s’en jouait elle avait sa musique, ses plaintes et sa souffrance. Elle lui parlait, le conseillait, l’avertissait, lui disait quand il ne devait pas passer outre se possibilités, elle savait prendre la vague, glisser ou amortir sa percussion. Au travers de la barre, de sa façon d’être chahutée, dans son allure et l’abattée, sa facilité de se déhaler et de capeyer aussitôt l’embûche évitée, la Valéria vivait, l’accompagnait sa quête, la comprenait même. Elle n’était pas l’instrument d’une conquête, mais une partenaire, une compagne.

 

Il savait désormais qu’il ne fallait pas forcer les choses, comme il avait accoutumée de le faire lors des transats, mais plutôt de se laisser porter, emporter, apprivoiser à dessein d’affaiter ; que chacun se méfiant de l’autre, attendait de comprendre ce qu’il en était de son attente, avant que de se départir de sa méfiance. Pour la première fois depuis des années, il retrouvait cette osmose, cette symbiose, cette mutualité, entre lui et l’océan, où chacun apporte et reçoit de l’autre sans le priver, ni de le faire à son propre détriment. Cela lui rappelait ses premières émotions de marin, lorsqu’enfant son grand père l’emmenait au large sur cette goélette, puis bien après sur ce chalutier qu’il avait armé. Cet incroyable de la découverte, quand rien n’est en soi pour comparer, cet étonnement des sensations nouvelles mêmes pas imaginables, l’instant premier, son authenticité, sa pureté, à l’instar du premier émoi enfant d’un troublant regard impromptu.

  

La mer, il l’avait de suite aimée, coup de foudre instantané, tant par ce qu’elle déployait sous ses yeux, que par sa force plénière, cette puissance contenue et délicate, qui d’un coup pouvait tout emporter et balayer devant elle, à laquelle personne ne pouvait résister, et dont il fallait s’accommoder pour déjouer sa contrainte, sans jamais l’affronter vraiment. Il était impossible de fuir, on ne pouvait que se débattre et accompagner sa prépotence, ou alors se soumettre, et ne jamais en revenir. On ne domptait pas les océans, on s’en arrangeait, du mieux que l’on pouvait. Là elle semblait accorte, comme voulant faire montre de bienveillance, de magnanimité, hôtesse accueillante, et la goélette n’en demandait pas plus pour filer son allure, épaulant les lames bien formées, savourant l’embellie, remontant au vent, vers cet ailleurs tourmenté... cet ailleurs où les dépressions s’ensuivent et se renforcent, bousculant, chahutant, bringuebalant, les audacieux qui osent venir les affronter sans vergogne ni peur. Bientôt seraient les îles de la Tentation, puis la remontée vers le nord et le pot noir, où ensemble, elle et lui, côte à côte, ils affronteraient la convergence des masses d’airs et son imprévisibilité, cette alternance de calme et de tempêtes, ces crachins et brumes opaques, les pluies diluviennes danst la furie de la houle et des vagues.

 

Dans cette espèce de chahut, d’agitation de l’eau et de l’air, l’embarcation s’engageait fortement, gîtant jusqu’au point que, parfois, la surface de l’eau  s’en venait lécher le bastingage et se déverser sur le pont, bras de fer puissant entre les voiles gonflées et la retenue de la quille. Dans cette lutte de la goélette et des éléments, Michel Portal et son saxophone, eux, sonnaient « Mozambique ». Puis, entre les à-coups de l'étrave sur  la masse toujours plus élevée des vagues, "Dust in the wind" de Kansas viendrait prendre sa juste place dans ce concert  d'une poétique violence. Par ce voyage il avait réuni et réconcilié ses grands- parents, unifiant amour de la mer et celui des arts, musique primitive des éléments et celle sophistiquée des Hommes, il avait perçu cette nouvelle esthétique, cette nouvelle esthésie, conciliant, confondant, les sensations du corps et les vibrations, pour n’en faire qu’une émotion, entière, globale et plurielle à la fois. Tangage, roulis, chocs, pluie, écume, notes, souffles, cris, silences, couleurs et salinité, soleil et ombres, orchestres et solitudes, vagues et infini des cieux, il avait de l’instant, de chaque instant, un ressenti, une perception unique, inégalée, de son humanité, de sa totale appartenance à ce monde... à ce monde merveilleux aux coulisses ignorées.

 

Le grand Labbe semblait avoir pris ses quartiers sur la goélette, s’y trouvant bien, chapardant ce qu’il pouvait quand il le pouvait, circulant à son aise sur le pont par bonds, inspectant çà et là, sans pour autant se laisser approcher. La musique l’intriguait toujours, et il tournait  de façon curieuse et frénétique sa tête si mobile, de droite à gauche puis de gauche à droite, à chaque fois qu’il entendait celle-ci, Il reprenait peu à peu des forces, et bientôt prendrait son envol, pour à tire d’elle retrouver son territoire, trop épris de sa liberté même si parfois, il n’y trouvait pas sa pitance.

 

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23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 10:59

 

Ciel étale, dans sa froidure claire et bleue, le continent blanc se laissait entrevoir, il remontait le fil di jour voguant en ces eaux froides, sur une mer agréable. Tout avait changé en lui, il continuait de saisir les bruits et  murmures extérieurs, mais sans vouloir cette absoluité de comprendre, de comprendre maintenant, laissant faire les choses, acceptant les règles tacites des éléments, ayant admis qu’il n’était pas encore prêt, et que ceux-ci, un jour, l’accueilleraient au sein de leur invisible salle de concert... il lui fallait donner des preuves, leur faire allégeance.

 

Plus il s’approchait du sud, plus la température baissait, malgré un superbe soleil qi s’était apposé  sur la toile immaculée des cieux. Il allait vers l’éternité du jour, là où l’Homme ne sait vivre, où tout est vrai, sans calcul ni mensonge... là où depuis toujours les choses sont, telles qu’en elles-mêmes, dans cette pureté régulière de la continuité. Depuis le matin un grand Labbe s’était posé sur le pont de la goélette, et paraissait vouloir le provoquer en s’installant ainsi sur ce nouveau territoire. Grand goéland de l’antarctique, au bec fort et au plumage brun, qui ne s’en laisse pas compter, prêt à tout pour chaparder... il était fatigué semblait-il, et n’avait de cesse de trouver de fureter, sans pour autant trop s’avancer. Cela était assez fascinant de la voir s’approcher, puis restant à bonne distance, attendre qu’il fasse mine de s’en aller pour le voir d’un bref coup d’ailes faire un bond et venir s’emparer du butin pour aussitôt, son aubaine dans le bec, repartir se percher sur le pavois. De là l’oiseau, le regardait tout en engloutissant ce qu’il venait de dérober.

 

Il allait ainsi, dans cet espace uniforme et glacé, sur la trace des baleiniers qui aux XVIIème, géants de bois et de toiles manœuvrés par des hommes rudes et vigoureux, affrontaient les éléments et le froid en quête d’une huile précieuse. Tout cela était révolu, maintenant ce n’était plus que du massacre industriel malgré la définition de zones de protection des grands cétacés. Parfois l’un d’entre eux se manifestait par son souffle puissant qui semblait s’expectorer de l’océan. Il apercevait alors une masse énorme et sombre, gracieuse cependant, dôme lisse et mouvant, qui ondoyait, comme serpentant afin de reprendre son souffle, pour après s’enfoncer et disparaitre dans la profondeur des abysses glacés. Sur l’horizon s’étirait les hautes montagnes blanches d’un continent sauvage et encore vierge de tout. Il décida de faire jouer sa minichaine, d’offrir à ce monde pur, la beauté du sien, avant que d’autres ne viennent le salir, l’enlaidir et le profaner. Peut être alors, lui répondrait-il... Et Sting se mit à chanter « It’s probably me »tandis que Clapton l’accompagnait de sa guitare électrique, pureté des sons en la pureté d’un lieu, d’un ciel, d’un océan...et alors...l’instant devint magique. Même le Labbe semblait  prendre conscience de l’extraordinaire qui advenait. Malgré la musique le silence paraissait être. Le temps lui s’était arrêté, bercé par les ondes.

 

Voyageurs lents, des icebergs massifs passaient au loin, enfants de la débâcle ils s’éloignaient de leur mère nourricière, ils s’en allaient vers leur destin, s’en allaient mourir  dans les eaux tièdes, au gré des vents et des courants, non sans parfois déchirer quelques coques, assassins silencieux de la nuit. Tandis qu’ils glissaient imperceptiblement Beethoven jouait sa sonate à la lune qui là-haut, impassible, semblait observer leur lente dérive.

 

Il faisait très froid et le spectacle n’en était que plus beau, il avait revêtu sa tenue hivernale en plus de quelques polaires, mis de gros gants qui le gênaient dans les manouvres, et un passe montagne sur lequel se formaient de nouveaux cristaux à chacune de ses expirations. IL avait vu, entendu, ressenti, maintenant il ne fallait pas rester en la demeure mais repartir, remonter, aller ailleurs, trouver de nouvelles émotions, d’autres musiques, essayer d’en saisir les harmoniques, la mélodie, la clé qui donnerait le ton, l’ouverture. Il sentait que tout se mettait secrètement en place, que bientôt surgirait la vérité, la solution, et qu’il pourrait alors faire découvrir au monde, aux autres, la musique première, la vraie musique, celle venue du fond de l’histoire, primitive et essentielle, paradigme du tout, cet écho adulte du bing bang.

 

Le piano sonnait tandis que la goélette virait de bord, l’océan Indien les attendait, les appelait.

 

 

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22 octobre 2011 6 22 /10 /octobre /2011 17:30

Je vais essayer de reprendre le cours du voyage...

 

« L’hirondelle des mers » filait sur l’eau, vent travers arrière, toutes voiles hissées, blanches baudruches de tissu gonflées par Eole. Stand by me hurlait ses notes, le ciel était vide d’une quelconque animosité, des dauphins escortaient la goélette, glissant et gaminant sans effort entre deux eaux, affleurant régulièrement la surface pour respirer et replonger aussitôt cela fait, gardant ainsi leur magnifique allure sans heurt ni rupture. Leur aileron dorsal, soc inversé, fendait la mer traçant un fin sillage d’écume et de remous ; ils adaptaient constamment leur vitesse à celle du bateau, changeant brutalement de ligne pour après la reprendre, tout cela en de francs et vifs mouvements, comme heureux de se mesurer à la goélette. Bientôt cette escorte le quitterait, et lui continuerait, mettant cap vers Cairn, port de la côte nord-est de l’Australie dans l’état du Queensland, où il ferait escale, ce après des jours et des jours sans avoir croisé âme qui vive. Ce port était proche de la barrière de corail et de ce fait assez touristique, mais après des jours de solitude cela ne le dérangeait plus. Il pourrait s’y détendre un peu et s’avitailler, ainsi qu’effectuer quelques réparation anodines, mais aussi racheter du fioul et des recharges de gaz pour cuisiner, et un tas d’autres petites choses superficielles mais si nécessaires lorsque l’on est seul au beau milieu des océans, notamment du vin, et le vin Australien ne devait rien à personne. Un bon cru, un bon cru plus encore le soir à regarder le plain de la mer et les étoiles  qui scintillent, l’âme ouverte et réceptive, prête à recevoir de cette musique, ces notes et harmoniques  si secrètes. Tandis que Ben E King finissait sa complainte, au loin les côtes des terres australes commençaient à se dessiner sur l’horizon, ombres d’une civilisation. Le morceau terminé La musique s’arrêta, il n’était plus que le murmure du vent  se mêlant à celui de l’eau, entre les coups des heurts de l’étrave qui battait la mesure du temps.

 

La nuit s’en venait, derrière, la ribambelle des lueurs du port de Cairn, s’inscrivant sur la pénombre lointaine, en petits points jaunâtres et lumineux, qui parfois, faseyaient comme des étoiles de synthèse, lampions d’un monde qu’il quittait. Cap au sud vers l’antarctique, la musique des icebergs, celle fortissimo de la débâcle, andante de la brise bise, qui coupe les lèvres et entaille le visage. La goélette filait, voguait légère et fringante dans le soir, nimbée de notes et de frissons, Festina lente d’Aurélia sonnait dans l’immensité mouvante et sombre du jour qui se couchait. Syncopée et vivace, plaintes et battements, elle semblait suivre, procéder, participer de ce mouvement ondulatoire du bateau, qui s’enfonçait et se redressait sans cesse dans l’onde obscurcie.

 

Deux jours durant il avait retrouvé la cacophonie polyphonique des villes, ce brouhaha des gens et des choses qui masquent les murmures du monde, cette musique des temps, ces harmoniques brutales et cancanières de la technologie, des activités, de cet orchestre baroque de la société. Ce ne fut pas pour lui déplaire, mais pas trop tout de même, pas trop de cette contemporanéité violente et heurtée, agressive et grinçante. Il s’en repartait soulagé de l’avoir supportée, acceptée sans douleur, sans angoisse, sans qu’elle n’ait perverti, perturbé son écoute, son acuité sa virginité ... « E la nave andanva », s’enfonçant dans la nuit, dans sa matité et sa douceur, à peine signalée par les feux de position, tandis que le violon sanglotait ses notes tristes.

 

Le vin avait la délicatesse et la robustesse du bush, des flagrances d’ailleurs, ce parfum d’outre mer et de terre, de sable et de soleil, de poussière et d’aridité. Il le gardait en bouche longuement, savourant l’âpreté de sa texture, le déglutissant petit à petit, tout en regardant au loin l’infinie et profonde sombreur de l’océan, cette pénombre quiète et meuble, dans le répétitif balancement du bateau, baigné par l’humidité marine et les notes magnifiques qui s’enchaînaient. Et si le monde, sa musique n’en était pas ! Et si les hommes avaient commis la mauvaise écriture ! Annotant leurs partitions  et portées de notes controuvées, apocryphes, confondant leurs bruits avec la mélodie des choses et des âmes ! Et si, et si la mélopée des éléments ne pouvait s’exprimer dans ce salmigondis de la gamme, ni même se traduire dans le sabir des opéras et autres symphonies ! N’était-ce pas là l’erreur ? Celle que de vouloir traduire... tradittore !

 

Pas de clé de sol, de fa ou d’ut, de ton de degré ou d’intervalle ! Ni de point d’arrêt et de point d’orgue ! Rondes, blanches noires et croches ! Rien de tout cela, baste !

Et si la mélodie était ailleurs ? Palimpseste où l’illusion s’est écrite, recouvrant, masquant à chacun les vraies harmonies, les vraies harmoniques, silences et soupirs ! Cette merveilleuse musique apprise et découverte depuis sa tendre enfance n’avait elle été qu’un appeau ? Restrictive, si bellement étroite en sa richesse insigne et signalée ? Fallait-il réapprendre ? Et comment réapprendre ? Qui était le maître de cette musique là ?

 

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15 octobre 2011 6 15 /10 /octobre /2011 20:14

(Pour rendre plus facile la lecture, tel que me l'a suggéré Valdy, je dépose ici la suite , alors si vous venez pour la première fois il vous faut aller à l'article suivant pour avoir le début de la nouvelle)

   

Après une escale aux Antilles, où il avait fait quelques menues réparations et ravitaillé, il avait décidé de filer plein sud vers le Horn pour y recueillir une tout autre mélodie des océans. Avant de repartir il avait passé un appel à l’éditeur pour confirmer son accord tout lui disant qu’il était encore in capable  de fixer une date de retour ni même la forme que prendrait son ouvrage, et encore moins son contenu. Il lui avait simplement dit que ce serait nouveau, original, et assez particulier, ce qui n’avait pas laissé sans interrogation son interlocuteur.

 

Le Horn n’était pas un inconnu pour lui, l’ayant maintes fois passé lors des Vendée Globe, avant d’être un point de transition, il était avant tout une légende, un mythe, avec  ses histoires fabuleuses et souvent exagérées, certes il restait un lieu difficile pour la navigation, tourmenté, agité, tempétueux, mais plus ce cap maudit redouté des marins, et là il avait envie de le voir vraiment, de l’éprouver, s’y confronter, l’entendre surtout, entendre sa fougue, ses rugissements, sa harangue et les échos de son esclandre. La goélette était capable de supporter cela, et il lui fallait absolument  recueillir toutes les mélopées et plaintes de la mer, ne rien oublier, au risque de passer à côté de la clé, du détail qui menait à la compréhension de cet te musique dissimulée. Il n’était pas du genre à baisser les bras au premier écueil, à accepter la défaite sans avoir tout essayer, sans pour autant ne pas dire stop quand il estimait avoir fait de son mieux... il ne s’entêterait pas outre mesure, mai s ne céderait pas facilement plus aux chants des sirènes de l’abandon.

 

La mer se formait de plus en plus, sa houle s’élargissait et se creusait plus profondément, pouvant bientôt contenir en son creux un cargo de gros tonnage. L’océan et le ciel s’unissaient en leurs teintes, en ce gris lourd, sale et gras des dépressions maritimes, il n’était que l’écume aux crêtes de ces hautes murailles fluentes qui les distinguait. Le navire n’était plus qu’un grain de sable perdu dans l’immensité des ondes. La goélette disparaissait régulièrement dans le concave de ces vagues géantes, s’y trouvant déventée, pour après réapparaitre à leur sommet, elle bourlinguait, luttant pour garder son cap et ne pas se mettre de travers. En cette épreuve, capitaine solitaire, il vivait, ressentait la Valéria dans les contraintes et résistances de son gouvernail, éprouvant sa glisse, sa lutte, sa résistance à l’abattée et son refus de cabaner. Elle était comme un animal petit dans la gueule d’un prédateur, qui se bat de tout son saoul pour survivre, nonobstant la puissance de la mâchoire qui l’enserre, et qui se refuse à la fatalité.

   

Lorsqu’elle plongeait, la goélette semblait s’enfoncer au point de ne plus avoir de carène, de n’être qu’un gréement sans œuvres mortes qui se refusait à se noyer. Et puis, comme par miracle, elle resurgissait de ces eaux tumultueuses qui la portaient sans effort en leur fait pour aussitôt la précipiter dans le gouffre sombre et mouvant qu’elles ouvraient devant elles. La houle gigantesque paraissait comme vouloir s’amuser avec elle, n’acceptant pas que cette barque épaule ses lames. La mer semblait vouloir la briser dans son entêtement à garder le cap, faisant de son mieux pour la drosser ou même mieux encore, la faire chavirer. On ne savait plus si ce grain qui s’abattait était constitué de crachin ou d’écume tant les éléments apparaissaient s’être conjugués et confondus. Seconde après seconde le vent semblait fraîchir. A chaque fois que la goélette était portée au sommet de la montagne marine, toute l’eau avalée lors de la plongée précédente refluait vers la poupe en deux torrents qui couraient de part et d’autre du pont, s’immisçant en partie dans le moindre interstice, et quant au reste, il venait se déverser brusquement par dessus la rambarde arrière. Lui se battait aussi, au côté du navire, les bras tétanisés par les à-coups du gouvernail que l’océan se plaisait à contrarier. Malgré  le danger et la peur, il ne regrettait pas de s’être enfoncé en la tempête, car il pouvait entendre son râle, le chant terrible des sirènes, le souffle puissant des trompettes de Jéricho. La seule chose qu’il craignait c’est que l’eau ne rende inutilisable son enregistreur, et qu’il n’ait pas de trace de cette symphonie fantastique. La Valéria obéissait bien à la barre, rien ne pourrait lui arriver, bien que dangereux, l’instant était incroyablement beau, et c’était avec elle qu’il le partageait.

 

Dans quelques heures, si tout allait bien, il serait au passage de Drake, et après le franchissement le cap dur, tout cela devrait se calmer un peu, et il pourrait alors inspecter la goélette, puis se reposer, mais aussi et surtout, écouter ce que la tempête avait chanté durant leur passage.

 

Vent de travers avant, la mer bien formée, temps magnifique, la goélette glissait sur cette lente ondoyance du pacifique sud, c’était comme une impression de vitesse, de célérité sans effort ni heurt. Du pont surgissait les notes vives et prenantes de Fool’s Overture, crescendo sublime de Supertamp... de ce mélange de sensations sourdait de lui une singulière et puissante émotion, la glissade du tangage, la caresse des risées sur son visage, le sillon tracé par l’étrave qui plongeait et ressortait sans effort apparent, découpant l’onde sans achopper, puis l’eau qui s’épanchait le long de la limite des oeuvres, se rejoignant à la poupe pour finir en un sillage qui lui s’estompait rapidement en remous et clapots, puis disparaissait au loin laissant la vague redevenir lisse et vierge. Il était bien, jamais il ‘avait autant appréhendé son humanité, ce sentiment d’être vivant, bien vivant, en dehors des contingences et obligations, une existence en tant que telle, dans un présent que ne se projetait pas, qui n’attendait rien, sinon d’être et de perdurer... Il se sentait partie intégrante d’un tout duquel il ressentait la force. La musique et le glissement du bateau lui procuraient une sorte d’ivresse douce, d’insouciance, de détachement. Il appartenait à cette immensité sans en crainte l’étendue, partie intégrante d’elle, dans un délicieuse confusion, à part entière et inclus à la fois, acteur et spectateur tout autant. La Valeria dansait, elle dansait sur les vagues, autour la musique semblait les envelopper, les porter et emporter avec la complicité de l’onde. Mélodie protectrice, et chef d’un orchestre invisible. Bientôt Led Zeppelin enchaînerait  avec Stairway to heaven, est-ce cela la vie, le secret de la vie ? Il cria, il n’était que cela pour exprimer ce ressenti extraordinaire !

Ce soir il écouterait comme chaque soir les sons recueillis çà et là tout au long du jour, de la nuit précédente aussi, pour, après les avoir dépoussiérés, les écouter à nouveau, et essayer de les transcrire sur une partition, puis les faire jouer par le synthétiseur de son notebook. Il consignerait ses impressions, y ajouterait les photos, les mots, les odeurs aussi. Il n’avait pas encore élucidé le mystère, fait surgir de la confusion la mélodie, mais il sentait qu’il s’en approchait, qu’il suffisait de pas grand-chose pour que se fasse le déclic, l’accouchement de la symphonie... la symphonie des vagues, la mélopée des cieux et de la mer.

  

Il lui arrivait de naviguer sans musique, tout à l’écoute de l’océan et du vent, des rares oiseaux qui passaient, des navires venant à contre-bord, de leur coup de corne en guise de salutation, mais aussi de ce silence relatif qui paraissait être et cachait tant de choses à celui qui ne savait l’écouter.

 

¬¬¬

Après le franchissement du détroit de Magellan, il était remonté un peu au nord, au large de iles Pitcairn, 25° sud, 130° ouest, évitant les grandes routes maritimes, à dessein de rester seul et de ne pas devoir s’inquiéter des rencontres possibles. Sa destination était l’Australie mais il n’était pas pressé d’y arriver, il avait le temps, des réserves de vivres et d’eau, des batteries qui se chargeaient sans problème soit avec l’éolienne, soit en faisant tourner le moteur diesel. Il avait le temps, oui, c’était cela sa devise... j’ai le temps ! C’était au nom de cette prodigalité du temps qu’il avait mis en panne la goélette puis amené toutes ses voiles, la laissant se faire dépaler lentement par le courant.

 

Depuis combien de temps était-il parti ? Cela lui importait peu au vrai, mais ce soir il n’avait pas eu envie d’écouter les enregistrements de la journée, cela faisait plusieurs jours d’ailleurs qu’il ne le faisait plus, non pas qu’il fût fatigué, ou lassé de ce rythme de vie, de cette sorte d’errance, non, tant s’en fallait, c’était autre chose, comme une envie de rupture, de ne rien faire, de se laisser aller au désir ou au non désir de l’instant, à l’envie de nonchalance. Lui qui avait tant couru de droite à gauche depuis des années, bougeant sans cesse, refusant absolument l’inaction, comme si cela revenait à mourir déjà... il ne voulait rien faire, rien faire sinon ressentir, l’extérieur, son espace, mais tout autant l’intérieur, cette intériorité à qui il laissait peu de place normalement, si peu la parole depuis tant de temps, de peur peut être qu’elle ne vienne gâcher l’illusion des apparences. De plus pour se reconnecter à lui même, à son altérité, il ne faisait jouer par sa minichaîne que des morceaux classiques, retour à la source, aux sources d’une enfance qui comme pour tout un chacun décide en partie de ce que sera l’homme ou la femme de demain.

 

Il s’était assis au bord d’une coupée à regarder la lune qui était pleine, elle se reflétait dans l’eau, ridée par les ondes, et sa lueur fragmentée s’étalait parcellaire sur la surface de l’eau qu’elle éclairait, à l’instar des reflets d’un miroir brisé Son Ipod jouait l’andante pour trio en mi bémol majeur de Schubert, la nuit était belle, emplie par les vibrations des cordes frappées et frottées, la lune semblait danser sur l’onde, se mouvoir lente. En écoutant cela il se retrouvait au temps jadis, au temps de sa grand-mère, de ces instants d’émotion grandiose, de celles qui marquent à jamais les êtres, les estampillent, et qui sans qu’ils le sachent induisent, produisent les choix essentiels, sans qu’ils en aient réellement conscience. Il avait besoin de se retrouver avec elle, de faire sourdre et pleurer en son âme ces larmes si belles du bonheur. Il était seul sur l’infini de la mer, mais aussi dans la vie, il ne s’en plaignait pas, c’était un choix, la conséquence de cet amour bien trop fort et trop grand qu’il avait dans son cœur, ce cœur qui était resté en l’état depuis l’enfance. Il avait beau avoir des mais d’hommes, fortes et calleuses, des épaules larges, une poitrine puissante et des bras noueux, son cœur, lui, n’avait jamais grandi. Il s’était endurci, déguisé, mais il battait toujours sa fragile pulsation, cette chamade de Proust !

 

La nocturne N°20 en ut mineur de Chopin venait de remplacer Schubert, la lune continuait de frissonner sur les vagues ; oui, il était seul, solitaire célibataire, ni femme, ni enfants, un choix, voulument accepté, sans réelle raison explicable, sinon à mettre en avant la notion de liberté, de vie à risques à ne pas imposer aux autres, et cætera et cætera... mais pourtant, oui pourtant, il avait aimé, au plus profond de lui-même, désiré du plus profond de sa chair, espéré aussi, du plus profond de son âme... le partage. Mais voilà, à chaque fois ce ne furent que des aventures, des aventures de voyage, terrestres, et un départ ou un retour y mettait à chaque fois... fin. Bien plus que les traversées, l’appel de la mer, c’était Valéria qui faisait obstacle, c’est elle qui venait en l’église intérieure pour dire, à l’ultime instant, qu’elle s’opposait à cette union. Aucune, malgré leur charme, leurs désirs, leurs qualités, malgré le bonheur et l’avenir que ces vies communes laissaient entrevoir, aucune n’avait pu, réussi à canceller les souvenirs de l’enfance, de cette passion impossible et immorale... aucune n’avait eu la beauté, la féminité, la culture, le talent, la douceur, et l’éternelle jeunesse de cette femme unique qu’avait été sa grand-mère. Aucune n’avait pu ou su marcher sur ses brisées. Le pouvaient-elles d’ailleurs ?

 

La goélette, hirondelles des mers, voiles étouffées, se mouvait à peine dans la nuit, légèrement entraînée par le courant marin, sous la pleine lune qui éclairait le ciel où quelques nuages paraissaient des langues sombres et des ombres lointaines ; il était là, assis les pieds dans le vide, seul, esseulé au beau milieu d’un Pacifique opacifié, revoyant sa vie, la déroulant en lui, douce catharsis bercée par de faibles clapotis chuchotant autour de la coque. Chopin venait de se taire, c’est Astor Piazzolla qui entrait maintenant en scène avec son concierto d’Aranjuez, la guitare se plaignant dans la nuit, dans la brune d’une Argentine imaginaire. Qui était-il hormis ce grand navigateur reconnu, star des plateaux télé, officier de la légion d’honneur, qui avait navigué avec les plus grands noms de la mer, Tabarly, Colas, Kersauson, sur les plus beaux bateaux, les plus rapides, les plus chers, détenteur un jour de tous les records possibles ? Qui était-il au juste ? Pouvait-on l’imaginer parti à la conquête d’un graal sur un navire de presque fortune, à la recherche d’une musique première, que lui seul disait avoir entendue, à tout le moins cru entendre. Comme était belle la mélopée de la guitare dans cette nuit éclairée par la lune, sous cette latitude... comme l’océan devait être troublé d’entendre cela, au point de ne plus bouger et simplement frémir.

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A suivre... peut être, car je crois que cela est trop long et découragera les éventuels lecteurs

 

 

 

 

 
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Published by Etsivousosiez - dans Nouvelle
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6 octobre 2011 4 06 /10 /octobre /2011 19:02

vagues-marseille-plus-belles-photos-vagues_177119-crop.jpg 

La goélette mouillait au port, tout était prêt, prêt pour l’appareillage, n’était qu’il fallait attendre la marée et les vents porteurs, de toute façon il avait le temps cette fois, car il partait seul, sans aucun adversaire à battre. L’océan, les mers et les océans, il les avait tous parcourus en long en large et en travers tout au long de sa vie de marin, sur toutes sortes de navires, faits de bois, d’aluminium, de fibres de verre et de carbone, en solitaire ou en équipage. Du nord au sud, de l’est à l’ouest, sous toutes les latitudes et longitudes. Cette fois-ci il partait seul sur cette vieille goélette retapée, sans esprit de compétition, sans besoin de se précipiter, sans se soucier des autres, sur mer ou sur terre, tout simplement pour une chose, qui n’importait que pour lui. Dans quelques heures, une nouvelle aventure allait commencer, bien plus forte que la route du Rhum ou le Vendée globe, pour un périple sans victoire notoire que celle sur soi même, et pour un prix qui valait toutes les coupes et sommes d’argent remportées depuis qu’il avait choisi de vivre pour courir et naviguer.

 

Il regardait ce bateau ondoyer doucement sur l’eau, retenu par ses amarres, ce vieux bateau de bois verni qu’il avait totalement refait, tout au long de ces dernières années, entre deux courses, lorsque la chasse aux sponsors lui en laissait le temps. Totalement refait de la coque au pont. Un bateau à l’ancienne, sans cette technologie du dernier cri qui vous permet de maîtriser des monstres de plusieurs tonnes seul, à des vitesses impensables. Sans ces voiles immenses  et si légères que l’on hisse ou affale en un temps record et qui vous font presque voler au dessus de l’eau. Pas de routeur, pas d’ordinateur, pas de liaison satellite, il allait redevenir un marin tel qu’on l’entendait encore il y a peu, il allait à la rencontre des océans, comme on va en montagne faire une randonnée, pour s’imprégner des choses et non pour aller d’un point à un autre le plus vitement possible. Il allait retrouver le parfum, le goût de l’aventure, la vraie, celle des pionniers, celle de ceux qui veulent savoir... et rapporter.

 

Il ne savait pas combien de temps prendrai ce voyage, ni quand il reviendrait, il le saurait qu’à partir du moment où il serait sûr d’avoir enfin trouvé, trouvé ce qu’il avait entraperçu durant les brefs instants de lucidité que lui laissaient les courses au grand large. Il n’était sûr de rien au vrai, simplement en lui était une floue certitude, plutôt une conviction, ce ferment qu’il existe un trésor quelque part, un trésor dont on a l’intuition sans savoir ce qu’il est vraiment, et qui vous pousse, à vaincre, tout, à le chercher, même au-delà du raisonnable. Une sorte de ferment qui grandit doucement pour bientôt ne plus vous laisser la paix intérieure, vous obligeant à agir afin d’en calmer la démangeaison, le prurit qui en procède. Bientôt allait commencer l’aventure, et il était en paix avec lui-même, pas de stress, de comptes à rendre, à personne, que le plaisir de la flâne, de la quête sans exigence, que cet enrichissement de l’âme sans ne rien devoir, sans ne rien attendre ; aller, aller au hasard du vent, hors des routes maritimes, des chemins tracés sur les cartes, serein et sans presse aucune, riche d’un passé, d’une expérience, d’un savoir, au service cette fois d’autre chose... riche de la liberté, qui était désormais la sienne. Il ne partait pour rejoindre une autre côte, un autre pays, pour aller d’un point à un autre, non, il partait pour naviguer, éprouver les océans, les ressentir, les écouter, là était sa destination, nulle part ailleurs.

 

Durant toutes ces années à voguer, à naviguer, à bourlinguer, dans la continuelle recherche de la première place ou du record, il n’avait jamais eu vraiment le temps de vivre la mer, de la contempler, de l’appréhender, de l’apprivoiser... il avait appris à la dompter, à la subir, à éviter ses colères et ses chausse-trappes, à utiliser ses courants et les vents portant, à tirer au mieux des bords, mais jamais vraiment il n’a pu l’écouter, prendre le temps de la mesurer, de la laisser faire, de lui parler autrement qu’en jurant et la maudissant de ses humeurs changeantes. Il s’était trop souvent battu contre elle, au lieu que de la comprendre vraiment et découvrir. Là, il n’allait pas chercher à la vaincre, mais plutôt à la comprendre, à la rencontrer et apprendre d’elle, apprendre sa mélopée, le secret de ses murmures et grognements.

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L’étrave cuivrée tranche calmement l’eau du chenal dans lequel la goélette s’embouque, l‘onde découpée glisse de part et d’autre le long de la coque qui semble tracer un sillon, se mélange en remous à la poupe, puis, surmontée d’écume, après quelques tortils, retrouve son calme et son homogénéité dans la plaine étendue de l’eau. Il fait beau, déjà, là-bas, le soleil se couche sur l’horizon, faisant rougeoyer l’onde en une myriade de reflets, une brise calme caresse la crête des vagues, dont la saumure frissonne à peine, et ce vent léger gonfle la voile, poussant le navire hors le refuge du port. La goélette est belle dans sa nouvelle robe de vernis et de couleurs, dans sa mouvance leste, elle débouque et quitte les eaux calmes du port, portée par sa misaine et le vent, glissant bellement vers le large comme un goéland posé sur l’eau s’apprêtant à prendre son envol.

Cette goélette, il la tient de son père, qui la tenait lui-même de son père morutier, construite au début du siècle dernier par les chantiers de Fécamp. Légère, fine, altière, coque en chêne chevillée de cuivre, deux mats, la misaine et le grand, portant ses voiles bermudiennes, sa carène calfatée et repeinte, accastillage mis à neuf, tout a été refait tel qu’à l’époque de sa construction, sinon quelques aménagements sur les cabestans et gréements afin de pouvoir la manœuvrer seul ; et l’ajout un petit moteur diesel, pour faciliter la navigation et les approches côtières. Quelques mouettes les suivent dans une sorte de frénétique ballet aérien, espérant une pitance facile, mais s’en est fini pour elle de la de pêche en haute mer et les lointains fastidieux, depuis bien longtemps... Durant des années elle est restée oiseau sans ailes, à quai puis en cale sèche, posée sur le ventre, se désagrégeant lentement dans l’anonymat et la sombreur d’un hangar, attendant que l’on s’intéresse de nouveau à elle, qu’on lui redonne la vie, ce pour quoi elle avait été conçue, filer sur l’eau , portée, emportée par les vents piégés dans l’étoffe de ses voiles. Ayant tout réussi, épuisé les défis, c’est vers elle qu’il s’était tourné. Aidé par quelques ouvriers des chantiers navals, avec lesquels il avait fait connaissance lors de la construction de ses divers et successifs monstres des mers, il l’avait remise à neuf, avant tout pour passer le temps, comme un nouveau challenge. Et c’est en la voyant si fringante et si belle sur l’eau, que prit naissance en lui ce nouveau dessein, ce nouveau destin.

Il regardait sur le pont s’apetisser le port et s’éloigner la côte, goûtant, savourant cet instant de la transition qui annonce le voyage, sa réalité enfin. Peu importait la route à suivre, il n’avait rien prévu sinon que de suivre les vents porteurs,  allant d’abord plein sud vers les Canaries en contournant l’anticyclone des Açores, pour ensuite rejoindre le courant nord équatorial qui le mènerait vers les Antilles. Rien là que de nouveau, sinon que cette fois ci il avait le temps et les caprices du vent n’étaient plus une contrainte, mais au contraire peut être un avantage... pour cette nouvelle quête du Graal. Personne ne l’attendait vraiment, il vivait seul, n’ayant eu le temps ni l’envie de s’attacher à quelqu’un  tellement pris par cette course à l’armement et le désir d’aventure...d’aventure avec l’océan. Il regardait maintenant devant lui,  cette mer recouverte de reflets d’or et de pourpre, tout en repensant à ces années passées avec elle sans vraiment avoir eu le temps de la contempler, de l’écouter, de la comprendre autrement que pour tenter de la vaincre et déjouer ses pièges. Elle, et son amant le vent, il n’avait eu de cesse que de les déranger dans leurs ébats, dans leurs caresses et disputes, tout cela pour aller d’un point à un autre le plus rapidement possible ! Avait-il vraiment navigué durant toutes ces années de course ? Ou s’était il érigé une notoriété au détriment des océans et de leur vérité ? Se servant du mythe de l’aventurier pour parfaire son image, et se faire une place de choix dans cette société sclérosée? Héros des temps modernes ! Il partait pour remettre les choses dans l’ordre, dans cet ordre naturel dévolu à chacun, rendre à César ce qui était à César, et surtout, pour se retrouver, retrouver cette émotion vraie qui l’avait poussé enfant à vouloir devenir marin, ce malgré ses réussites scolaires et les récriminations des adultes qui n’avaient cessé de vouloir contrarier cette vocation. Personne ne l’attendait, il avait le temps, le temps d’apprendre pour ramener et enfin livrer aux autres la vérité des océans, et non plus ce qu’ils voulaient en voir et cadrait si bien à leur société de consommation. Il partait en mission, une mission dont lui seul savait le motif et l’objectif.

Il descendit dans sa cabine alors que le soleil n’était plus qu’une armille pleine d’un orangé rougeoyant sur la ligne de l’horizon, et que déjà, s’était assombri l’océan. La goélette filait sous pilote automatique, un des  seuls luxes qu’il s’était autorisé avec le moteur diesel et les batteries, batteries nécessaire pour la réalisation de cette mission. Hormis cela, pas de contact prévu avec quiconque, pas de liaison satellitaire, pas de GPS, seule une radio obligatoire en cas de coup dur, et de quoi faire le point. On le savait parti en mer, rien d’autre, et il n’avait de compte à rendre à personne, si ce n’est à lui-même...et à la mer. Il sélectionna un morceau de musique sur son Ipod et le fit jouer, le Stabat Mater de Pergolese emplit de sa plainte la cabine, puis s’en fut se perdre dans les coursives... cela, la musique faisait partie de la mission, elle était la mission. Il avait faim, une grande et belle faim.

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C’est sans se presser, s’adonnant tranquillement aux vents, qu’il avait rejoint les Canaries où il avait fait escale, pour d’abord faire le plein d’eau douce et s’acheter quelques produit frais, et puis ensuite pour donner un coup de fil à un éditeur qui fut surpris de cet appel, et plus encore lorsqu’il apprit d’où il était passé. Cela faisait des années que ce dernier lui faisait régulièrement la proposition d’écrire un livre qui relaterait sa vie de marin, ses exploits, sa carrière ou ses courses, lui laissant le choix de la présentation et de la forme ; roman, biographie, album de photos avec des textes de lui ou de gens qu’il appréciait, c’était à lui de voir ce qui lui plaisait le plus, ce qui allait le plus avec sa nature, sa vision des choses. Il avait toujours refusé, car il n’avait rien à vendre, rien à dire de plus que les autres sur la mer, et surtout n’avait pas le temps ni l’envie d’en consacrer à ce genre de publicité, il s’était déjà que trop prostitué pour vivre sa passion, à tout le moins sa première passion... l’autre était plus facile à vivre et demandait peu d’argent, et peu de temps, et avec les nouvelles technologies on pouvait s’y adonner à tout moment, en toutes circonstances presque. Après la mer, c’est la musique qui le passionnait, avec elle aussi il voyageait, visitait d’autres mondes, franchissait d’autres horizons, et lorsqu’il pouvait réunir, combiner les deux, ces deux passions, alors il entrait dans un univers aux dimensions inconnues, dans une émotion indicible et incroyable. C’est pour cela qu’il était parti, pour réunir ces mondes étranges, ceux de la mer et ceux que la musique engendrait, il voulait ouvrir une porte sur cet ailleurs qu’il avait parfois pressenti, ressenti lors de ses grandes traversées. Mais la précipitation, les obligations, les impératifs, des records et des transats ne lui avaient jamais laissé le temps d’écouter les océans, leur musique, leurs murmures, leurs fredons et lamentations. Maintenant il avait le temps et l’ouverture d’esprit pour découvrir cela, pour s’en imprégner et peut être le traduire, le faire découvrir aux autres.

C’est de cela qu’il avait discuté avec l’éditeur sans pour autant trop dévoiler son dessein, son projet, restant sibyllin et abscons sur la vraie nature de sa quête, parlant plutôt d’un autre regard sur les océans et leurs couleurs, leurs humeurs, ces choses qu’il voulait approcher d’au plus près. L’autre lui avait donné carte blanche, et demandé pour quand prévoyait-il son retour, afin, disait-il, de mettre tout cela par contrat. Il avait répondu qu’il serait de retour lorsqu’il aurait trouvé ce qu’il était venu chercher et pas avant. L’éditeur lui avait alors proposé une avance mais il avait refusé, car il n’était pas encore sûr de pouvoir réaliser son projet. Il n’était pas sûr, pas du tout, il pressentait, ressentait dans sa chair et son âme ce qu’était cette quête, mais se demandait encore comment il allait s’y prendre pour la rendre tangible et abordable par tout un chacun.

Comment faire pour retranscrire cette autre musique, les notes de la nature, de la mer, de son bateau, mais aussi des êtres qu’il croisait en chemin ? Comment encoder cette symphonie des ondes ? Depuis son départ il n’avait fait que d’écouter la musique des hommes sans percevoir distinctement celle des choses et des éléments, dans le sens harmonieux s’entendait. Mais il sentait qu’il n’était pas loin de cette approche, de cette autre écoute du monde, d’autant plus qu’il avait ce don rare, cette sensibilité extrême des sons et des fréquences, cette incroyable acuité auditive qu’était l’oreille absolue, aptitude inouïe à discerner les notes, les harmonies les plus riches et les plus brèves, sans qu’il n’ait besoin de référence au préalable. Il pouvait attribuer aux instruments idoines ce qu’il entendait, il pouvait donner la nature, la fréquence, la hauteur, la qualité des sonorités sans effort aucun, presque instantanément, aussi proches fussent-elles. Il avait la clé pour entrer dans ce monde magique des notes des sons et des bruits, les secrets de cet univers sonore qui échappait la plupart du temps au commun des mortels.

 

Pour soutenir cette gageure il lui fallait opérer une mutation, et ça il l’avait compris durant ces premiers jours qui l’avaient amené aux Canaries ; il ne devait plus agir et penser comme un régatier, un coureur des mers, mais se laisser faire, porter par l’océan et les vents, ne pas éviter leurs multiples personnalités, comme le calme plat ou la tempête, mais au contraire s’y confronter, les subir, les accepter, s’y soumettre. Alors, peut-être, les éléments daigneraient lui livrer les secrets de leur complexion musicale. Il se sentait comme La Pérouse à bord de l’Astrolabe, parti pour découvrir le monde lors de sa circumnavigation, sauf que lui n’était pas au service d’un roi, mais à celui d’une intuition.

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Fort de cette nouvelle façon de voir les choses, d’aborder la mer, il avait décidé de virer de bord et choisi de remonter vers l’anticyclone des Açores plutôt que de continuer sur le Pot au noir et ses incertitudes. Il avait le temps, le temps d’observer, d’écouter les éléments, et non plus d’essayer de les contourner ou de les vaincre, ce n’était plus une question de chronomètre, mais de ressenti, de compréhension et de découverte. Ce n’était plus à lui de décider de la route, de faire au plus court, il se devait de suivre celle qui s’offrait à son écoute. Il voulait le calme plat, l’immobilité, celle qui fait enrager les marins, que l’on évite à tous prix, sinon comme suite d’un pari fou ou pour tenter un coup de poker !

Il regardait la goélette qui se mouvait imperceptiblement sur l’onde calme, elle était belle ainsi à l’arrêt, se reflétant dans l’eau, les voiles affalées, comme une bête de course qui se repose, comme endormie. C’était la première fois qu’il voyait son bateau en pleine mer sans être dessus, de l’extérieur, en spectateur. Pour cela il s’en était éloigné d’une centaine de mètres à bord de la chaloupe, puis cessant de ramer s’était mis à la regarder, à la regarder flotter sur cette mer d’huile sans qu’une once de vent ne la caresse, ni ne lui donne l’envie de repartir. La Valéria, un nom magnifique, si plein de sens pour lui, si plein de beauté et d’émotion, si plein de cette histoire secrète de famille, si empli de ces non-dit qui construisent les existences, bien droites ou de guingois. La valeria, comme on dirait la principezza, ou, la Callas, La Bardot ! Ce petit mot de deux lettre qui change tout, ce simple la qui en italien personnifie, singularise et distingue si délicieusement une femme. Valéria était le prénom de sa grand-mère paternelle, celui que son grand père, son mari, avait choisi pour baptiser la goélette, car comme le bateau, elle était magnifique, belle, racée et distinguée, si différente des autres femmes, si...autre. D’elle, il avait des souvenirs incroyables, des souvenances d’une force et d’une prégnance inouïes, bien qu’elle les ait quittés trop tôt, trop vite, les laissant tous, même son frustre et austère époux, dans un chagrin indicible et longtemps inconsolable. Lui ne l’avait connue que jusqu’à l’âge de 8 ans, mais elle l’avait marqué à jamais,  comme peu de femmes marquent un homme, et c’est sûrement cette empreinte laissée par sa grand-mère en son coeur qui avait fait de lui un invétéré célibataire. Il l'avait aimée, il l'aimait encore, cette mère de son père, comme on aime et désire une amante, une princesse. En regardant le navire qui roulait si doucement sur l’eau plaine, c’est elle qu'il regardait aussi. D’elle, l’enfant qu’il avait été avait reçu l’amour de la musique et des livres, l’amour de l’art, de l’art en toute chose, car elle était avant tout une esthète, mais surtout une artiste. Cependant cet amour qu’il ressentait pour elle, et qui ne l’avait plus quitté, même après sa disparition, ne venait pas que de ce regard qu’elle lui avait dessillé, puis éduqué, mais de bien autre chose de quelque chose d'assez spécial, ambigu, déroutant. L’incroyable n’était pas dans le fait  qu’il avait aimé et qu’il aimait d’amour sa grand-mère, qu’il l’avait désirée de tout son corps et de toute son âme, et la désirait encore d’ailleurs, mais parce qu’il était tombé amoureux d’elle... jeune, d’elle si belle sur ses photos de jeunesse, ces photos superbes en noir et blanc qu’il avait vues sur la commode du salon de ses grands parents, puis bien plus tard, dans les vieux albums de cuir râpé, quand la nostalgie venait frapper sa mère à la porte du cœur !  Il était tombé amoureux d'une femme qui n'était plus tout en étant encore!

Elle était une femme douce, troublante même  dans l’avancée de son âge, et lui, enfant, n’attendait que les dimanches pour pouvoir se blottir contre elle et respirer son parfum capiteux, mélange de fragrances de fleurs et de celles de son corps, tout en regardant ces photos magnifiques d'elle qui l’enivraient plus encore. Elle  lui parlait des choses, lui montrait des tableaux  imprimés dans des grands et superbes livres, lui faisait, comme à tous, qui l’écoutaient sans rien dire, la lecture de passages de romans, de nouvelles ou alors de poésies. Poésies dont il ne comprenait pas le sens, mais qui le berçaient, tant les mots, les sons, et la prosodie, semblaient être dans la bouche de cette femme, des notes de musique.

 Elle était issue d’une famille aisée de Fécamp, jeune fille à l’éducation parfaite qui n’aurait jamais épousé un homme de la trempe et de l’extraction de son grand père, si elle n’était pas tombée enceinte de lui, comme suite improbable à une soirée de 14 juillet où sa raison avait laissé quelques instanst la place à la fièvre du désir. Ils se connaissaient déjà depuis quelques mois quand arriva ce drame, mais sa famille à elle avait vu d’un mauvais œil cette fréquentation déplacée, hors classe, et lui avait sommé d’y mettre fin... mais... un feu d’artifice et quelques verres de vin étaient venus mettre fin à leurs exhortations, d’autant que grands catholiques, il était à leurs yeux, hors de question “de le faire partir”. Chaque camp accepta donc l’évidence et à contre cœur l’union bâtarde, et s'ensuivit le mariage dans les plus brefs délais de la bienséance. La belle et la bête en quelque sorte  vécurent ensemble, non pas dans un château, mais dans une demeure confortable, car son grand père était un homme courageux qui avait gagné rudement son argent à la force de son travail, au point de pouvoir se payer un bateau et de devenir patron pêcheur. La belle Valeria accepta de déchoir un peu de son standing pour vivre dans un confort moindre sans regret aucun cependant, car elle aimait cet homme taciturne et peu bavard, mais si fort, et tellement amoureux et protecteur. Elle passa donc ses jours à tenir sa maison, à faire bonne figure dans cette nouvelle société qu’était désormais la sienne, à élever son fils, mais aussi à vivre et partager sa passion des lettres et des arts avec les siens. Tout cela, sans jamais altérer sa douceur et sa beauté.

C’était à peine si la chaloupe bougeait, il faisait bon, chaud, la goélette semblait un oiseau posé sur un lit de feuilles d’or, oscillant faiblement de bas en haut et de haut en bas, comme en attente sur cette eau aux reflets diaprés. Il la trouvait magnifique, bien plus élégante et jolie que tous les navires dont il avait tenu la barre, quand bien même les derniers avaient été superbes de puissance et de technologie. Comme ces extraordinaires trimarans, majestueux albatros de carbone planant au dessus des vagues, juchés sur leurs foils effilés, impressionnants, qui découpaient les vagues devant eux sans coup férir. L’émotion était... belle, sublime et forte, il n’était que le bruit des clapotis de l’eau qui se mouvait doucement, et d’autres échos venus d’’il ne savait où, légers et continus, comme des murmures lointains. Tout était calme, et il éprouvait en son for intérieur un quelque chose d’indicible, d’indéfinissable, de façon bien plus évidente que ce qu’il avait ressenti, entraperçu, lors de ses multiples traversées. Cette  impression floue d’une musique étouffée, masquée, cachée, dans ce salmigondis des éléments, un peu comme des notes perdues et indistinctes dedans la cacophonie d’une foule.

Il décida de prendre des notes, de coucher ses impressions sur le papier, de transcrire ces choses qui l’interpellaient sans vraiment se signifier, d’essayer de décoder ce langage, cet chant amorti, imageant cela par des photos, mais aussi, de commencer à essayer de poser sur des partitions, les bribes de notes qu’il pensait discerner, prodromes de ces œuvres musicales qui pensait pouvoir faire émerger un jour de ce rébus.

Il empoigna les rames et s’en fut vers la Valeria, il lui fallait maintenant entrer tout cela dans son notebook avant que de le perdre, d’en perdre la fraîcheur.

 

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Il était resté quelque temps dans ce système de hautes pressions, écoutant la mer, écoutant l’ailleurs, lisant, regardant au loin, regardant en lui, tout en faisant ses gammes, comme en athlétisme on fait des éducatifs avant une compétition, ou au rugby des skills pour parfaire les gestes. Lui il avait écouté de la musique, toutes sortes de musiques, afin de préparer au mieux son oreille à l’écoute de nouveaux sons, de nouvelles significations. Sa grand-mère l’avait initié à la musique que l’on dit classique, sans exclusive, le poussant à explorer ce monde pluriel et parfois abscons, sans préconçus, ni à priori. Elle lui avait expliqué que ce qui peut paraître ennuyeux, abstrus, douloureux même, à la première écoute, pouvait ensuite être le point de départ d’une émotion inconnue, incongrue, esquisse d’un voyage intérieur fabuleux. C’est bien plus tard qu’il comprit la signification de ces mots, de cette façon d’être et d’appréhender l’existence, après qu’il fut assez mature pour sortir de ses goûts premiers et évidents, pour alors oser aborder d’autres continents, d’autres univers sonores, faisant fi à chaque fois de la première impression. Il apprit à aimer ce qui au départ pouvait le surprendre, voire même le rebuter. Non pas qu’il trouvait tout beau, mais à aimer dans l’idée que chaque musique pouvait permettre de comprendre les autres, par contraste ou ressemblance, affinant ainsi les capacités de cette oreille absolue que sa grand-mère avait dépoussiérée.

 

Il avait besoin de cet entrainement, il le sentait, c’était pour cela qu’il était resté dans cette immobilité de l’anticyclone, pour faire des gammes avec Bach, Pergolese, Weather Report, Albinoni, Charlie Parker, Al di Meola, Cat Stevens, Satie, Vivaldi, Les Crusaders, Harmonium, Ferré, Les Beatch boys et des tas d’autres voix, harmoniques et fréquences, tonalités et vibrations, électriques ou non. Tout cela était une richesse, la richesse de l’histoire des êtres et de leurs émotions, au court des temps et des révolutions, sonores ou pas. Là, tandis qu’il remontait vers le nord afin d’attraper la dépression, pour face au vent rejoindre les Antilles, la mini chaîne diffusait le morceau Romantic Warriors de return to Forever, qui succédait à Lila’s Dance de John Mc Laughlin. L’impression était étrange, cette musique électrique assez froide, imperméable, mais si mélodieuse pourtant, rock progressif des années soixante dix, au beau milieu d’un océan qui commençait à se former, sous un ciel qui peu à peu se chargeait de massifs cumulonimbus, voilà qui ne laissait pas d’étonner. Les éléments semblaient préparer leur crescendo, annoncé par les riffs d’une guitare électrique, dans la pulsation grave d’une basse, et les battements puissants et cursifs d’une batterie. Une sorte de symbiose, d’osmose, de mariage à contretemps, un concert chimérique pour lui seul, une sorte de polyphonie primale..

 

Il allait maintenant devoir naviguer au près et tirer des bords, pour remonter au vent, jusqu’à sa bascule. Voilà qui demanderait des efforts et de la vigilance, ce au détriment de l’écoute, alors il avait mis en place un enregistreur qui lui permettrait, lorsqu’il serait au calme, d’étudier de plus près ces sons, ces notes peut être, et lever le voile sur cette musique cachée des océans, si tant était qu’elle fut.

 

Il en alla ainsi durant plusieurs heures, journée d’efforts et de fatigue à louvoyer, en restant au plus près du souffle de la dépression, jusqu’à que s’inverse le sens des vents, et qu’il puisse alors se reposer, tandis qu’une brise arrière pousserait la goélette et ses voiles creuses.

 

Il était maintenant dans la cabine, avait fini de manger et écoutait sur son petit ordinateur portable les enregistrements de la journée. Sur l’écran plat et miniaturisé des sinusoïdes colorées défilaient, sursautaient, se superposaient puis se séparaient, ondulaient, s’enchaînaient, tout cela dans un sorte de bruissement, de vacarme pluriel et confus diffusé par les hauts parleurs. Il espérait avec l’aide de ce logiciel pouvoir nettoyer, purifier, ce qu’il avait saisi du dehors et des éléments pour n’en garder que l’essentiel, ces notes particulières qu’il lui avait été donné d’entendre parfois lors de ces longues courses transocéaniennes. Ce ne serait pas un travail facile, la technologie refusée pour la navigation, ici était indispensable, de plus il lui faudrait accumuler les échantillons, et surtout de diverses sources et lieux pour peut être venir à bout de cette énigme. De toutes façons il avait le temps, savait que cela demanderait du travail, mais avant tout de l’organisation, car ne sachant pas vraiment ce qu’il cherchait et voulait trouver, il lui fallait d’abord éliminer tout ce qui pouvait polluer, masquer, cette inconnue, cette chose dont il n’avait que l’intuition et non la certitude. Cela ne pourrait que surgir un jour, après ce labeur de longue haleine, pour l’’instant il devait écouter, trier, classer, et surtout...ressentir, user de ce don qui était la sien et que sa grand-mère avait su lui faire travailler. D’ailleurs elle était là, là en le navire, consubstantielle, là par les quelques tableaux d’elle qu’il avait gardés et accrochés dans les coursives, là par les photos qu’il gardait toujours sur lui.   

Ce voyage, cette épopée, cette quête d’une musique primale, d’un retour à l’essentiel, tout cela procédait en partie d’elle, et n’était-ce pas au fond une ode à Valéria qu’il était avant tout venu chercher ici, dans les tréfonds secrets et tumultueux des éléments ?

 

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  A suivre  (voir article suivant pour la commodité de lecture)

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Published by Etsivousosiez - dans Nouvelle
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