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22 octobre 2011 6 22 /10 /octobre /2011 17:30

Je vais essayer de reprendre le cours du voyage...

 

« L’hirondelle des mers » filait sur l’eau, vent travers arrière, toutes voiles hissées, blanches baudruches de tissu gonflées par Eole. Stand by me hurlait ses notes, le ciel était vide d’une quelconque animosité, des dauphins escortaient la goélette, glissant et gaminant sans effort entre deux eaux, affleurant régulièrement la surface pour respirer et replonger aussitôt cela fait, gardant ainsi leur magnifique allure sans heurt ni rupture. Leur aileron dorsal, soc inversé, fendait la mer traçant un fin sillage d’écume et de remous ; ils adaptaient constamment leur vitesse à celle du bateau, changeant brutalement de ligne pour après la reprendre, tout cela en de francs et vifs mouvements, comme heureux de se mesurer à la goélette. Bientôt cette escorte le quitterait, et lui continuerait, mettant cap vers Cairn, port de la côte nord-est de l’Australie dans l’état du Queensland, où il ferait escale, ce après des jours et des jours sans avoir croisé âme qui vive. Ce port était proche de la barrière de corail et de ce fait assez touristique, mais après des jours de solitude cela ne le dérangeait plus. Il pourrait s’y détendre un peu et s’avitailler, ainsi qu’effectuer quelques réparation anodines, mais aussi racheter du fioul et des recharges de gaz pour cuisiner, et un tas d’autres petites choses superficielles mais si nécessaires lorsque l’on est seul au beau milieu des océans, notamment du vin, et le vin Australien ne devait rien à personne. Un bon cru, un bon cru plus encore le soir à regarder le plain de la mer et les étoiles  qui scintillent, l’âme ouverte et réceptive, prête à recevoir de cette musique, ces notes et harmoniques  si secrètes. Tandis que Ben E King finissait sa complainte, au loin les côtes des terres australes commençaient à se dessiner sur l’horizon, ombres d’une civilisation. Le morceau terminé La musique s’arrêta, il n’était plus que le murmure du vent  se mêlant à celui de l’eau, entre les coups des heurts de l’étrave qui battait la mesure du temps.

 

La nuit s’en venait, derrière, la ribambelle des lueurs du port de Cairn, s’inscrivant sur la pénombre lointaine, en petits points jaunâtres et lumineux, qui parfois, faseyaient comme des étoiles de synthèse, lampions d’un monde qu’il quittait. Cap au sud vers l’antarctique, la musique des icebergs, celle fortissimo de la débâcle, andante de la brise bise, qui coupe les lèvres et entaille le visage. La goélette filait, voguait légère et fringante dans le soir, nimbée de notes et de frissons, Festina lente d’Aurélia sonnait dans l’immensité mouvante et sombre du jour qui se couchait. Syncopée et vivace, plaintes et battements, elle semblait suivre, procéder, participer de ce mouvement ondulatoire du bateau, qui s’enfonçait et se redressait sans cesse dans l’onde obscurcie.

 

Deux jours durant il avait retrouvé la cacophonie polyphonique des villes, ce brouhaha des gens et des choses qui masquent les murmures du monde, cette musique des temps, ces harmoniques brutales et cancanières de la technologie, des activités, de cet orchestre baroque de la société. Ce ne fut pas pour lui déplaire, mais pas trop tout de même, pas trop de cette contemporanéité violente et heurtée, agressive et grinçante. Il s’en repartait soulagé de l’avoir supportée, acceptée sans douleur, sans angoisse, sans qu’elle n’ait perverti, perturbé son écoute, son acuité sa virginité ... « E la nave andanva », s’enfonçant dans la nuit, dans sa matité et sa douceur, à peine signalée par les feux de position, tandis que le violon sanglotait ses notes tristes.

 

Le vin avait la délicatesse et la robustesse du bush, des flagrances d’ailleurs, ce parfum d’outre mer et de terre, de sable et de soleil, de poussière et d’aridité. Il le gardait en bouche longuement, savourant l’âpreté de sa texture, le déglutissant petit à petit, tout en regardant au loin l’infinie et profonde sombreur de l’océan, cette pénombre quiète et meuble, dans le répétitif balancement du bateau, baigné par l’humidité marine et les notes magnifiques qui s’enchaînaient. Et si le monde, sa musique n’en était pas ! Et si les hommes avaient commis la mauvaise écriture ! Annotant leurs partitions  et portées de notes controuvées, apocryphes, confondant leurs bruits avec la mélodie des choses et des âmes ! Et si, et si la mélopée des éléments ne pouvait s’exprimer dans ce salmigondis de la gamme, ni même se traduire dans le sabir des opéras et autres symphonies ! N’était-ce pas là l’erreur ? Celle que de vouloir traduire... tradittore !

 

Pas de clé de sol, de fa ou d’ut, de ton de degré ou d’intervalle ! Ni de point d’arrêt et de point d’orgue ! Rondes, blanches noires et croches ! Rien de tout cela, baste !

Et si la mélodie était ailleurs ? Palimpseste où l’illusion s’est écrite, recouvrant, masquant à chacun les vraies harmonies, les vraies harmoniques, silences et soupirs ! Cette merveilleuse musique apprise et découverte depuis sa tendre enfance n’avait elle été qu’un appeau ? Restrictive, si bellement étroite en sa richesse insigne et signalée ? Fallait-il réapprendre ? Et comment réapprendre ? Qui était le maître de cette musique là ?

 

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15 octobre 2011 6 15 /10 /octobre /2011 20:14

(Pour rendre plus facile la lecture, tel que me l'a suggéré Valdy, je dépose ici la suite , alors si vous venez pour la première fois il vous faut aller à l'article suivant pour avoir le début de la nouvelle)

   

Après une escale aux Antilles, où il avait fait quelques menues réparations et ravitaillé, il avait décidé de filer plein sud vers le Horn pour y recueillir une tout autre mélodie des océans. Avant de repartir il avait passé un appel à l’éditeur pour confirmer son accord tout lui disant qu’il était encore in capable  de fixer une date de retour ni même la forme que prendrait son ouvrage, et encore moins son contenu. Il lui avait simplement dit que ce serait nouveau, original, et assez particulier, ce qui n’avait pas laissé sans interrogation son interlocuteur.

 

Le Horn n’était pas un inconnu pour lui, l’ayant maintes fois passé lors des Vendée Globe, avant d’être un point de transition, il était avant tout une légende, un mythe, avec  ses histoires fabuleuses et souvent exagérées, certes il restait un lieu difficile pour la navigation, tourmenté, agité, tempétueux, mais plus ce cap maudit redouté des marins, et là il avait envie de le voir vraiment, de l’éprouver, s’y confronter, l’entendre surtout, entendre sa fougue, ses rugissements, sa harangue et les échos de son esclandre. La goélette était capable de supporter cela, et il lui fallait absolument  recueillir toutes les mélopées et plaintes de la mer, ne rien oublier, au risque de passer à côté de la clé, du détail qui menait à la compréhension de cet te musique dissimulée. Il n’était pas du genre à baisser les bras au premier écueil, à accepter la défaite sans avoir tout essayer, sans pour autant ne pas dire stop quand il estimait avoir fait de son mieux... il ne s’entêterait pas outre mesure, mai s ne céderait pas facilement plus aux chants des sirènes de l’abandon.

 

La mer se formait de plus en plus, sa houle s’élargissait et se creusait plus profondément, pouvant bientôt contenir en son creux un cargo de gros tonnage. L’océan et le ciel s’unissaient en leurs teintes, en ce gris lourd, sale et gras des dépressions maritimes, il n’était que l’écume aux crêtes de ces hautes murailles fluentes qui les distinguait. Le navire n’était plus qu’un grain de sable perdu dans l’immensité des ondes. La goélette disparaissait régulièrement dans le concave de ces vagues géantes, s’y trouvant déventée, pour après réapparaitre à leur sommet, elle bourlinguait, luttant pour garder son cap et ne pas se mettre de travers. En cette épreuve, capitaine solitaire, il vivait, ressentait la Valéria dans les contraintes et résistances de son gouvernail, éprouvant sa glisse, sa lutte, sa résistance à l’abattée et son refus de cabaner. Elle était comme un animal petit dans la gueule d’un prédateur, qui se bat de tout son saoul pour survivre, nonobstant la puissance de la mâchoire qui l’enserre, et qui se refuse à la fatalité.

   

Lorsqu’elle plongeait, la goélette semblait s’enfoncer au point de ne plus avoir de carène, de n’être qu’un gréement sans œuvres mortes qui se refusait à se noyer. Et puis, comme par miracle, elle resurgissait de ces eaux tumultueuses qui la portaient sans effort en leur fait pour aussitôt la précipiter dans le gouffre sombre et mouvant qu’elles ouvraient devant elles. La houle gigantesque paraissait comme vouloir s’amuser avec elle, n’acceptant pas que cette barque épaule ses lames. La mer semblait vouloir la briser dans son entêtement à garder le cap, faisant de son mieux pour la drosser ou même mieux encore, la faire chavirer. On ne savait plus si ce grain qui s’abattait était constitué de crachin ou d’écume tant les éléments apparaissaient s’être conjugués et confondus. Seconde après seconde le vent semblait fraîchir. A chaque fois que la goélette était portée au sommet de la montagne marine, toute l’eau avalée lors de la plongée précédente refluait vers la poupe en deux torrents qui couraient de part et d’autre du pont, s’immisçant en partie dans le moindre interstice, et quant au reste, il venait se déverser brusquement par dessus la rambarde arrière. Lui se battait aussi, au côté du navire, les bras tétanisés par les à-coups du gouvernail que l’océan se plaisait à contrarier. Malgré  le danger et la peur, il ne regrettait pas de s’être enfoncé en la tempête, car il pouvait entendre son râle, le chant terrible des sirènes, le souffle puissant des trompettes de Jéricho. La seule chose qu’il craignait c’est que l’eau ne rende inutilisable son enregistreur, et qu’il n’ait pas de trace de cette symphonie fantastique. La Valéria obéissait bien à la barre, rien ne pourrait lui arriver, bien que dangereux, l’instant était incroyablement beau, et c’était avec elle qu’il le partageait.

 

Dans quelques heures, si tout allait bien, il serait au passage de Drake, et après le franchissement le cap dur, tout cela devrait se calmer un peu, et il pourrait alors inspecter la goélette, puis se reposer, mais aussi et surtout, écouter ce que la tempête avait chanté durant leur passage.

 

Vent de travers avant, la mer bien formée, temps magnifique, la goélette glissait sur cette lente ondoyance du pacifique sud, c’était comme une impression de vitesse, de célérité sans effort ni heurt. Du pont surgissait les notes vives et prenantes de Fool’s Overture, crescendo sublime de Supertamp... de ce mélange de sensations sourdait de lui une singulière et puissante émotion, la glissade du tangage, la caresse des risées sur son visage, le sillon tracé par l’étrave qui plongeait et ressortait sans effort apparent, découpant l’onde sans achopper, puis l’eau qui s’épanchait le long de la limite des oeuvres, se rejoignant à la poupe pour finir en un sillage qui lui s’estompait rapidement en remous et clapots, puis disparaissait au loin laissant la vague redevenir lisse et vierge. Il était bien, jamais il ‘avait autant appréhendé son humanité, ce sentiment d’être vivant, bien vivant, en dehors des contingences et obligations, une existence en tant que telle, dans un présent que ne se projetait pas, qui n’attendait rien, sinon d’être et de perdurer... Il se sentait partie intégrante d’un tout duquel il ressentait la force. La musique et le glissement du bateau lui procuraient une sorte d’ivresse douce, d’insouciance, de détachement. Il appartenait à cette immensité sans en crainte l’étendue, partie intégrante d’elle, dans un délicieuse confusion, à part entière et inclus à la fois, acteur et spectateur tout autant. La Valeria dansait, elle dansait sur les vagues, autour la musique semblait les envelopper, les porter et emporter avec la complicité de l’onde. Mélodie protectrice, et chef d’un orchestre invisible. Bientôt Led Zeppelin enchaînerait  avec Stairway to heaven, est-ce cela la vie, le secret de la vie ? Il cria, il n’était que cela pour exprimer ce ressenti extraordinaire !

Ce soir il écouterait comme chaque soir les sons recueillis çà et là tout au long du jour, de la nuit précédente aussi, pour, après les avoir dépoussiérés, les écouter à nouveau, et essayer de les transcrire sur une partition, puis les faire jouer par le synthétiseur de son notebook. Il consignerait ses impressions, y ajouterait les photos, les mots, les odeurs aussi. Il n’avait pas encore élucidé le mystère, fait surgir de la confusion la mélodie, mais il sentait qu’il s’en approchait, qu’il suffisait de pas grand-chose pour que se fasse le déclic, l’accouchement de la symphonie... la symphonie des vagues, la mélopée des cieux et de la mer.

  

Il lui arrivait de naviguer sans musique, tout à l’écoute de l’océan et du vent, des rares oiseaux qui passaient, des navires venant à contre-bord, de leur coup de corne en guise de salutation, mais aussi de ce silence relatif qui paraissait être et cachait tant de choses à celui qui ne savait l’écouter.

 

¬¬¬

Après le franchissement du détroit de Magellan, il était remonté un peu au nord, au large de iles Pitcairn, 25° sud, 130° ouest, évitant les grandes routes maritimes, à dessein de rester seul et de ne pas devoir s’inquiéter des rencontres possibles. Sa destination était l’Australie mais il n’était pas pressé d’y arriver, il avait le temps, des réserves de vivres et d’eau, des batteries qui se chargeaient sans problème soit avec l’éolienne, soit en faisant tourner le moteur diesel. Il avait le temps, oui, c’était cela sa devise... j’ai le temps ! C’était au nom de cette prodigalité du temps qu’il avait mis en panne la goélette puis amené toutes ses voiles, la laissant se faire dépaler lentement par le courant.

 

Depuis combien de temps était-il parti ? Cela lui importait peu au vrai, mais ce soir il n’avait pas eu envie d’écouter les enregistrements de la journée, cela faisait plusieurs jours d’ailleurs qu’il ne le faisait plus, non pas qu’il fût fatigué, ou lassé de ce rythme de vie, de cette sorte d’errance, non, tant s’en fallait, c’était autre chose, comme une envie de rupture, de ne rien faire, de se laisser aller au désir ou au non désir de l’instant, à l’envie de nonchalance. Lui qui avait tant couru de droite à gauche depuis des années, bougeant sans cesse, refusant absolument l’inaction, comme si cela revenait à mourir déjà... il ne voulait rien faire, rien faire sinon ressentir, l’extérieur, son espace, mais tout autant l’intérieur, cette intériorité à qui il laissait peu de place normalement, si peu la parole depuis tant de temps, de peur peut être qu’elle ne vienne gâcher l’illusion des apparences. De plus pour se reconnecter à lui même, à son altérité, il ne faisait jouer par sa minichaîne que des morceaux classiques, retour à la source, aux sources d’une enfance qui comme pour tout un chacun décide en partie de ce que sera l’homme ou la femme de demain.

 

Il s’était assis au bord d’une coupée à regarder la lune qui était pleine, elle se reflétait dans l’eau, ridée par les ondes, et sa lueur fragmentée s’étalait parcellaire sur la surface de l’eau qu’elle éclairait, à l’instar des reflets d’un miroir brisé Son Ipod jouait l’andante pour trio en mi bémol majeur de Schubert, la nuit était belle, emplie par les vibrations des cordes frappées et frottées, la lune semblait danser sur l’onde, se mouvoir lente. En écoutant cela il se retrouvait au temps jadis, au temps de sa grand-mère, de ces instants d’émotion grandiose, de celles qui marquent à jamais les êtres, les estampillent, et qui sans qu’ils le sachent induisent, produisent les choix essentiels, sans qu’ils en aient réellement conscience. Il avait besoin de se retrouver avec elle, de faire sourdre et pleurer en son âme ces larmes si belles du bonheur. Il était seul sur l’infini de la mer, mais aussi dans la vie, il ne s’en plaignait pas, c’était un choix, la conséquence de cet amour bien trop fort et trop grand qu’il avait dans son cœur, ce cœur qui était resté en l’état depuis l’enfance. Il avait beau avoir des mais d’hommes, fortes et calleuses, des épaules larges, une poitrine puissante et des bras noueux, son cœur, lui, n’avait jamais grandi. Il s’était endurci, déguisé, mais il battait toujours sa fragile pulsation, cette chamade de Proust !

 

La nocturne N°20 en ut mineur de Chopin venait de remplacer Schubert, la lune continuait de frissonner sur les vagues ; oui, il était seul, solitaire célibataire, ni femme, ni enfants, un choix, voulument accepté, sans réelle raison explicable, sinon à mettre en avant la notion de liberté, de vie à risques à ne pas imposer aux autres, et cætera et cætera... mais pourtant, oui pourtant, il avait aimé, au plus profond de lui-même, désiré du plus profond de sa chair, espéré aussi, du plus profond de son âme... le partage. Mais voilà, à chaque fois ce ne furent que des aventures, des aventures de voyage, terrestres, et un départ ou un retour y mettait à chaque fois... fin. Bien plus que les traversées, l’appel de la mer, c’était Valéria qui faisait obstacle, c’est elle qui venait en l’église intérieure pour dire, à l’ultime instant, qu’elle s’opposait à cette union. Aucune, malgré leur charme, leurs désirs, leurs qualités, malgré le bonheur et l’avenir que ces vies communes laissaient entrevoir, aucune n’avait pu, réussi à canceller les souvenirs de l’enfance, de cette passion impossible et immorale... aucune n’avait eu la beauté, la féminité, la culture, le talent, la douceur, et l’éternelle jeunesse de cette femme unique qu’avait été sa grand-mère. Aucune n’avait pu ou su marcher sur ses brisées. Le pouvaient-elles d’ailleurs ?

 

La goélette, hirondelles des mers, voiles étouffées, se mouvait à peine dans la nuit, légèrement entraînée par le courant marin, sous la pleine lune qui éclairait le ciel où quelques nuages paraissaient des langues sombres et des ombres lointaines ; il était là, assis les pieds dans le vide, seul, esseulé au beau milieu d’un Pacifique opacifié, revoyant sa vie, la déroulant en lui, douce catharsis bercée par de faibles clapotis chuchotant autour de la coque. Chopin venait de se taire, c’est Astor Piazzolla qui entrait maintenant en scène avec son concierto d’Aranjuez, la guitare se plaignant dans la nuit, dans la brune d’une Argentine imaginaire. Qui était-il hormis ce grand navigateur reconnu, star des plateaux télé, officier de la légion d’honneur, qui avait navigué avec les plus grands noms de la mer, Tabarly, Colas, Kersauson, sur les plus beaux bateaux, les plus rapides, les plus chers, détenteur un jour de tous les records possibles ? Qui était-il au juste ? Pouvait-on l’imaginer parti à la conquête d’un graal sur un navire de presque fortune, à la recherche d’une musique première, que lui seul disait avoir entendue, à tout le moins cru entendre. Comme était belle la mélopée de la guitare dans cette nuit éclairée par la lune, sous cette latitude... comme l’océan devait être troublé d’entendre cela, au point de ne plus bouger et simplement frémir.

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A suivre... peut être, car je crois que cela est trop long et découragera les éventuels lecteurs

 

 

 

 

 
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6 octobre 2011 4 06 /10 /octobre /2011 19:02

vagues-marseille-plus-belles-photos-vagues_177119-crop.jpg 

La goélette mouillait au port, tout était prêt, prêt pour l’appareillage, n’était qu’il fallait attendre la marée et les vents porteurs, de toute façon il avait le temps cette fois, car il partait seul, sans aucun adversaire à battre. L’océan, les mers et les océans, il les avait tous parcourus en long en large et en travers tout au long de sa vie de marin, sur toutes sortes de navires, faits de bois, d’aluminium, de fibres de verre et de carbone, en solitaire ou en équipage. Du nord au sud, de l’est à l’ouest, sous toutes les latitudes et longitudes. Cette fois-ci il partait seul sur cette vieille goélette retapée, sans esprit de compétition, sans besoin de se précipiter, sans se soucier des autres, sur mer ou sur terre, tout simplement pour une chose, qui n’importait que pour lui. Dans quelques heures, une nouvelle aventure allait commencer, bien plus forte que la route du Rhum ou le Vendée globe, pour un périple sans victoire notoire que celle sur soi même, et pour un prix qui valait toutes les coupes et sommes d’argent remportées depuis qu’il avait choisi de vivre pour courir et naviguer.

 

Il regardait ce bateau ondoyer doucement sur l’eau, retenu par ses amarres, ce vieux bateau de bois verni qu’il avait totalement refait, tout au long de ces dernières années, entre deux courses, lorsque la chasse aux sponsors lui en laissait le temps. Totalement refait de la coque au pont. Un bateau à l’ancienne, sans cette technologie du dernier cri qui vous permet de maîtriser des monstres de plusieurs tonnes seul, à des vitesses impensables. Sans ces voiles immenses  et si légères que l’on hisse ou affale en un temps record et qui vous font presque voler au dessus de l’eau. Pas de routeur, pas d’ordinateur, pas de liaison satellite, il allait redevenir un marin tel qu’on l’entendait encore il y a peu, il allait à la rencontre des océans, comme on va en montagne faire une randonnée, pour s’imprégner des choses et non pour aller d’un point à un autre le plus vitement possible. Il allait retrouver le parfum, le goût de l’aventure, la vraie, celle des pionniers, celle de ceux qui veulent savoir... et rapporter.

 

Il ne savait pas combien de temps prendrai ce voyage, ni quand il reviendrait, il le saurait qu’à partir du moment où il serait sûr d’avoir enfin trouvé, trouvé ce qu’il avait entraperçu durant les brefs instants de lucidité que lui laissaient les courses au grand large. Il n’était sûr de rien au vrai, simplement en lui était une floue certitude, plutôt une conviction, ce ferment qu’il existe un trésor quelque part, un trésor dont on a l’intuition sans savoir ce qu’il est vraiment, et qui vous pousse, à vaincre, tout, à le chercher, même au-delà du raisonnable. Une sorte de ferment qui grandit doucement pour bientôt ne plus vous laisser la paix intérieure, vous obligeant à agir afin d’en calmer la démangeaison, le prurit qui en procède. Bientôt allait commencer l’aventure, et il était en paix avec lui-même, pas de stress, de comptes à rendre, à personne, que le plaisir de la flâne, de la quête sans exigence, que cet enrichissement de l’âme sans ne rien devoir, sans ne rien attendre ; aller, aller au hasard du vent, hors des routes maritimes, des chemins tracés sur les cartes, serein et sans presse aucune, riche d’un passé, d’une expérience, d’un savoir, au service cette fois d’autre chose... riche de la liberté, qui était désormais la sienne. Il ne partait pour rejoindre une autre côte, un autre pays, pour aller d’un point à un autre, non, il partait pour naviguer, éprouver les océans, les ressentir, les écouter, là était sa destination, nulle part ailleurs.

 

Durant toutes ces années à voguer, à naviguer, à bourlinguer, dans la continuelle recherche de la première place ou du record, il n’avait jamais eu vraiment le temps de vivre la mer, de la contempler, de l’appréhender, de l’apprivoiser... il avait appris à la dompter, à la subir, à éviter ses colères et ses chausse-trappes, à utiliser ses courants et les vents portant, à tirer au mieux des bords, mais jamais vraiment il n’a pu l’écouter, prendre le temps de la mesurer, de la laisser faire, de lui parler autrement qu’en jurant et la maudissant de ses humeurs changeantes. Il s’était trop souvent battu contre elle, au lieu que de la comprendre vraiment et découvrir. Là, il n’allait pas chercher à la vaincre, mais plutôt à la comprendre, à la rencontrer et apprendre d’elle, apprendre sa mélopée, le secret de ses murmures et grognements.

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L’étrave cuivrée tranche calmement l’eau du chenal dans lequel la goélette s’embouque, l‘onde découpée glisse de part et d’autre le long de la coque qui semble tracer un sillon, se mélange en remous à la poupe, puis, surmontée d’écume, après quelques tortils, retrouve son calme et son homogénéité dans la plaine étendue de l’eau. Il fait beau, déjà, là-bas, le soleil se couche sur l’horizon, faisant rougeoyer l’onde en une myriade de reflets, une brise calme caresse la crête des vagues, dont la saumure frissonne à peine, et ce vent léger gonfle la voile, poussant le navire hors le refuge du port. La goélette est belle dans sa nouvelle robe de vernis et de couleurs, dans sa mouvance leste, elle débouque et quitte les eaux calmes du port, portée par sa misaine et le vent, glissant bellement vers le large comme un goéland posé sur l’eau s’apprêtant à prendre son envol.

Cette goélette, il la tient de son père, qui la tenait lui-même de son père morutier, construite au début du siècle dernier par les chantiers de Fécamp. Légère, fine, altière, coque en chêne chevillée de cuivre, deux mats, la misaine et le grand, portant ses voiles bermudiennes, sa carène calfatée et repeinte, accastillage mis à neuf, tout a été refait tel qu’à l’époque de sa construction, sinon quelques aménagements sur les cabestans et gréements afin de pouvoir la manœuvrer seul ; et l’ajout un petit moteur diesel, pour faciliter la navigation et les approches côtières. Quelques mouettes les suivent dans une sorte de frénétique ballet aérien, espérant une pitance facile, mais s’en est fini pour elle de la de pêche en haute mer et les lointains fastidieux, depuis bien longtemps... Durant des années elle est restée oiseau sans ailes, à quai puis en cale sèche, posée sur le ventre, se désagrégeant lentement dans l’anonymat et la sombreur d’un hangar, attendant que l’on s’intéresse de nouveau à elle, qu’on lui redonne la vie, ce pour quoi elle avait été conçue, filer sur l’eau , portée, emportée par les vents piégés dans l’étoffe de ses voiles. Ayant tout réussi, épuisé les défis, c’est vers elle qu’il s’était tourné. Aidé par quelques ouvriers des chantiers navals, avec lesquels il avait fait connaissance lors de la construction de ses divers et successifs monstres des mers, il l’avait remise à neuf, avant tout pour passer le temps, comme un nouveau challenge. Et c’est en la voyant si fringante et si belle sur l’eau, que prit naissance en lui ce nouveau dessein, ce nouveau destin.

Il regardait sur le pont s’apetisser le port et s’éloigner la côte, goûtant, savourant cet instant de la transition qui annonce le voyage, sa réalité enfin. Peu importait la route à suivre, il n’avait rien prévu sinon que de suivre les vents porteurs,  allant d’abord plein sud vers les Canaries en contournant l’anticyclone des Açores, pour ensuite rejoindre le courant nord équatorial qui le mènerait vers les Antilles. Rien là que de nouveau, sinon que cette fois ci il avait le temps et les caprices du vent n’étaient plus une contrainte, mais au contraire peut être un avantage... pour cette nouvelle quête du Graal. Personne ne l’attendait vraiment, il vivait seul, n’ayant eu le temps ni l’envie de s’attacher à quelqu’un  tellement pris par cette course à l’armement et le désir d’aventure...d’aventure avec l’océan. Il regardait maintenant devant lui,  cette mer recouverte de reflets d’or et de pourpre, tout en repensant à ces années passées avec elle sans vraiment avoir eu le temps de la contempler, de l’écouter, de la comprendre autrement que pour tenter de la vaincre et déjouer ses pièges. Elle, et son amant le vent, il n’avait eu de cesse que de les déranger dans leurs ébats, dans leurs caresses et disputes, tout cela pour aller d’un point à un autre le plus rapidement possible ! Avait-il vraiment navigué durant toutes ces années de course ? Ou s’était il érigé une notoriété au détriment des océans et de leur vérité ? Se servant du mythe de l’aventurier pour parfaire son image, et se faire une place de choix dans cette société sclérosée? Héros des temps modernes ! Il partait pour remettre les choses dans l’ordre, dans cet ordre naturel dévolu à chacun, rendre à César ce qui était à César, et surtout, pour se retrouver, retrouver cette émotion vraie qui l’avait poussé enfant à vouloir devenir marin, ce malgré ses réussites scolaires et les récriminations des adultes qui n’avaient cessé de vouloir contrarier cette vocation. Personne ne l’attendait, il avait le temps, le temps d’apprendre pour ramener et enfin livrer aux autres la vérité des océans, et non plus ce qu’ils voulaient en voir et cadrait si bien à leur société de consommation. Il partait en mission, une mission dont lui seul savait le motif et l’objectif.

Il descendit dans sa cabine alors que le soleil n’était plus qu’une armille pleine d’un orangé rougeoyant sur la ligne de l’horizon, et que déjà, s’était assombri l’océan. La goélette filait sous pilote automatique, un des  seuls luxes qu’il s’était autorisé avec le moteur diesel et les batteries, batteries nécessaire pour la réalisation de cette mission. Hormis cela, pas de contact prévu avec quiconque, pas de liaison satellitaire, pas de GPS, seule une radio obligatoire en cas de coup dur, et de quoi faire le point. On le savait parti en mer, rien d’autre, et il n’avait de compte à rendre à personne, si ce n’est à lui-même...et à la mer. Il sélectionna un morceau de musique sur son Ipod et le fit jouer, le Stabat Mater de Pergolese emplit de sa plainte la cabine, puis s’en fut se perdre dans les coursives... cela, la musique faisait partie de la mission, elle était la mission. Il avait faim, une grande et belle faim.

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C’est sans se presser, s’adonnant tranquillement aux vents, qu’il avait rejoint les Canaries où il avait fait escale, pour d’abord faire le plein d’eau douce et s’acheter quelques produit frais, et puis ensuite pour donner un coup de fil à un éditeur qui fut surpris de cet appel, et plus encore lorsqu’il apprit d’où il était passé. Cela faisait des années que ce dernier lui faisait régulièrement la proposition d’écrire un livre qui relaterait sa vie de marin, ses exploits, sa carrière ou ses courses, lui laissant le choix de la présentation et de la forme ; roman, biographie, album de photos avec des textes de lui ou de gens qu’il appréciait, c’était à lui de voir ce qui lui plaisait le plus, ce qui allait le plus avec sa nature, sa vision des choses. Il avait toujours refusé, car il n’avait rien à vendre, rien à dire de plus que les autres sur la mer, et surtout n’avait pas le temps ni l’envie d’en consacrer à ce genre de publicité, il s’était déjà que trop prostitué pour vivre sa passion, à tout le moins sa première passion... l’autre était plus facile à vivre et demandait peu d’argent, et peu de temps, et avec les nouvelles technologies on pouvait s’y adonner à tout moment, en toutes circonstances presque. Après la mer, c’est la musique qui le passionnait, avec elle aussi il voyageait, visitait d’autres mondes, franchissait d’autres horizons, et lorsqu’il pouvait réunir, combiner les deux, ces deux passions, alors il entrait dans un univers aux dimensions inconnues, dans une émotion indicible et incroyable. C’est pour cela qu’il était parti, pour réunir ces mondes étranges, ceux de la mer et ceux que la musique engendrait, il voulait ouvrir une porte sur cet ailleurs qu’il avait parfois pressenti, ressenti lors de ses grandes traversées. Mais la précipitation, les obligations, les impératifs, des records et des transats ne lui avaient jamais laissé le temps d’écouter les océans, leur musique, leurs murmures, leurs fredons et lamentations. Maintenant il avait le temps et l’ouverture d’esprit pour découvrir cela, pour s’en imprégner et peut être le traduire, le faire découvrir aux autres.

C’est de cela qu’il avait discuté avec l’éditeur sans pour autant trop dévoiler son dessein, son projet, restant sibyllin et abscons sur la vraie nature de sa quête, parlant plutôt d’un autre regard sur les océans et leurs couleurs, leurs humeurs, ces choses qu’il voulait approcher d’au plus près. L’autre lui avait donné carte blanche, et demandé pour quand prévoyait-il son retour, afin, disait-il, de mettre tout cela par contrat. Il avait répondu qu’il serait de retour lorsqu’il aurait trouvé ce qu’il était venu chercher et pas avant. L’éditeur lui avait alors proposé une avance mais il avait refusé, car il n’était pas encore sûr de pouvoir réaliser son projet. Il n’était pas sûr, pas du tout, il pressentait, ressentait dans sa chair et son âme ce qu’était cette quête, mais se demandait encore comment il allait s’y prendre pour la rendre tangible et abordable par tout un chacun.

Comment faire pour retranscrire cette autre musique, les notes de la nature, de la mer, de son bateau, mais aussi des êtres qu’il croisait en chemin ? Comment encoder cette symphonie des ondes ? Depuis son départ il n’avait fait que d’écouter la musique des hommes sans percevoir distinctement celle des choses et des éléments, dans le sens harmonieux s’entendait. Mais il sentait qu’il n’était pas loin de cette approche, de cette autre écoute du monde, d’autant plus qu’il avait ce don rare, cette sensibilité extrême des sons et des fréquences, cette incroyable acuité auditive qu’était l’oreille absolue, aptitude inouïe à discerner les notes, les harmonies les plus riches et les plus brèves, sans qu’il n’ait besoin de référence au préalable. Il pouvait attribuer aux instruments idoines ce qu’il entendait, il pouvait donner la nature, la fréquence, la hauteur, la qualité des sonorités sans effort aucun, presque instantanément, aussi proches fussent-elles. Il avait la clé pour entrer dans ce monde magique des notes des sons et des bruits, les secrets de cet univers sonore qui échappait la plupart du temps au commun des mortels.

 

Pour soutenir cette gageure il lui fallait opérer une mutation, et ça il l’avait compris durant ces premiers jours qui l’avaient amené aux Canaries ; il ne devait plus agir et penser comme un régatier, un coureur des mers, mais se laisser faire, porter par l’océan et les vents, ne pas éviter leurs multiples personnalités, comme le calme plat ou la tempête, mais au contraire s’y confronter, les subir, les accepter, s’y soumettre. Alors, peut-être, les éléments daigneraient lui livrer les secrets de leur complexion musicale. Il se sentait comme La Pérouse à bord de l’Astrolabe, parti pour découvrir le monde lors de sa circumnavigation, sauf que lui n’était pas au service d’un roi, mais à celui d’une intuition.

¬¬¬

 

Fort de cette nouvelle façon de voir les choses, d’aborder la mer, il avait décidé de virer de bord et choisi de remonter vers l’anticyclone des Açores plutôt que de continuer sur le Pot au noir et ses incertitudes. Il avait le temps, le temps d’observer, d’écouter les éléments, et non plus d’essayer de les contourner ou de les vaincre, ce n’était plus une question de chronomètre, mais de ressenti, de compréhension et de découverte. Ce n’était plus à lui de décider de la route, de faire au plus court, il se devait de suivre celle qui s’offrait à son écoute. Il voulait le calme plat, l’immobilité, celle qui fait enrager les marins, que l’on évite à tous prix, sinon comme suite d’un pari fou ou pour tenter un coup de poker !

Il regardait la goélette qui se mouvait imperceptiblement sur l’onde calme, elle était belle ainsi à l’arrêt, se reflétant dans l’eau, les voiles affalées, comme une bête de course qui se repose, comme endormie. C’était la première fois qu’il voyait son bateau en pleine mer sans être dessus, de l’extérieur, en spectateur. Pour cela il s’en était éloigné d’une centaine de mètres à bord de la chaloupe, puis cessant de ramer s’était mis à la regarder, à la regarder flotter sur cette mer d’huile sans qu’une once de vent ne la caresse, ni ne lui donne l’envie de repartir. La Valéria, un nom magnifique, si plein de sens pour lui, si plein de beauté et d’émotion, si plein de cette histoire secrète de famille, si empli de ces non-dit qui construisent les existences, bien droites ou de guingois. La valeria, comme on dirait la principezza, ou, la Callas, La Bardot ! Ce petit mot de deux lettre qui change tout, ce simple la qui en italien personnifie, singularise et distingue si délicieusement une femme. Valéria était le prénom de sa grand-mère paternelle, celui que son grand père, son mari, avait choisi pour baptiser la goélette, car comme le bateau, elle était magnifique, belle, racée et distinguée, si différente des autres femmes, si...autre. D’elle, il avait des souvenirs incroyables, des souvenances d’une force et d’une prégnance inouïes, bien qu’elle les ait quittés trop tôt, trop vite, les laissant tous, même son frustre et austère époux, dans un chagrin indicible et longtemps inconsolable. Lui ne l’avait connue que jusqu’à l’âge de 8 ans, mais elle l’avait marqué à jamais,  comme peu de femmes marquent un homme, et c’est sûrement cette empreinte laissée par sa grand-mère en son coeur qui avait fait de lui un invétéré célibataire. Il l'avait aimée, il l'aimait encore, cette mère de son père, comme on aime et désire une amante, une princesse. En regardant le navire qui roulait si doucement sur l’eau plaine, c’est elle qu'il regardait aussi. D’elle, l’enfant qu’il avait été avait reçu l’amour de la musique et des livres, l’amour de l’art, de l’art en toute chose, car elle était avant tout une esthète, mais surtout une artiste. Cependant cet amour qu’il ressentait pour elle, et qui ne l’avait plus quitté, même après sa disparition, ne venait pas que de ce regard qu’elle lui avait dessillé, puis éduqué, mais de bien autre chose de quelque chose d'assez spécial, ambigu, déroutant. L’incroyable n’était pas dans le fait  qu’il avait aimé et qu’il aimait d’amour sa grand-mère, qu’il l’avait désirée de tout son corps et de toute son âme, et la désirait encore d’ailleurs, mais parce qu’il était tombé amoureux d’elle... jeune, d’elle si belle sur ses photos de jeunesse, ces photos superbes en noir et blanc qu’il avait vues sur la commode du salon de ses grands parents, puis bien plus tard, dans les vieux albums de cuir râpé, quand la nostalgie venait frapper sa mère à la porte du cœur !  Il était tombé amoureux d'une femme qui n'était plus tout en étant encore!

Elle était une femme douce, troublante même  dans l’avancée de son âge, et lui, enfant, n’attendait que les dimanches pour pouvoir se blottir contre elle et respirer son parfum capiteux, mélange de fragrances de fleurs et de celles de son corps, tout en regardant ces photos magnifiques d'elle qui l’enivraient plus encore. Elle  lui parlait des choses, lui montrait des tableaux  imprimés dans des grands et superbes livres, lui faisait, comme à tous, qui l’écoutaient sans rien dire, la lecture de passages de romans, de nouvelles ou alors de poésies. Poésies dont il ne comprenait pas le sens, mais qui le berçaient, tant les mots, les sons, et la prosodie, semblaient être dans la bouche de cette femme, des notes de musique.

 Elle était issue d’une famille aisée de Fécamp, jeune fille à l’éducation parfaite qui n’aurait jamais épousé un homme de la trempe et de l’extraction de son grand père, si elle n’était pas tombée enceinte de lui, comme suite improbable à une soirée de 14 juillet où sa raison avait laissé quelques instanst la place à la fièvre du désir. Ils se connaissaient déjà depuis quelques mois quand arriva ce drame, mais sa famille à elle avait vu d’un mauvais œil cette fréquentation déplacée, hors classe, et lui avait sommé d’y mettre fin... mais... un feu d’artifice et quelques verres de vin étaient venus mettre fin à leurs exhortations, d’autant que grands catholiques, il était à leurs yeux, hors de question “de le faire partir”. Chaque camp accepta donc l’évidence et à contre cœur l’union bâtarde, et s'ensuivit le mariage dans les plus brefs délais de la bienséance. La belle et la bête en quelque sorte  vécurent ensemble, non pas dans un château, mais dans une demeure confortable, car son grand père était un homme courageux qui avait gagné rudement son argent à la force de son travail, au point de pouvoir se payer un bateau et de devenir patron pêcheur. La belle Valeria accepta de déchoir un peu de son standing pour vivre dans un confort moindre sans regret aucun cependant, car elle aimait cet homme taciturne et peu bavard, mais si fort, et tellement amoureux et protecteur. Elle passa donc ses jours à tenir sa maison, à faire bonne figure dans cette nouvelle société qu’était désormais la sienne, à élever son fils, mais aussi à vivre et partager sa passion des lettres et des arts avec les siens. Tout cela, sans jamais altérer sa douceur et sa beauté.

C’était à peine si la chaloupe bougeait, il faisait bon, chaud, la goélette semblait un oiseau posé sur un lit de feuilles d’or, oscillant faiblement de bas en haut et de haut en bas, comme en attente sur cette eau aux reflets diaprés. Il la trouvait magnifique, bien plus élégante et jolie que tous les navires dont il avait tenu la barre, quand bien même les derniers avaient été superbes de puissance et de technologie. Comme ces extraordinaires trimarans, majestueux albatros de carbone planant au dessus des vagues, juchés sur leurs foils effilés, impressionnants, qui découpaient les vagues devant eux sans coup férir. L’émotion était... belle, sublime et forte, il n’était que le bruit des clapotis de l’eau qui se mouvait doucement, et d’autres échos venus d’’il ne savait où, légers et continus, comme des murmures lointains. Tout était calme, et il éprouvait en son for intérieur un quelque chose d’indicible, d’indéfinissable, de façon bien plus évidente que ce qu’il avait ressenti, entraperçu, lors de ses multiples traversées. Cette  impression floue d’une musique étouffée, masquée, cachée, dans ce salmigondis des éléments, un peu comme des notes perdues et indistinctes dedans la cacophonie d’une foule.

Il décida de prendre des notes, de coucher ses impressions sur le papier, de transcrire ces choses qui l’interpellaient sans vraiment se signifier, d’essayer de décoder ce langage, cet chant amorti, imageant cela par des photos, mais aussi, de commencer à essayer de poser sur des partitions, les bribes de notes qu’il pensait discerner, prodromes de ces œuvres musicales qui pensait pouvoir faire émerger un jour de ce rébus.

Il empoigna les rames et s’en fut vers la Valeria, il lui fallait maintenant entrer tout cela dans son notebook avant que de le perdre, d’en perdre la fraîcheur.

 

¬¬¬

 

 

Il était resté quelque temps dans ce système de hautes pressions, écoutant la mer, écoutant l’ailleurs, lisant, regardant au loin, regardant en lui, tout en faisant ses gammes, comme en athlétisme on fait des éducatifs avant une compétition, ou au rugby des skills pour parfaire les gestes. Lui il avait écouté de la musique, toutes sortes de musiques, afin de préparer au mieux son oreille à l’écoute de nouveaux sons, de nouvelles significations. Sa grand-mère l’avait initié à la musique que l’on dit classique, sans exclusive, le poussant à explorer ce monde pluriel et parfois abscons, sans préconçus, ni à priori. Elle lui avait expliqué que ce qui peut paraître ennuyeux, abstrus, douloureux même, à la première écoute, pouvait ensuite être le point de départ d’une émotion inconnue, incongrue, esquisse d’un voyage intérieur fabuleux. C’est bien plus tard qu’il comprit la signification de ces mots, de cette façon d’être et d’appréhender l’existence, après qu’il fut assez mature pour sortir de ses goûts premiers et évidents, pour alors oser aborder d’autres continents, d’autres univers sonores, faisant fi à chaque fois de la première impression. Il apprit à aimer ce qui au départ pouvait le surprendre, voire même le rebuter. Non pas qu’il trouvait tout beau, mais à aimer dans l’idée que chaque musique pouvait permettre de comprendre les autres, par contraste ou ressemblance, affinant ainsi les capacités de cette oreille absolue que sa grand-mère avait dépoussiérée.

 

Il avait besoin de cet entrainement, il le sentait, c’était pour cela qu’il était resté dans cette immobilité de l’anticyclone, pour faire des gammes avec Bach, Pergolese, Weather Report, Albinoni, Charlie Parker, Al di Meola, Cat Stevens, Satie, Vivaldi, Les Crusaders, Harmonium, Ferré, Les Beatch boys et des tas d’autres voix, harmoniques et fréquences, tonalités et vibrations, électriques ou non. Tout cela était une richesse, la richesse de l’histoire des êtres et de leurs émotions, au court des temps et des révolutions, sonores ou pas. Là, tandis qu’il remontait vers le nord afin d’attraper la dépression, pour face au vent rejoindre les Antilles, la mini chaîne diffusait le morceau Romantic Warriors de return to Forever, qui succédait à Lila’s Dance de John Mc Laughlin. L’impression était étrange, cette musique électrique assez froide, imperméable, mais si mélodieuse pourtant, rock progressif des années soixante dix, au beau milieu d’un océan qui commençait à se former, sous un ciel qui peu à peu se chargeait de massifs cumulonimbus, voilà qui ne laissait pas d’étonner. Les éléments semblaient préparer leur crescendo, annoncé par les riffs d’une guitare électrique, dans la pulsation grave d’une basse, et les battements puissants et cursifs d’une batterie. Une sorte de symbiose, d’osmose, de mariage à contretemps, un concert chimérique pour lui seul, une sorte de polyphonie primale..

 

Il allait maintenant devoir naviguer au près et tirer des bords, pour remonter au vent, jusqu’à sa bascule. Voilà qui demanderait des efforts et de la vigilance, ce au détriment de l’écoute, alors il avait mis en place un enregistreur qui lui permettrait, lorsqu’il serait au calme, d’étudier de plus près ces sons, ces notes peut être, et lever le voile sur cette musique cachée des océans, si tant était qu’elle fut.

 

Il en alla ainsi durant plusieurs heures, journée d’efforts et de fatigue à louvoyer, en restant au plus près du souffle de la dépression, jusqu’à que s’inverse le sens des vents, et qu’il puisse alors se reposer, tandis qu’une brise arrière pousserait la goélette et ses voiles creuses.

 

Il était maintenant dans la cabine, avait fini de manger et écoutait sur son petit ordinateur portable les enregistrements de la journée. Sur l’écran plat et miniaturisé des sinusoïdes colorées défilaient, sursautaient, se superposaient puis se séparaient, ondulaient, s’enchaînaient, tout cela dans un sorte de bruissement, de vacarme pluriel et confus diffusé par les hauts parleurs. Il espérait avec l’aide de ce logiciel pouvoir nettoyer, purifier, ce qu’il avait saisi du dehors et des éléments pour n’en garder que l’essentiel, ces notes particulières qu’il lui avait été donné d’entendre parfois lors de ces longues courses transocéaniennes. Ce ne serait pas un travail facile, la technologie refusée pour la navigation, ici était indispensable, de plus il lui faudrait accumuler les échantillons, et surtout de diverses sources et lieux pour peut être venir à bout de cette énigme. De toutes façons il avait le temps, savait que cela demanderait du travail, mais avant tout de l’organisation, car ne sachant pas vraiment ce qu’il cherchait et voulait trouver, il lui fallait d’abord éliminer tout ce qui pouvait polluer, masquer, cette inconnue, cette chose dont il n’avait que l’intuition et non la certitude. Cela ne pourrait que surgir un jour, après ce labeur de longue haleine, pour l’’instant il devait écouter, trier, classer, et surtout...ressentir, user de ce don qui était la sien et que sa grand-mère avait su lui faire travailler. D’ailleurs elle était là, là en le navire, consubstantielle, là par les quelques tableaux d’elle qu’il avait gardés et accrochés dans les coursives, là par les photos qu’il gardait toujours sur lui.   

Ce voyage, cette épopée, cette quête d’une musique primale, d’un retour à l’essentiel, tout cela procédait en partie d’elle, et n’était-ce pas au fond une ode à Valéria qu’il était avant tout venu chercher ici, dans les tréfonds secrets et tumultueux des éléments ?

 

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  A suivre  (voir article suivant pour la commodité de lecture)

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Published by Etsivousosiez - dans Nouvelle
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5 octobre 2011 3 05 /10 /octobre /2011 19:11

34380-1.jpg   Ils s’étaient retrouvé dans un bar, comme à chaque fois qu'ils avaient rendez-vous, pas vraiment à l’aise au départ car soucieux des regards extérieurs et des possibles connaissances qui les auraient reconnus. Cependant ils étaient heureux  de ces retrouvailles, et très vite oublièrent le regard des autres. Leurs mains avaient joué, gaminé, s’était longuement attardées dans des attouchements innocents, des caresses simples mais  significatives, initiatrices de l’apparition d’un désir plus prégnant. Ensuite, ils avaient plaisanté, surtout elle, frivole, gamine parfois, provocante et mordante, insouciante et excentrique, prêtes à ces jeux enfantins qui embellissent la vie et font rester en retrait les contingences pesantes de l’existence des grands. Puis naturellement, ils avaient quitté le bar pour rejoindre cet hôtel de la périphérie, où amants de passages et ouvriers partageaient des chambres identiques et  spartiates, ternes et sans âme.

Comme souvent il l‘avait regardée marcher devant lui, allante et légère, dans sa démarche aérée et découplée, se retournant sans cesse un sourire aux lèvres, comme une adolescente  à qui l’amour donne du pétillant et la joie d’être et de vivre. Elle était si belle lorsqu'elle le devançait ainsi; innocente et enivrée de l’instant et de ce qui allait advenir.

Elle avait joué ainsi, espliège comme une enfant heureuse, jusqu’à ce qu’ils pénètrent dans la chambre et referment la porte, tirant le volet pour estomper la fadeur du lieu et créer, une autre lumière, une autre atmosphère, un nouvel espace.

Cette fois-ci ne fut pas comme les précédentes, au lieu que de l’enlacer, de l’embrasser, de laisser parler leurs fougues et leurs désirs réciproques, ils se regardèrent longuement, dans une certaine émotion, chacun se nourrissant, nourrissant son attente de ce quelque chose de singulier qu’ils n’arrivaient à définir. C’est alors, à l’instant où il s’apprêtait à s’approcher d’elle pour l’embrasser, qu’elle se mit à se déshabiller... à se déshabiller différemment des autres fois. Et d’un coup, aussi surprenant que cela put paraître, la chambre revêtit un autre aspect, une autre atmosphère, un nouvel éclairage.

Chaque geste qu’elle faisait était comme un coup de pinceau, un trait de fusain, une trace de sanguine. Elle se dessinait par ses mouvements, ôtant un à un ses vêtements, dans une grâce magnifique et légère, comme une main effleurerait la toile ou le papier.

Chaque effet qu’elle enlevait inscrivait son corps, sa chair, sa silhouette, dans la réalité, lui donnant forme, forme à ses formes épurées... c’était comme si elle révélait par le dessin de ses gestes une partie de son être, de sa beauté nue, et que l’ajout de chacune de ces parties, chacune d’entre-elles, en se complétant, constituerait à la fin, une œuvre... une émotion absolue et totale.

Il la regardait naître et s’enfanter, comme on regarde un peintre faire, agir, créer, comme on regarde un sculpteur donner la vie à la matière, offrir l’illusion du mouvement à l’immobilité.

L’espace était sa toile et la lumière son pinceau, l’éclat du jour en s’infiltrant par les interstices de la persienne faisait de l’instant un clair-obscur de maître hollandais... l’être, le corps, la vie, paraissant apparaître, naître de la pénombre, s’en distinguer plus à chaque seconde qui passait, à chaque mouvement qui la déshabillait.

Elle se dévêtait, lentement, avec cet air grave, mystérieux et sensuel à la fois, sentant en elle l’émoi d’une créatrice, mais aussi celui d’une spectatrice, elle se créait elle-même et en même temps en le désir d’un regard... Elle devenait chair, reliefs et contrastes, belle, autrement belle, nouvellement belle, car œuvre d’art d’un instant, mais aussi celle d’une mémoire et d’un désir.... inoubliable et prégnante souvenance... éternelle création, s’insérant, s’inscrivant dans l’espace et le temps, mais aussi en l’esprit, en les spasmes et les frissons siens... impalpable mais si tangible.

Elle était là, presque nue, les bras écartés touchant à peine la paroi, la tête légèrement penchée et relevée, à peine haussée sur la pointe de ses petits pieds si bien dessinés, immobile, appuyée contre le mur, ce mur blanc, terne, univoque, d’une chambre d’hôtel, avec dans les yeux cet éclat troublant du désir, cette brillance insensée, comme si c’était à l’intérieur de ses prunelles que la lueur trouvait sa source... à ses pieds, épars, les vêtements desquels elle venait lentement de se défaire, n’ayant gardé qu’une chemine blanche, déboutonnée, qui lui descendait jusqu’aux hauts de ses cuisses et soulignait plus encore sa silhouette que si elle ne l’avait ôtée.

Là, comme posée sur cette surface tel un papillon magnifique, coloré aux teintes d’une palette de bruns et de gris, alternance d’ombre et de lumière sur un corps harmonieux si bellement délinéé.

Il la fixait, pris par une émotion nouvelle, dans une sorte de paralysie délicieuse et jubilatoire, n’entendant en lui que la scansion des battements de son cœur qui se propageaient en tout son être. Une étreinte lui enserrait la gorge si fortement qu’il lui était difficile de déglutir, et tout autant en son ventre un garrot se serrait. Quand bien même il avait vécu et éprouvé, aimé, désiré, ressenti, attendu, là, il lui semblait découvrir autre chose, une autre altérité, un autre lui-même, un autre temps où les heures ne s’écoulaient plus... une part cachée et sensible de son humanité qu’aucun événement, qu’aucune autre personne, n’avaient jusqu’alors été capables de faire résonner en lui. C’était un rêve éveillé, une acuité neuve des sens et de sa chair, une appétence singulière, nouvelle, de l’attente, et de son corollaire qu’est le désir.

Elle lui paraissait elle-même tout en étant autre à la fois, comme plus femme, plus mature et plus garce, nonobstant la finesse de son visage enfantin, nonobstant la petitesse de sa poitrine, nonobstant sa taille... là, incise dans ce treillis de lumière et de pénombre. Là, dans, sur l’alternance des contrastes, avec ce regard différent, ce regard si bleu, si profond, si intense, qui disait tant... tant, et ne faisait que d’appeler, de provoquer.

Elle se cambra lentement s’exhaussant un peu plus sur la pointe des pieds, ce qui fit se distinguer l’un de ses petits seins dessous la chemise de coton entrouverte. Un sein naissant, à peine galbé, d’une poitrine adolescente, presque pubère, mais un sein au téton de femme, au téton gonflé dans sa chair, dur ferme et tendu, tendu d’une excitation de femme, d’une femme qui séduit et provoque, d’une femme qui frissonne, qui désire et attend qu’on l’effleure, qu’on la caresse, qu’on la touche, qu’on la fouille puis la prenne.

Il ne résista pas à l’appel de ce corps qui se dévoilait tout en restant pudique, à l’envie de s’approcher, de s’approcher de cette être maintenant achevée, de cette œuvre ayant terminé de se peindre, de s’inscrire dans la réalité, dans le regard d’autrui, dans son regard à lui, et qui n’attendait plus que d’être touchée.

Il s’approcha lentement, tout en gardant son regard rivé au sien, entrant dans le faisceau de lumière, dans ce feuilleté d’ombre et d’éclaircies sur lequel elle s’était apposée et qui la couvrait tel un voile d’une mousseline translucide. Arrivé face à elle, il n’osa, dans un premier temps, la toucher, sinon peut être, du bout de ses cils, la respirant au plus près sans qu’il y ait de réel contact, la goûtant du bout de ses lèvres sans que ces dernières, bien que gourmandes ne la touchent.

Puis, ses mains s’approchèrent de son visage, de part et d’autre, l’effleurant à peine, et se mirent à suivre son dessin, tout en gardant son regard accroché au sien, au plus profond de son être, comme s’il entrait en elle par le regard tout d’abord avant que de s’y introduire par le biais de la chair.

Il suivait à distance le contour de ce visage si lisse, si jeune, au menton affiné et si bien dessiné. Elle bougeait doucement la tête dans une sorte d’ondulation légère, comme si elle ressentait et accompagnait cette caresse. Ses lèvres peintes d’un incarnat léger et brillant restaient entrouvertes, dévoilant à peine ses dents, en une espèce de cœur tiède et frissonnant. A chaque fois que ses doigts effleuraient sa peau elle ne pouvait réprimer une brève et forte inspiration accompagnée d’un aussi bref tressaut de son corps.

Il ne put,  à l’instant d’aborder les courbes de son cou, retenir son envie de le toucher, de le saisir, de suivre du bout des ses doigts la trace de ses tendons. Elle retint aussitôt sa respiration, gonflant sa poitrine et cambra plus encore ses lombes.

Un cou gracile, frêle, doux qui venait se poser naturellement sur de jolis et fins muscles trapèzes. Sous la pulpe d’un de ses doigts il sentit le relief d’un petit grain de beauté posé à la naissance de cette croisée des reliefs. Il l’effleura plusieurs fois, délicatement comme pour mieux le...voir, en ressentir sa douce et féminine beauté. Il ne serra pas  son étreinte comme il lui était arrivé de le faire, nul besoin de cela en cet instant de douceur, de découverte. Alors qu’il venait de placer ses mains sous son menton les refermant sur sa nuque délicate elle porta l’une des siennes à son cou et ne la retira point, la laissant ainsi ouverte tandis qu’il lui tenait la tête.

Toujours en la regardant dans les yeux, il s’approcha tout en attirant son visage vers le sien. Elle se haussa plus encore sur la pointe de ses pieds à les cambrer exagérément, posant son autre main sur son ventre à elle. Ouvrant sa bouche il l’embrassa  délicatement, goûtant à ses lèvres ourlées, à cette bouche si bien dessinée et posée, sans défaut, tiède, moelleuse et abandonnée. Elle si frivole, si enfant, si mutine, à la démarche légère de danseuse, elle si singulière dans ses jupons et ses jeans, ballerines aux pieds, caraco près du corps et bretelles de dentelle, elle de rouge vieilli et de noir vêtue, elle si désinvolte, était devenue femme totale, sans apparat, sans retenue... offerte et provocante, actrice d’un plaisir et à la fois spectatrice de celui-ci, putain d’elle-même et de l’instant, sans retenue, sans vergogne ni honte, sans jugement ni contrainte... elle donnait enfin sans calcul la pleine démesure de son être, mais aussi de son âme... aucunement soumise, totalement volontaire.

Il n’était qu’eux deux, dans cette fusion, cette confusion de leurs désirs, de leur amour. Il glissa sa main sur ses cheveux et dénoua le bandeau de soie qui les retenait les laissant couler jusqu’au bas de sa nuque. Puis l’insinua dessous la chemise pour empaumer l’un de ses petits seins au téton dardé qu’il fit rouler sous ses doigts. Sa peau était douce, tiède, ferme et lisse. Il écarta le pan de la chemise pour mieux voir ce qu’il avait de la main découvert, mieux voir cette poitrine à peine esquissée mais si pleine d’envie et d’amour.

Dans le rai de lumière venant de la persienne il vit ce sein menu et turgide, sa brune aréole boutonnée, mais aussi son ventre légèrement bombé à l’endroit de sa taille, petit ventre ferme à l’arrondi exagéré par la cambrure de ses reins. A chaque attouchement elle réagissait par un souffle, un cri, une apnée brève, tout en sursauta vivement, restant ensuite figée dans une sorte de spasme total de ses muscles. Lorsqu’il atteignit de ses doigts son bas ventre et caressa sa vulve elle ne put s’empêcher de le mordre.

Sur l’instant il se recula et essuya ses lèvres qui saignaient un peu et lui faisaient mal, puis il la prit dans ses bras pour la déposer sur le lit. Elle se laissa faire, et ferma les yeux. Elle resta ainsi qu’il l’avait posée, les yeux clos attendant qu’il la prenne, souhaitant que ce soit beau, fort, long et tendre... que s’écoule le temps sans qu’ils ne le ressentent passer. Qu’il lui permette d’être elle-même, absolument elle-même, au plus loin de l’offrande et de l’abandon.

Il la regardait tout en se déshabillant, il allait lui faire l’amour, se donner à elle comme elle allait se donner à lui, dans cette semi pénombre magnifique où leurs corps se mêleraient, s’emmêleraient, se fondraient  en une œuvre unique de chair et de lumière, d’ombres et de soupirs, de plaisir et d’outrance. Elle était là immobile, emplie d’émotion, de délice, l’attendant humide sur ce drapé florentin digne de Vinci, Madonne nue d’un Michel Ange, clair obscur d’un autre instant de création.

 

  (07-08/10/2011)

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3 octobre 2011 1 03 /10 /octobre /2011 20:28

Las, petitement, un jour se meurt,

De son ennui consubstantiel,

Lente agonie en la demeure,

En cet instant existentiel.

 

Etale son sang, là, se répand,

En l’univoque d’un arc en ciel,

De pourpres vifs en suspend,

Quand l’horizon enceint son ciel.

 

Pénible et longue fut sa traîne,

En l’apathie des heures qui passent,

Lancinante et cruelle peine,

De la langueur et de guerre lasse.

 

Il attend la nuit, son linceul,

Afin qu’il recouvre ses maux,

Qu’on le laisse alors, enfin seul,

Gisant, sous l’ombre des rameaux.

 

Livide, harassé et mourant,

Il voit venir son crépuscule,

Cet implacable, ce conquérant,

Obscur vainqueur qui le bouscule.

 

Impassible il attend sa fin,

Sans même se plaindre ni gémir,

Que là, sa mort s’en vienne enfin,

N’ayant de cesse de point frémir.

 

Bas, dans les cieux son sang se sèche,

Et la garance s’obscurcit,

Coagulant devenant rêche,

Puis dans le froid, il se durcit.

 

Le jour est mort dessous ce voile,

En les ténèbres de la nuit,

Sous cette voûte sans étoiles,

N’est que son âme qui lors s’enfuit.

(03/10/11)

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1 octobre 2011 6 01 /10 /octobre /2011 16:19

PhotoFunia-4c674e.jpg 

(01/10/11)

Une place et ses lampions,

Le ciel en contrepoint,

La nuit telle un bâillon,

Le jour ne se tait point.

 

Décor sur l’horizon,

Perspective cavalière,

Les grues, leurs cargaisons,

L'ancienne poudrière.

 

Le ciel étale et bat

Sa plaine démesure,

Dessus son contrebas

Les nues sont sa mesure.

 

Au loin s’étend la mer,

Se mêle au crépuscule,

Ses ondes éphémères

Se suivent et se bousculent.

 

Reflets des lampadaires

Sur le miroir de l’eau,

La moire récipiendaire

De ce méli-mélo.

 

Petite femme légère

Dedans sa robe noire,

Sur la place étrangère,

A la tombée du soir.

 

Elle marche, et puis s’arrête,

Comme pour prendre la pose,

Sortant une cigarette,

S’étonnant de la chose.

 

Une femme, un enfant,

Chimère et plus encore,

Ce dessin triomphant,

Qu’est l’épure de son corps.

 

Ballerine de la nuit,

Danseuse crépusculaire,

Que la pénombre fuit

Au pied des réverbères.

 

Elle parle et puis sourit,

Provocante et rieuse,

Petit rat qui s’enfuit,

Etoile mystérieuse.

 

La voici qui repart,

Sur ce parvis de gré,

Dessus les vieux remparts

La lune s'en vient migrer.

 

En la brune équanime,

Son ombre se confond,

Synonyme anonyme,

S'y anime et s’y fond.

 

 

La place et ses lampions,

Le ciel est son pourpoint,

La nuit sombre haillon,

Posé sur son tiers-point.

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29 septembre 2011 4 29 /09 /septembre /2011 20:40

PhotoFunia-f9564-copie-1.jpgCapelages et gréements,

Le pont, les voiles, les mats,

En l’attente du vent,

Qui loin l’emmènera.

 

Sabords et bastingage,

Le roulis et la houle,

Dans le port elle s’engage,

La marée qui déroule.

 

Moulinent les cabestans

Et s’enroulent les drisses,

Car quand arrive le temps

Elles s’étarquent et se hissent.

 

Il glissera sur l’onde,

Silencieux émouvant,

Vaisseau d’un nouveau monde

Emporté par l’évent.

 

Enfin le souffle adonne

Lui ouvrant cette route,

Confiant s’y abandonne,

Capitaine et sans doute.

 

Il s’embouque et s’en va,

Comme un oiseau s’envole,

Saint Domingue ou java,

La bourlingue d’Eole.

 

La misaine se hisse,

Mantille sur l’azur,

Elle, se tient à la lisse,

Du vide l’embrasure.

 

Chevelure dans le vent,

Les pupilles océanes,

Sirène dorénavant,

Dansante sévillane.

 

Les embruns le soleil,

Sur sa peau, sur ses lèvres,

En parure de vermeil

A la nacre de fièvre.

 

Elle part, sans un regard,

Le laissant sur la grève,

Tout semble bien trop tard,

C’est ailleurs qu’est le rêve.

 

S’éloigne le navire

Hirondelle des mers,

Sur l’onde qui chavire,

Goélette et chimère.

 

(29/09/2011)

 

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27 septembre 2011 2 27 /09 /septembre /2011 11:25

 

 

Comme un point immobile,

 Infime et si ténu,

Sur ce lointain labile,

Y semble retenu.

 

Posé sur le couchant

Obscur grain de beauté,

A peine se détachant,

De l’onde abricotée.

 

Parti sans prévenir,

Porté par la marée,

En l’instant à-venir,

Parait s’être amarré.

 

Sur le sable durci,

L’écume mousse puis se pose,

Cherchant le raccourci,

Les vagues la déposent.

 

Lente, la brune s’en vient,

Lors dévoile son ombre,

De ce lent va et vient,

Elle efface l’encombre.

 

Il semble ne point bouger,

Par les reflets enceint,

De la lune engagée,

Engageant son dessein.

 

Là-bas est son destin,

A l'ailleurs se destine,

Sans même clandestin,

Sur le pont qui festine.

 

La chevelure au vent,

Et l’étrave qui tranche,

S’éloigne du levant,

L’étrange dame blanche.

 

L’azur est en ses yeux

Quand bien même la nuit,

S'y fondant sans adieu,

Sans adieu elle s’enfuit.

 

Reviendra-t-il un jour,

Toutes voiles dehors,

A la tombée du jour,

En l’approche du port ?   

 

 

  (27/09/2011)

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25 septembre 2011 7 25 /09 /septembre /2011 17:16

 

commencer à lire au son du Duduk (21sec)

 

Quand les mots se perdent et s’égarent,

Se dérobant à la mémoire,

Errant seuls, perdus et hagards,

Comme toutes ces bêtes à l’abattoir.

 

Quand les paroles ne résonnent plus,

Se taisent, aphones et silencieuses,

Que leur écho ne s’entend plus,

Musique muette mystérieuse.

 

Quand la vie, là, semble se taire,

Ne plus rien dire et s’écouler,

Sous la férule du magister,

De ce silence à écouter.

 

Quand les murmures sont inaudibles,

Si loin déjà dans le passé,

Qu’ils ne sont plus inamissibles,

Par l’évidence sont effacés.

 

Quand la douleur se fait un cri,

Catilinaire, prosopopée,

Blasphématoire par le décri,

Du souvenir qu’elle vient happer.

 

Quand dans la nuit le jour se cache,

Comme pour gémir à l’intérieur,

Afin qu’ailleurs nul ne le sache,

Son lourd sanglot devient un pleur.

 

Quand les baisers sont des morsures,

Des coups de dents pleins de venin,

Que les serments sont des tortures,

Et les sourires sans lendemain.

 

Quand les promesses sont souillées,

Par des sentences patelines,

En les mensonges bafouillés,

C’est la confiance qu’on assassine.

 

Les mots salis et atterrés,

Ils gisent là, dans la souillure,

Les phrases se disent sans intérêt,

Contrefaisant belle figure.

 

 (25/09/2011)

 

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24 septembre 2011 6 24 /09 /septembre /2011 18:18

(Lire à partir la 24ème seconde  de musique)

 

 

L’horizon sans soleil,

La nuit sans étoiles,

Un navire appareille,

Nonpareille est sa toile.

 

Plaine mer si étale

Sans reflet ni écume,

C’est en l’ombre que s’affalent,

Les regrets, l’amertume.

 

C’est la brune commune,

La sorgue qui décide,

Enveloppe la lune,

L’élève en son abside.

 

Des vagues les lames,

Sises, sont émoussées,

Laissant le vague l’âme,

La coque éclabousser.

 

Si sombres et confondus,

Comme un tout invisible,

Emmêlés et fondus,

Mers et cieux infrangibles.

 

Au loin, lente elle se glisse,

Cette ombre mystérieuse,

Découvre les abysses,

Puis s’y plonge curieuse.

 

Pas un bruit, pas un chant,

Ni la mouette, ni le flux,

Ni même le tranchant,

De l’onde qui reflue.

 

Le voilà disparu,

Sans traces ni remous,

En les sombres enrues,

Des flots fuyants et flous.

 

Mer d’huile et de silence,

Intangible et profonde,

Geôlière de l'indolence,

Les âmes s’y morfondent.

(24/09/2011)

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