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31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 19:34

Ce jour j'ai fait ce qu'il ne fallait pas faire ce qui m'a empêché d'écrire: boire de l'alcool avec mon traitement!

J'ai voulu honorer les invités cher m'en a coûté et passé après midi au lit dans un drôle d'état.. les notices avaient raison!

Bon la rentrée s'approche je n'ai rien fichu, j'essaierai de finir la nouvelle dès que possible. Je vais laisser ce blog un peu en jachère car vraiment épuisé et gros problèmes d'insomnies qui fait que je redoute la reprise, d'autant que les analgesiques masquent les douleurs physiques du manque de sommeil mais mon organisme lui  en pâtit.

 

Je voudrais remercier La Bulle pour son aide sensée  tendre et continue à me délivrer d'une emprise nocive et qui m'a amené bien bas...

Remercier Dame Céleste pour son intérêt et son humour et sa fidélité

Fathia pour sa douceur du Sud et son accueil dans sa communauté

Et enfin Valdy pour son soutien et sa croyance en ce qu'elle nomme mon talent

 

Je ne sais quand je vais écrire à nouveau, il me faut idée, sensations, émotion, et santé

Là le moral est fatigué comme le coprs et l'âme... Drôle d'année

Je vous embrasse ainsi que les inconnu(e)s

Ce soir autres invités je vais être sage et faire bonne figure mais dieu que je suis fatigué

Que le dieu des blogs veille sur vous et vos productions.

Johan

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30 octobre 2011 7 30 /10 /octobre /2011 19:35

Ils étaient passés tôt le matin, arrondissant leur route au large du havre, évitant ainsi le trafic des navires de marchandises et de pêche débouquant et s’embouquant du grand port, pour ensuite se diriger vers Fécamp, arrivant avec la marée et les chalutiers, dans l’indifférence du petit jour et des gens. Pour accompagner se retour il avait fait jouer l’adagio de Barber sous sa version chantée « Agnus Dei », c’était l’un des chants religieux préféré de sa grand-mère, qui à l’écoute lui procurait une singulière émotion, bien différente des autres, et qui, dans l’aube naissante, prenait une autre acuité, une autre signification, charnelle et viscérale. Les voix, le chœur au lieu de cordes de violons, ce lent et long crescendo, comme s’ouvre lentement un ciel, une émotion, les portes d’une église, dans sa douce et émouvante gradation, puis se lentement se tait, sans que pour autant ne s’arrête le frisson, comme si la musique continuait en l’être, en son trouble et sa mémoire. Devant la côte se dessinait, long trait blanc de calcaire, irrégulier et découpé, et la haute falaise attenante à la ville ressemblait être un vieil iceberg sale, masse échouée sur laquelle, malgré tout, avec le temps, se serrait implantées des herbes sauvages.

Le ciel encore confus avait été une sorte de voûte, d’abside, par-dessus cette mer du Nord grise et peu formée, s’argentant de reflets au fur et à mesure de la naissance de l’aube, comme une eau forte que l’on polit. Semblant sortis de la pénombre, s’étaient dessinés de longs nuages grisâtres délinéés d’une frange d’un blanc moussu, qui paraissaient s’être posés juste au dessus de l’horizon d’où le soleil tardait à éclore, tandis que du lointain se traçait un trait jaune pâle entre ces deux segments impalpables et parallèles, alorst qu’en l’altitude, bien plus haut, les étoiles s’estompaient telles une guirlande qui s’éteignait progressivement dans le bleu d’un matin qui, petit à petit, les recouvrait. Aurore et crépuscule, instants similaires d’une métamorphose, où la nuit devient le jour et le jour se fond en elle ; ligne d’une lumière mélodique, qui se joue en contrepoint, à l’est et à l’ouest, sur des horizons opposés, frères et sœurs qui naissent et renaissent sans cesse, l’un de l’autre et l’une de l’un, sans jamais autrement se côtoyer, baptêmes et obsèques dans la confusion de la lueur, des couleurs, et des sacrements. Il était entré au port discrètement alors que le jour commençait à se faire, empruntant au moteur ce chenal gardé par deux sentinelles, petits phares qui se prolongent par des estacades, sortes de hauts et maigres échafaudages de bois par-dessus l’eau servant à la fois de passerelles et de brise lames, puis s’en était allé s’amarrer au plus loin dans l’arrière port, sortant les vieux pneus pour les apposer contre la coque, ce qui éviterait à la goélette de trop tosser lors du mauvais temps.

Durant toute l’approche sans les voiles, Diogène avait survolé le bateau d’assez haut, planant en larges cercles concentriques, tout en émettant un singulier piaulement, comme méfiant et intrigué de ce qui se passait, ne sachant trop que faire. De plus tous ces oiseaux qui virevoletaient et raillaient à la suite des chalutiers rentrant de l a pêche ne laissaient pas de l’intriguer. Il garda longtemps cette distance de sécurité, jusqu’à ce que la goélette se fût amarrée assez lion de toute cette agitation nouvelle pour lui. Aussitôt sur le pont il alla vérifier la présence de son trésor dans les cordages, puis après avoir poussé une sorte de râle étranglé de faussé, sans alla cahin-caha rejoindre la cambuse. Tous ce cinéma du grand Labbe l’avait fait sourire et tout à la fois rassuré, Diogène avait le choix d’un statut d’émigré et avait semblé vouloir faire montre de sa présence à ces congénères indigènes bien énervés. Comment allai-t-il s’adapter et se faire accepter ? Tout était possible l’avenir le dirait avait-il pensé, mais il valait mieux dans les premiers temps, pour sa sécurité, qu’il reste sur la goélette et n’aille pas trop s’aventurer au risque de se faire agresser par les goélands autochtones. Bien que tout cela l’inquiétait, il ne voulait pas s’en mêler, l’animal devait s’en sortir seul, c’était son choix de venir, à lui d’assumer celui-ci et de trouver les solutions idoines pour demeurer en paix.

Cela faisait maintenant deux jours qu’il était rentré, et il n’avait toujours pas quitté le bord, d’abord parce qu’il aurait eu du mal à dormir dans son lit, tant il était accou-tumée à vivre dans ce perpétuel balancement de la houle et des vagues, et ensuite parce qu’il ne voulait pas trop vite laisser seul Diogène. Il s’était dit après un tel dé-paysement cela aurait était la goutte de trop. De toutes manières, il n’avait pas envie de retourner si prestement à la vie terrestre après tant de temps passé sur l’eau, et comme personne ne l’attendait vraiment, ni ne savait qu’il était de retour, valait mieux cette sorte de quarantaine, ce biais de transition. Il avait donc passé son temps à relire et classer ses notes, nettoyer le bateau et faire de petites balades sur le port sans trop s’éloigner restant à vue d’œil du grand Labbe, qui sitôt qu’il quittait le navire, venait se percher haut sur les haubans afin de voir où ce compagnon sans ailes se rendait, poussant parfois son sorte de cri de guerre éraillé. Dès qu’il revenait à bord, l’animal redescendait et reprenait ses activités de chapardage et d’inspection des lieux, osant au crépuscule quelques vols brefs afin de se dégourdir les ailes plus qu’autre chose. Les temps des expéditions et reconnaissances ne semblaient pas encore de mise. Toute cette comédie l’amusait, et aussi lui réchauffait le cœur, mais il se demandait comment allait s’y prendre le volatil pour s’intégrer, et surtout s’il serait accepté par la faune locale, et qui sait, s’il n’irait pas jusqu’à convoler en justes noces avec une autochtone au plumage immaculé.

Lors des deux nuits passées à bord il avait été interpellé par le manque de mou-vement du bateau et donc de lui-même, bien qu’il ait été encore sur l’eau. Ce ber-cement du tangage conjugué au roulis lui manquait, manquait à son bien être, son équilibre, sa perception des choses et de l’espace... et il s’était demandé si cela ne participait pas justement de la musique des océans, si ce continuel et varié mou-vement n’était pas une composante importante de la gamme qu’il cherchait à dé-couvrir ! Il fut content de cette découverte et interrogation, et s’était dit que cela se-rait encore plus notable quand il irait dormir sur terre. Il nota cette découverte et se promit d’en explorer la voie, il ne fallait rien négliger. Là il avait mangé, l anuit était tombé, le port semblait assez calme et Diogène attendait qu’il aille faire son petit tour sur le port pour pouvoir chaparder ces restes de nourritures qui trainaient sur la table. Ensuite, ils écouteraient un peu de musique tandis que lui travaillerait, et enfin chacun irait se coucher, chacun aurait ses rêves... Les grands Labbe rêvaient-ils ? Il n’avait pas la réponse, mais pour Diogène il n’en pouvait être autrement.

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30 octobre 2011 7 30 /10 /octobre /2011 18:41

Assez difficile d'écrire ce jour, j'ai pris beaucoup de retard de ce fait, je pensais finir cette nouvelle ce dimanche... j'essaierai d'écrire ce soir et demain afin mettre un terme rapidement à cette écriture, afin d'honorer l'idée magnifique de Valdy comme promis. C'est assez dur car compliqué de me concentrer avec tout ce que j'ingurgite comme médicaments, et la douleur qu'entretient la position assise (désolé vous raconter  mes petites affaires de santé) puis faire une longue pause, et chercher un site plus approprié à l'écriture longue, ou alors faire un roman. Bonne lecture  à ceux et/ou celles qui  se sont attaché(e)s à cette histoire qui traine en longueur :-)

 

La nuit, vent contraire, mer à peine agitée, vitesse réduite, journée à tirer des bords le long de la côte atlantique de cette chère France... là à tribord, devrait être le golfe de Gascogne, dans l’air Sting qui chantait, et Clapton qui l’accompagnait de la gratte, et sur la rambarde, le grand Labbe qui se demandait ce qui se passait, car non habitué à une telle musique alors que la nuit était tombée. Etant donné les risques de collision, du fait de l’abondance des bateaux de pêche dans les parages, il avait mis en fonction le radar,  voilà qui sentait le retour à la civilisation, cela en était les prémices.

 

Un tour du monde en solitaire, pas si simple de reprendre une vie à terre ! Ce n’était pas rien que de partir ainsi. Certes il avait participé en 89 au premier Vendée Globe, tour du monde en solitaire non stop, sans assistance ni escale. L’aventure ultime, le grand doute et les interrogations qui s’ensuivent, le grand frisson de l’inconnu sur un 60 pieds, monstre conçu pour l’épopée sauvage et maritime, mais là, ce qu’il avait vécu tenait d’autre chose, participait d’une autre émotion, et le retour n’avait de ce fait pas le même sens, ne posait pas les mêmes questions et problèmes. L’arrivée d’une transat c’est aussi passer du rien des autres, sinon la radio, au tout des autres, en plus des radios ! Mais c’est aussi valider la performance, la rendre tangible et reconnue, l’aventure devient alors un partage, une sorte de troc, d’échange, dans le sens ou l’on donne un peu d’elle et de soi, pour obtenir  en retour la notoriété, la reconnaissance, celle qui permettra de continuer, de faire perdurer le bonheur, ce besoin d’adrénaline et de plaisir. Donc le retour sur terre prend une autre signification, nonobstant l’angoisse et la déroute qu’il génère, ce brouhaha des foules et cette agitation autour, si différente de celle de la houle. Cette obligation subite d’entrer dans la mouvance et l’artificiel, de passer d’un univers à un autre sans transition, sans préparation... conditio sine qua none et paradoxale de celui qui doit accepter ce qu’il cherche à fuir pour pouvoir fuir ! « It’s probably me ».

 

Dans les jours à venir il n’aurait pas à affronter les foules, à rendre des comptes, à s’expliquer, à se montrer, mais forcément il devra se remettre au rythme de la vie d’un terrien, changer de praxis et de praxie, se compromettre aussi... se devra de retrouver des repères et surtout de s’adapter à ce nouvel horizon qui se présentera à ses yeux, ce monde restreint et fermé, aux limites concrètes et tangibles...  cet univers où les mouvements seront bien différents, et l’attention autre, un monde dans lequel sa vigilance ne sera plus dévolue à la seule guidance de sa route, et l’observation placide du décor, mais mobilisée par la relation à autrui, par les règles communes... où son corps n’éprouvera plus ce bercement continuel de la houle, mais la réalité de l’attraction terrestre, sa raideur, sa rigidité... sa pesanteur. Le ciel n’y sera plus une étendue mais une sorte de couvercle, le soleil deviendra synonyme de jour et de beau temps, et les étoiles marqueurs de la nuit. Combien même son espace de vie fut restreint aux dimensions d’une goélette, il se retrouvera à l’étroit durant un certain temps dans son existence de tous les jours.

Durant un an il avait pris le temps, loin de l’immédiat, sinon dans la manœuvre, tout entier de lui, tout à la contemplation et au ressenti des choses et des sons, sans réelles contingences sociales, sans devoir rendre compte, ni se préoccuper des regards et des avis, des circonstances et de l’obligeance. Durant ce voyage il avait pu échapper au fatidique constat de Sartre, et s’éviter la nausée, ce perpétuel barbouillis afférent au constat de n’être que partiellement et confusément soi, soi par l’inévitable et nécessaire prisme des regards exogènes. L’enfer des incertitudes.

 

Il regardait la mer, comme Diogène le faisait aussi perché à l’avant du navire. Bizarrement ce dernier n’était pas parti faire son petit tour habituel, comme s’il sentait que quelque chose se passait, se tramait et qu’il ne devait pas s’éloigner de la goélette. Qu’allait-il devenir dans ce monde si différent du sien ? Pensa-t-il en regardant le grand Labbe. N’aurait-il pas du le chasser, aller contre sa volonté d’animal libre ? Toutes ces questions lui rappelaient les énoncés de philo du bac, et le firent sourire... peut-on être libre ? La liberté est-ce le droit de tout faire ? Peut-on être libre en société.... etc etc. bref, pour permettre au grand Labbe de rester libre n’aurait-il pas dû agir en le contraignant, en agissant contre sa volonté ! Il verrait bien, et de toutes façon l’oiseau pouvait s’en sortir seul lui, il avait des ailes, saurait se trouver sa pitance, il ne dépendait pas de l’homme... il n’était pas un enfant... son enfant. Chacun avait accepté le choix de l’autre sans attente ni requête ! C’était à Diogène de se prendre en charge, il avait déjà assez de tracas comme cela pour se soucier de l’avenir proche d’un goéland exotique !

 

Au départ de cette aventure il n’avait pas pris en compte le retour, le choc que serait ce retour, ni même qu’un changement pouvait se produire en lui et modifier sa perception des choses, de la vie. Il était parti à la recherche de la musique des océans, cette musique entendue partiellement au cours de ses longues courses en mer, et qu’il pensait pouvoir écouter plus tranquillement, plus intensément, transcrire même. Au fil du temps il avait pris conscience qu’elle n’était pas si simple à découvrir, à percevoir, qu’il fallait des conditions, que son oreille absolue ne suffisait pas... au point qu’il douta même de son existence, que peut-être tout cela n’avait était que des mirages, des illusions auditives... Mais il ne s’était pas découragé, avait procédé autrement, su modifier son approche, la rendre plus scientifique, moins émotive, sans pour autant perdre ce fil conducteur qu’était la capacité de s’émouvoir, et ramenait là des milliers d’enregistrements, de notes, d’images et d’impressions, et qu’avec du temps, du travail, de l’aide, et du recul... il saurait mettre à jour cette musique des éléments, son solfège... Rendre perceptible cette mélopée que certainement les premiers hommes entendaient avant que n’apparaisse la leur, et tous ces bruits qui avaient peu à peu rendues nos oreilles insensibles à ses fréquences et harmonies.

Tout cela prendrait du temps, demanderait un investissement total et profond de soi, de retourner sûrement sur d’autres mers, d’autres lieux dans d’autres conditions, il restait tant à collecter, à éprouver. En pensant cela il  réalisa que ce retour était aussi un départ, un début et une fin tout autant, puisque le dernier challenge qu’il avait prévu de relever, il ne le relèverait pas, et que jamais il ne participerait à The Race, sur ce magnifique trimaran que son ami architecte marin avait dessin pour lui, cette incroyable course en équipage qui aurait été l’apothéose d’une incroyable carrière... Le plus bizarre en ce moment de rupture, c’était qu’il n’éprouvait aucune tristesse, ni même de mélancolie ou de regrets, mais plutôt une sorte de béatitude, d’agréable satisfaction. Tout en regardant Diogène qui le regardait il se demanda si ce dernier n’avait pas compris avant lui ce changement profond, radical, et que c’était pour cela qu’il n’était pas parti !

 

 

 

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28 octobre 2011 5 28 /10 /octobre /2011 20:06

Comme chaque matin Diogène était parti tôt, certainement explorer ce nouvel océan et ses alentours qu’il ne connaissait pas, et ne reviendrait que lorsque le soleil se coucherait, silhouette magnifique et planante se détachant sur le ciel. Pour l’instant il était toujours revenu, et d’ailleurs pour lui éviter tout problème il avait quelque peu rapproché la goélette du continent, au risque que le grand Labbe trouve ce nouveau monde à son goût. Mais n’était-il pas libre cet oiseau ? Que se passe-t-il dans la tête d’un animal lorsque brusquement il change de territoire, de région et là de continent ? Ressent-il ce même dépaysement, cette même angoisse, ce sentiment d’abandon, de perdition, qu’éprouvent les êtres humains déplacés ? A voir Diogène, ce changement radical ne semblait pas le déconcerter plus que cela, d’ailleurs son nid se remplissait de plus en plus d’objets fauchés çà et là ! Ces cordages étaient plus une cache qu’un nid désormais, et parfois il le retrouvait en bas s’étant choisi un endroit propice au sommeil. Lorsqu’il le croisait, ce dernier le regardait avec ces petits yeux ronds sans plus tourner ostensiblement la tête de part et d’autre comme il le faisait auparavant quand il était sur ses gardes et méfiant. Non, il le regardait et clignait des paupières comme pour lui signifier son contentement. C’était les seuls échanges qu’ils avaient, ces regards appuyés. Parfois le soir, il venait près de lui, se posant soit sur le garde corps, soit sur le beaupré ou le bout-dehors, après être allé rendre visite à sa cache et vérifié son trésor. Là, il ne bougeait plus, paraissant écouter la musique, et regarder comme lui l’océan dans la pénombre, ou encore la beauté des étoiles si le ciel était suffisamment dégagé. Mais il partait toujours le premier, avec cette démarche claudicante de piaf, pour aller se coucher où bon lui semblerait. C’était comme un rituel entre eux, une forme de convention, de connivence.

 

Il avait décidé de longer les côtes, tout en restant à une certaine distance de ces dernières, afin de ne pas être trop perturbé par les navires, il remontait lentement, tranquillement, non pas qu’il voulait retarder l’arrivée, mais simplement pour continuer à être bien, à ressentir. D’après ses calculs ils devaient être à la latitude de Tanger et bientôt entreraient dans les eaux territoriales espagnoles. Il faisait doux, et tout en buvant un café tiède et écoutant « Bibo no Aozora » morceau tiré de l’album Babel, musique éponyme du film, il revoyait tous ces instants particuliers et si singuliers qu’il avait vécu durant ces derniers mois, et bien que certains avaient été houleux, dangereux, il avait toujours ressenti une espèce de placidité, de décontraction, de béatitude même, sans qu’une seule fois la peur ne se fût manifestée ! Ni même le soupçon d’un danger. Le temps paraissait s’être figé, concentré et étiré à la fois dans ce ressentiment des choses et de l’espace, tout avait semblé long tout en étant bref lorsqu’il y revenait ensuite par la pensée, drôle d’impression, il s’était comme abstrait du temps commun, distrait de la réalité et de sa tangibilité !

 

Il n’était pas un écologiste au sens politique du terme, il aimait la nature certes, mais pas au point de la révérer et d'en sortir l’être humain comme certains excités le prônaient avec violence. L’Homme était partie intégrante de celle-ci, on ne pouvait l’exclure comme on ne pouvait exclure le progrès au nom du puritanisme écologiste et stupide, sachant que rien n’arrêterait les produits et sous produits de l’intelligence ! Il fallait être plus... plus attentif et prospectif, mais que valait le risque à long terme d’une désertification des océans, face aux échéances des banques pour un patron pêcheur au bord de la ruine ? Comment celui-ci pouvait-il penser aux années futures alors qu’il n’était pas sûr de son lendemain ! Pas simple que tout cela, d’ailleurs y avait-il une réelle solution, n’était-il pas déjà trop tard ? De toutes manière la vie surmonterait cette catastrophe, comme elle l’avait fait depuis des millions d’années, extinction, après extinction, seulement nous ne serions plus là pour le voir, rien de plus ! Comment pouvait-il condamner le progrès, lui qui en avait tellement bénéficié, au point de repousser les limites de la navigation à voile ! Non, il ne regrettait pas ces magnifiques multicoques avec leur mat aile et pivotant, ces coques si solides et légères en carbone qui tapaient dur dans la vague, ces communications satellite en temps réel, ces prédictions magiques qui faisaient gagner les courses... toutes ces choses inouies qui permettait à l’homme d’en savoir plus sur lui-même, son avenir, et son passé tout autant. Il n’était pas parti pour un voyage à rebours, un retour au bon vieux passé, il était venu comprendre les océans, les éléments, autrement que comme un marin cherchant à avancer au plus vite et au mieux, rien d’autre... rien d’autre... comprendre, écouter, savoir prendre le temps pour le faire, se le donner... pour ajouter cela au reste, aux autres acquis, et peut-être ainsi les pondérer, faire en sorte que l’on regarde autrement, que l’on écoute autrement. Il n’était pas un passéiste forcené, les souvenirs et leurs parfums avaient leur l’importance, les traditions aussi, le savoir faire idem... mais il n’irait pas contre l’évolution, sans la sanctifier pour autant.

 

La goélette allait de l’avant, brisant les vagues, la journée s’avançait, les musiques se succédaient, parfois le silence, l’autre musique; il enregistrait, écrivait, regardait, se mettait à penser, à revivre, passé proche et lointain, futur proche et avenir... il avait le temps, et cette lucidité limpide son corolaire, seulement possible quand l’esprit n’est pas pressurer par les priorités d’un quotidien matériel et social. Ce temps qu’il s’octroyait, c’est la futilité du modernisme qui le lui avait offert, sa célébrité de navigateur, cet attrait des foules pour ceux qui paraissent encore savoir dompter la nature par leurs propres moyens ! Cette nature devenue une sorte d’ennemi mystère, que l’on n’aborde plus que par des ersatz et des similitudes. Il gagnait sa vie en affrontant les éléments, en faisant rêver les autres, en vivant sa passion, alors que les trois quarts de l’humanité crevaient de fin, et le regardaient comme un héros ! Mais serait-il encore le même au retour ? Aurait-il encore envie de cette façon de naviguer ? Saurait-il encore ignorer la musique et les murmures du monde ? Ce qu’il avait découvert, ressenti ne serait-il pas désormais un...désavantage à l’instant de se concentrer sur l’essentiel ? Voulait-il d’ailleurs encore de cette vie là ? Il avait suffisamment d’argent pour subsister, et savait qu’il pouvait en gagner facilement en allant çà et là se montrer ou bien encore faire de la pub pour une absurdité quelconque ! Il se fichait de se prostituer à partir du moment où cela lui permettait de vivre sa vie comme il l’entendait. Il y réussissait par l’absurde, sans se leurrer ni donner des leçons... il jouait le jeu qui était le sien et que l’on voulait lui voir jouer, le reste lui appartenait.

 

Tranquille la journée avait passé, au gré des vents et de la houle, des pensées et des souvenirs, des questions et des réponses, de la musique et des livres, le crépuscule allait arriver, Diogène en son giron, la nuit serait belle et calme, pleine d’images et de rêves, de paysages et de lumières changeantes. Il reverrait la banquise parturiente accouchant des icebergs dans un fracas incroyable, le soleil s’enfonçer dans la mer et laissant son sang s'écouler sans blessure, la houle devenir une ondulation qui déplace ses tonnes sans efforts, attirée par la lune et envoûtée par le vent... il verrait le monde  tourner lentement, et lui avançant en son sens,  le jour étouffer la nuit et rendre au soleil sa sève, et la Valéria danser sur les vagues sans faire montre de fatigue telle une ballerine du bolchoï. Il verrait ce que personne n’a jamais vu. Diogène allait sûrement bientôt arriver, il fit jouer le Stabat mater et descendit préparer son repas.

 

 

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27 octobre 2011 4 27 /10 /octobre /2011 16:42

 

Les dépressions et leurs bousculades n’étaient plus que d’agités et tumultueux souvenirs maintenant, la mer avait retrouvé son visage accorte et souriant, encore une semaine à remonter plein nord et ils seraient, tous les trois, à la fin de ce périple de presque un an à quelques jours près. Le vent avait molli depuis plusieurs journées devenant maniable mais se refusant encore, la goélette allait de l’avant en de longues bordées, serrant au mieux la brise, le soir allait bientôt tomber, Diogène était parti depuis ce matin et n’était toujours pas revenu. Etait-ce l’approche des Canaris ou du continent, qui avaient attisé sa curiosité ? Ou peut-être s’était-il lassé de cette vie de terrien ? Il se refusait imaginer  au pire, l’accident, l’égarement, ou qui sait, la connerie d’un marin au fusil trop nerveux... la compagnie du grand Labbe à la tombée du soir lui manquait, ils avaient si souvent partagé cet instant depuis leur premier jour de colocation, et là, de se retrouver seul lui faisait tout drôle. A un moment donné, il avait failli mettre le « Stabat Mater » de Vivaldi, comme pour conjurer le sort, ou alors pour le rappeler, le faire revenir, à l’instar d’un chien que l’on siffle lorsqu’il s’est trop éloigné. Mais il s’était retenu de la faire, Diogène n’était pas un chien, un domestiqué, s’il ne revenait pas c’était qu’il avait ses raisons, voilà tout... il était libre l’oiseau, libre de ses choix, de ses contingences.

 

Bien que solide, fort de caractère, peu habitué à s’apitoyer, à se laisser dominer par la sensibilité et les sentiments, non pas qu’il n’en avait pas, mais parce que c’était ainsi que son grand père l’avait initié à la navigation, à la vie, et cette absence le touchait bien plus qu’il ne voulait l’admettre. Il alla à la minichaîne et fit taire  en plein riff la guitare de David Knopfler du groupe Dire Straits. Après quelques secondes d’hésitation et de recherche, c’est la voix de Léo ferré qui se fit entendre, pour se mettre à conter aux éléments qu’avec le temps tout s’en allait, choses et gens, que battements de cœur et souvenirs s’évanouissaient, forcément un jour, de la galerie j’farfouille.

 

A bâbord le soleil s’approchait lentement de l’horizon, glissant imperceptiblement sur la toile amatie de ce ciel gris bleu. La goélette soulevait une écume légère qui s’étirait de l’étrave à la poupe, soulignant le sillon ouvert en amont. Son ombre et son image faisaient de même. De longs nuages, colorés de rouge et d’indigo par la lumière de l’astre mourant, s’étiraient dans la longueur des cieux  endeuillés, et sur l’eau s’en vint s’épancher, telle une lente hémorragie, un sang à l’hémoglobine orangée. La nappe safranée s’étalait sur les flots en des reflets rosés, en son milieu, plus clair, dans l’axe du soleil couchant, un chemin de lumière vermeille, un vernis scintillant écaillé. Tout cela était beau, et bien plus que cela même, avec le vieux homme invisible qui disait sa complainte du temps, avec le vent léger et frais du soir qui caressait les voiles et la peau, avec les bruits des matériaux qui travaillaient, qui résistaient aux contraintes, avec le chuchotement des clapotis, celui des frottements de la houle qui danse.. avec tout ces paroles... que le monde peut exprimer. Il aurait aimé que Diogène soit là à partager avec lui cet instant.

 

Bien que prévenu, et pas du genre à se laisser aller à la nostalgie, il ne put l’empêcher de se manifester, de sourdre petitement, au fur et à mesure que le ciel et la mer se peignaient de ces couleurs de meurtre, d’un lent, sublime, et délicat assassinat du jour. Oui, tout s’en allait, tout se sentait blanchir et glacé dans ce lit mouvant de hasard, se sentait perdu et floué par les années perdues... Cet étrange sentiment de petite mort, de l’impossible retour, quand se termine les vacances, l’enfance, la jeunesse, lorsque se finit un voyage, une époque...cet instant de ténèbres, entre douceur et angoisse, cette acidité dans le cœur et la gorge qui fait poindre les larmes... ces sanglots et l’envie de tout retenir, et de partir à la fois pour au plus vite s’éloigner de ce que l’on va quitter, afin que ne dure pas, l’instant qui précède le départ. Une année magnifique, merveilleuse, non pas à fuir le modernisme, la folie d’un monde ivre de vitesse et de changement, pas du tout, mais pour simplement retrouver des choses oubliées, des choses si évidentes, si simples, si universelles et insignes, pour qu’elles s’ajoutent aux autres, pour qu’elles les pondèrent, les relativisent, les rendent plus prégnantes et significatives. Avec le temps va, tout s’en va, les jours, les êtres, les horizons, les amours, les amis, les souvenirs, les silhouettes et les ombres, et parfois, les grands Labbe... et les envies de dominer le monde. A quoi bon continuer cette course contre le temps, cette ivresse du toujours plus vite, du toujours plus beau, il avait tout gagné, tout vaincu, et si peu ressenti, si peu vécu, si  peu... aimé. Il n’était que la coupe América, ce succédané de navigation, cette régate d’un autre monde pour gens fortunés, à laquelle il s’était toujours refusé de participer. Là, sur cette goélette, seul, ou presque seul, à l’encontre de tous  les principes, ses principes, il avait tant ressenti, tant vu, écouté, senti, touché, partagé, donné, aimé, tant fait dans cet espace si réduit en cet espace si vaste, il avait arrêté le temps et vécu. Il avait tant à vivre encore, à éprouver au lieu plutôt que de n’avoir de cesse de... prouver.

 

Il avait ouvert une heure auparavant une bouteille de bordeaux, côtes de bourg, et maintenant il laissait  traîner en bouche chaque goulée qu’il prenait, regardant au loin, les derniers sursauts rougeoyants du jour, regardant l’infini d’un ciel délavé par la pénombre, où plus rien n’était sinon quelques nues grises et mauves, et la silhouette d’un oiseau qui venait à lui, prenant son temps en glissant sur l’air, ami revenant dont on ne savait où, mais rentrant chez lui... à bord de la Valéria.

 

Avec le temps va, tout s’en va... mais parfois, avec le temps, à bord, les grand Labbe s’en reviennent.

 

 

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26 octobre 2011 3 26 /10 /octobre /2011 17:57

 

Encore un mois et il serait de retour, la boucle serait bouclée... plus que la remontée atlantique vers le nord, contre vents et courants, et ça s’en serait fini de tout cela, de cette vie totalement vouée aux sensations, à l’absorption du moindre son, mouvement, signe... Klaus Meine de sa voix si spéciale, tant féline, avec cet anglais mâtiné de sonorité teutonne, chantait « Still loving you », la mer était assez formée, la houle ample, vallonnée, donnant l’impression d’une succession de larges et arasées collines, reliefs fluents à la chevelure d’écume. Le mauvais temps s’en venait, il en apercevait les prodromes dans le lointain, où ciel et mer ne faisaient se mêlaient dans une espèce de camaïeu gris sale et épais, accumulation de cumulo-nimbus gras et gravides, qui, par leur épaisseur sombre, commençaient à masquer la lueur du jour. Le groupe Scorpions venait de se taire, il alla vers la mini chaine et lui fit jouer « Eja Mater, Fons Amoris » qu’il pensait être de circonstances après avoir jeté un œil sur l’horizon obscurci..

 

Cet extrait du Stabat Mater de Vivaldi, il le savait, était aussi le morceau préféré de Diogène, car à chaque fois qu’il l’écoutait ce dernier allait se coucher sur l’amoncellement de cordages qui lui servait de nid, et ne bougeait plus, fermant même les yeux semblait-il. C’était assez étonnant comme attitude, comme si ce "chiaroscuro" musical le touchait au plus profond de sa sensibilité de volatil ! A en perdre sa nature méfiante et animale ! Depuis quelques temps le grand Labbe avait fait sa couche de cet enroulement de cartahus situé à la poupe du navire. Un jour, alors que l’oiseau s’en était éloigné pour se dégourdir les ailes, il était allé voir de plus près ce nid improvisé et ne fut pas étonné d’y découvrir un tas de babioles que Diogène avait barboté çà et là au cours de ses explorations de la goélette, car monsieur le philosophe cynique et à plumes, mis en confiance par leurs rapports d’indifférence mutuelle, s’aventurait désormais à l’intérieur du bateau, et il le retrouvait fréquemment dans la cambuse d’ailleurs. Paradis pour ce chapardeur s’il en était. Leurs relations se limitaient à une sorte de cohabitation, où chacun semblait ne pas se préoccuper de l’autre, partageant cet espace, sans  se gêner, ni se fréquenter vraiment. Bien sûr tout cela n’était qu’une parodie, une comédie, un sorte de jeu, de convention, de convenance, car l’un et l’autre s’observaient  à la dérobée  ne ratant rien de ce qui se passait.

 

Il lui fallait maintenant réduire la voilure et se tenir prêt au combat avec la barre vu le grabuge qui s’annonçait en face. Cela allait être  un moment incroyable de chahut, de déplacements brusques et d’amplitudes. Tout le corps, tous les sens allaient être agressés, soumis, activés, violentés. Cette musique lui semblait être de circonstance, bien adaptée à l’agitation des éléments, à leur fureur, leur déploiement... une complainte de la douleur, dans la violence de mouvements et de bruits, de ruptures et de chocs. De prime abord il avait voulu mettre le « prologue du requiem » de Verdi, mais cette grandiloquence ne convenait pas encore, elle aurait étouffé la musique des choses, l’aurait presque masquée. Il allait être bousculé, frappé, giflé par l’air et l’eau, la goélette elle même allait le brutaliser, vouloir se rebeller, s’émanciper et suivre la bestialité des éléments, s’y soumettre... toute la beauté viendrait de la maîtrise, de passer sans heurts, sans forcer, dans une sorte de danse, de ballet aheurté, mais sans dépasser la limite des contraintes, sans salir la chrographie nécessaire et aléatoire. Il fallait que cela soit... beau, beau dans toutes les acceptions du mot, dans toutes les possibilités de le vivre et ressentir, beau dans cette parfaite complétude de toutes les perceptions. Dans quelques minutes et durant peut être des heures, son corps, son oreille absolue, ses yeux, ses muscles et articulations, ses tendons et ses viscères, sa mémoire, son incertitude et sa naïveté, allaient éprouver, apprendre, dans cette sorte de cacophonie en trois dimensions, une nouvelle et différente musique, il ne pouvait manquer cela. Il devait absolument s’y confronter.

 

Diogène ne semblait pas de cet avis, et n’était plus sous le charme du chant, il avait décidé de se retirer pour se mettre à l’abri du mauvais grain. Il savait qu’il le retrouverait plus tard, qu’il ressortirait à moitié assommé de la cabine, éberlué, avec sa démarche caractéristique accentuée par les conséquences des valdingues qu’il aurait à subir tout au long de ce rodéo maritime. Il alla fermer les écoutilles. Se remit à la barre, bien campé sur ses jambes, alerte, protégé par sa tenue spéciale et ses gants, prêt à vivre le spectacle, et y en être. Déjà les vagues venaient se fracasser et exploser  sur la coque, shrapnells liquides de saumures, puis s’épandre et inonder le pont.

 

La goélette paraissait un fétu de paille dans cette succession d’ondes furieuses, sans cesse bousculée, portée en hauteur, pour aussitôt retomber lourdement dans des creux abyssaux où la mer semblait vouloir la recouvrir et l’absorber.

Ce n’était que claquement, craquements, souffles et stridulations, coups, chocs, éclaboussures, cinglures de sel et d’eau, dans une pénombre épaisse collante gluante et grondante. Une sorte de tremblement de mer, de séisme marin, où les hautes vagues s’effondraient pour aussitôt se rebâtir, se reconstruire, s’enfantant sans cesse d’elles mêmes, parthénogénèse des fluides, progéniture bâtarde du vent et de l’océan. Il n’entendait plus maintenant le Stabat Mater, et savait qu’il venait d’entrer dans l’antichambre de l’enfer, et les vagues, incubes informes, se chargeaient bien de l’accueillir et de lui faire savoir. Dante n’aurait pas fait mieux pensa-t-il, et aucuns n’avaient encore su écrire et jouer un si parfait oratorio !

 

 

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24 octobre 2011 1 24 /10 /octobre /2011 21:23

 

Dans quelques heures il passerait le cap de Bonne espérance, cela faisait deux jours qu’il avait quitté L’île Rouge où il avait fait escale quelques temps afin d’avitailler et de réparer les petits dégâts de la Valéria, notamment ceux sur les voiles, causés par les tempêtes lors de son passage dans le pot au noir. A bâbord, en fond de décor, se dessinait les côtes d’Afrique du sud ; Léo Ferré chantait la fuite du temps, la mer était agréable et belle, il se sentait bien à la barre, le grand Labbe, perché sur le bastingage, semblait lui aussi savourer la beauté du paysage qui les entourait ; au loin sur l’horizon, le soleil plein, tel une orange Afrikaner bien mûre, amorçait sa descente vers l’Atlantique. Bientôt serait le chemin du retour, la remontée au nord, la fin des mers chaudes et tourmentées, la lutte contre d’autres vents et courants. Que d’émotions emmagasinées, d’images, de souvenirs, d’impressions, si différentes des précédentes, dans de précédentes aventures, et ce sentiment aussi d’avoir trouvé quelque chose, à tout le moins d’en avoir pressent puis ressenti l’existence, et de savoir que ce n’était plus qu’une question de temps et de patience pour la faire éclore, sortir au plein jour. "Avec le temps va tout s’en va, l’autre à qui l’on croyait.... "

 

Depuis des mois il se sentait libre, libre d’un poids dont il n’arrivait à définir la cause réelle, il se sentait léger, allégé, si bien dans sa cénesthésie, cette perception si étrange et indicible de soi... comme s’il se sentait vivant pour la première fois de sa vie, et qu’auparavant il n’avait fait que paraître, donner aux autres ce qu’ils attendaient de lui, joué un rôle, afin que tourne tranquillement la terre sociale, sans trop de heurts et de chahut. Mais peut être aussi, pour pouvoir s’endormir sans se poser trop de questions. Il avait retrouvé le bonheur de naviguer, les plaisirs des manoeuvres et leurs élégances, le travail sur les cartes, l’étude du ciel... et sa contemplation. Et puis ces instants insignes, si simples et beaux, comme cette arrivée nocturne à Madagascar, ombre posée sur l’eau avec ses yeux scintillants, tandis que les Moody blues leur racontaient la nuit de satin blanc ; lui à la poupe savourant un vin de parfums et d’astringence dont les tanins asséchaient la bouche à la rendre rugueuse. Mimétique d’une eucharistie, d’une action de grâce, d’un sacrement en l’instant d’un partage, d’une communion. Madagascar témoignage vivant d’un passé des Hommes et des bêtes, pays de fleurs et d’étonnement, de passages et transhumances. Madagascar, enfant arrachée à l’Afrique bien avant que les Hommes ne se déchirent. Et bientôt le Cap, avancée du pays de Mandela, de ce voyageur solitaire, immobile, qui durant plus de vingt apprit des autres en restant seul, incarcéré, mais libre, ô combien libre au-dedans, libre d’oublier la vengeance.

 

Il se sentait marin, homme de la mer, compagnon de celle-ci dans l’assomption du risque, et non plus son utilisateur méfiant. Il pensait à son grand-père qui lui avait transmis directement son savoir, sa passion, car son père lui n’avait pas voulu prendre ce chemin, la suite des affaires familiales, préférant aller travailler dans les bureaux des chantiers navals. Une façon de rompre avec l’autorité, le fatalisme, l’atavisme peut-être, mais aussi pour dire non, sans avoir à le prononcer vraiment en face. Et puis il y avait sa grand-mère, femme d’avant-garde qui avait préféré l’amour, sa vérité, sa force de vie, aux apparats du bien être, de l’argent, du confort... sachant que tout cela n’avait qu’un temps, et qu’ensuite il lui aurait fallu se mentir jusqu’à la fin de ses jours... faire accroire. Elle avait choisi la modestie sans effort, sans ostentation, une vie de valeur et d’émotion, une vie où l’on cherchait le bonheur dans les petits instants, les petits endroits où il se cache, pour ensuite le partager ou l’offrir. Elle était si belle en elle, si belle en son regard sur les choses, sur les gens, sans que le temps ne semble altérer cette beauté, comme si les rides bien que présentes ne se voyaient pas, n’aient pas cette prégnance qu’elles ont chez les autres. Il l’avait aimée, et l’aimait encore comme l’on aime une grand-mère, vieille femme douce au parfum de jadis, qui semble mieux comprendre les enfants que les parents, qui connait les lieux enchantés et les histoires qui font dormir. Elle était en lui par ces souvenirs, mais aussi en inconnue, dans les traits, la beauté magique et fascinante de cette jeune femme qu’elle avait été. De cette femme dont il était encore maintenant éperdu, qui n’existait en fait que par les photos et le désir qu’il en avait conçu... ce désir inextinguible et castrateur. C’était un mélange de tout cela qui constituait en l’instant ce bien être qui l’étreignait, cet onguent émollient de son âme.

 

Il jeta un coup d’œil sur le pont au pied du garde corps, Diogène, le grand labbe, était couché sur le cordage où il avait établi ses quartiers depuis quelques temps. Il lui arrivait parfois de partir faire un tour, mais revenait toujours, comme s’il avait voulu se dégourdir les ailes. En absence de vent, alors qu’ils étaient encalminés, il lui arrivait d’aller se poser sur l’eau à quelques encablures du bateau et rester ainsi sans bouger bercé par la faible houle. Le reste du temps il se perchait sur une bôme ou sur le bordage, parfois en haut d’un mat... de temps à autre il explorait la goélette par petit bonds, soutenus d’un coup d’ailes ou pas, ou bien encore dans cette démarche de mal dégourdi du plancher qu’ont les grand oiseaux. Il s’était refusé à le nourrir directement, pour ne pas l’apprivoiser, l’aliéner, et laissait donc trainer çà et là des restes que Diogène se plaisait à chaparder. L’on aurait pu croire que c’était une sorte de jeu entre eux deux... on aurait pu le croire. Mais les oiseux  savent-ils qu’ils sont libres ? Ont-ils ce bonheur de voler qui nous habite ? Car en fin de compte chacun de leur vol est une dépense d’énergie qu’il faudra recouvrer par une recherche incertaine de nourriture...Peut-être que Diogène avait-il comparé les situations et choisi d’être... sédentaire ! Ou alors avait-il pris goût à la musique, et à la contemplation d’en bas des océans...qui pouvait le dire au vrai ?

 

Demain ils franchiraient ensemble le cap, en écoutant « A million miles Away » de Rory Gallagher, cet homme habité, qui chercha ailleurs ce qu’il avait en lui, sans savoir vraiment où il résidait en fin de compte. Demain serait un autre jour, presque identique au profane mais ô combien différent pourtant à celui qui sait ressentir et voir autrement qu’avec les yeux.

 

 

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24 octobre 2011 1 24 /10 /octobre /2011 18:47

Depuis de mois il choquait, affalait, bordait, hissait, ferlait, déferlait, faisait et défaisait, allait au portant ou au près, entre pétole et coup de vent, mer d’huile et mauvais grain, moulinant, et moulinant encore, d’un sens ou de l’autre, selon. Dans quelques jours il serait en vue de Madagascar, après des jours et des jours passés dans le pot au noir, où il avait essuyé des dépressions incroyables ensuivies de calmes interminables, les vents passant soudainement de rien à près de quarante nœuds ! Tournant et doublant sans que rien ne le prédise ! Tout cela il le savait, mais cette fois ci l’avait abordé autrement, non pas pour avancer, maîtriser une allure, au contraire, pour ressentir au plus près ces variations, ces contraintes sur lui et le navire, ne faire qu’un avec les éléments dans l’esthésie la plus totale, dans l’acuité exacerbée des sens et des émotions. Toujours à l’affût d’un silence ou d’un bruit, d’un son, d’une musique nouvelle, incongrue, différente, dissimulée. Toujours dans le partage et l’expression de la sienne, de cette musique qu’il avait emportée avec lui, pour, dans un premier temps l’écouter aux instants de repos, puis, dans un second temps décidé de la de soumettre aux océans, pareillement aux présents que l’on offrait aux sauvages à dessein de se les concilier. Ou peut être cela avait été une sorte d’offrande, de cadeau propitiatoire à quelques de ces Dieux d’une intuitive mythologie.

 

Dans son ordinateur portable, des milliers de fichiers, des photos, des sons, des réflexions, des ébauches de théories, des partitions à peine ébauchées, des musiques murmurées, fredonnées, mais pas de réelle solution, pas de réelle musique primale... Il avait beau faire, essayer, il ne trouvait pas l’entrée, sa note de rosace qui lui aurait permis  de déchiffrer tout cela. Il avait rangé, dépouillé, classé,  collecté, effacé, travaillé, mais c’était résolu à ne plus s’entêter et d’attendre le retour sur terre ferme pour s’attacher à une analyse plus scientifique avec des moyens appropriés. Il contacterait un ingénieur du son et un musicologue, des musiciens, des historiens de la musique, des chorégraphes et que savait il encore... des gens à l’émotion à fleur de peau, ouverte, prêts à recevoir son idée, à la ressentir et partager, son nom ouvrirait beaucoup de portes, il en était convaincu, et alors il trouverait enfin la solution, ouvrant une porte sur un nouveau monde, une nouvelle musique, attachée au corps plus encore. Il livrerait à l’humanité la mémoire des sons, l’ancêtre premier des notes et de l’émotion.

 

La musique était devenue une sorte d’accompagnement mais aussi incantatoire, appelant les éléments, les divinités, les provoquant peut-être, sorte d’appeau, de passeport ou d’oblation, pour être autorisé à franchir les limites interdites aux profanes et normalement infrangibles, sinon par nécessité de conduite, aux risques du contrevenant. Il connaissait la mer, ses dangers, ce qu’il ne fallait pas faire et jamais faire, comment contourner, éviter, profiter, détourner, mais pour la première fois de sa vie de marin, d’aventurier des océans, il avait navigué à rebours, des vents, des courants, et des conventions et des usages ! Il s'était en quelque sorte émancipé de son passé. Et pour cela, en espèce d’immolation, en échange de leur clémence, il leur avait offert la connaissance de sa musique, leur avait donné « Epitaph » de King Crimson, «  Beneath et Phrygian Sky » de Loreena Mc Kennitt, un Oratorio et une suite pour violoncelle de Bach, les « Gnossiennes » de Satie, l’adagio d’Albinoni, « Don’t give up » de Peter Gabriel, Simon & Garfunkel, et tant d’autres contemporains ou non. Il avait encore à naviguer avant que de rentrer à bon port, et autant à partager et offrir à ces Dieux, en espoir qu’ils lui livrent en partie la clé de leur mélodie, l’accès à l’écoute de leur symphonie. Un seul morceau n’avait pu être joué, car les circonstances ne l’avaient pas permis, il le gardait en réserve au cas où... l’exception, celle qui confirme la règle, la vague scélérate ou la folle tempête, ces instants et circonstances qui terrorisent les êtres, au point que, ne pensant qu’à leur survie, ils en oublient d’écouter, de comprendre ! Il savait que c’était là qu’il trouverait la réponse, la solution, en l’intime du danger, dans cette folie des océans, sous les déferlantes gigantesques, en la tourmente la plus absolue, là d’où personne n’est revenu... évidemment que c’était un risque, plus encore, de la démence, mais il avait envisagé cette hypothèse, et d’en faire la démonstration, de résoudre l’équation, au mépris des règles de sécurité et de la raison. Cela allait à l’encontre de tout ce qu’il avait appris, d’abord de son grand-père, puis de sa pratique et de ses expériences. A bien réfléchir ça n’avait pas de sens, de logique, pouvait paraître pour de la folie pure, que son errance solitaire durant ces mois de navigation lui avait fait perdre la tête, et pourtant pour lui, comme suite à toutes ces nuits de réflexion, à tous ces instants à regarder et écouter la mer, cette solution apparaissait être la plus propice, la plus avérée, évidente. Cependant il n’avait pas rencontré les conditions idoines qui lui l’auraient décidé à franchir le pas, à s’y soumettre. Il avait encore du temps, et là, allant au près, bord après bord, tandis qu’il avançait au mieux en serrant le vent, « California dreamin’ » des Beach Boys s’offrait aux éléments, et semblait plaire aussi au grand Labbe qui ne s’était toujours pas décidé de quitter le bord, et y prenait d’ailleurs de plus en plus ses aises.

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23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 13:42

L’étrave comme depuis le départ fendait l’océan dans ce balancement imprimé par les vagues, traçant son sillon éphémère. Ils avaient repoussé l’Indonésie à tribord et faisaient cap, elle et lui, vers Kerguelen, laissant au loin l’Afrique, Madagascar, la Somalie et ses pirates, les pétroliers et méthaniers, et tous ces cargos de la consommation, convoyeurs métalliques labourant les flots sur leurs autoroutes maritimes. Il se sentait bien, quoi que fatigué, continuel spectateur de ce qui l’entourait, de ce qu’il partageait et découvrait, lui qui avait déjà tant vu, tants voyagé. Mais ce voyage n’était pas une course, le bateau n’était pas de carbone, ses bruits, sa souffrance dans l’onde n’était pas la même, le bois disait sa tension, sa résistance, ses tiraillement, tandis que les matériaux de synthèse ne faisaient que restituer et amplifier les ondes de choc, la sévérité de leur rigidité. La goélette elle vivait la mer, la combattait, s’en jouait elle avait sa musique, ses plaintes et sa souffrance. Elle lui parlait, le conseillait, l’avertissait, lui disait quand il ne devait pas passer outre se possibilités, elle savait prendre la vague, glisser ou amortir sa percussion. Au travers de la barre, de sa façon d’être chahutée, dans son allure et l’abattée, sa facilité de se déhaler et de capeyer aussitôt l’embûche évitée, la Valéria vivait, l’accompagnait sa quête, la comprenait même. Elle n’était pas l’instrument d’une conquête, mais une partenaire, une compagne.

 

Il savait désormais qu’il ne fallait pas forcer les choses, comme il avait accoutumée de le faire lors des transats, mais plutôt de se laisser porter, emporter, apprivoiser à dessein d’affaiter ; que chacun se méfiant de l’autre, attendait de comprendre ce qu’il en était de son attente, avant que de se départir de sa méfiance. Pour la première fois depuis des années, il retrouvait cette osmose, cette symbiose, cette mutualité, entre lui et l’océan, où chacun apporte et reçoit de l’autre sans le priver, ni de le faire à son propre détriment. Cela lui rappelait ses premières émotions de marin, lorsqu’enfant son grand père l’emmenait au large sur cette goélette, puis bien après sur ce chalutier qu’il avait armé. Cet incroyable de la découverte, quand rien n’est en soi pour comparer, cet étonnement des sensations nouvelles mêmes pas imaginables, l’instant premier, son authenticité, sa pureté, à l’instar du premier émoi enfant d’un troublant regard impromptu.

  

La mer, il l’avait de suite aimée, coup de foudre instantané, tant par ce qu’elle déployait sous ses yeux, que par sa force plénière, cette puissance contenue et délicate, qui d’un coup pouvait tout emporter et balayer devant elle, à laquelle personne ne pouvait résister, et dont il fallait s’accommoder pour déjouer sa contrainte, sans jamais l’affronter vraiment. Il était impossible de fuir, on ne pouvait que se débattre et accompagner sa prépotence, ou alors se soumettre, et ne jamais en revenir. On ne domptait pas les océans, on s’en arrangeait, du mieux que l’on pouvait. Là elle semblait accorte, comme voulant faire montre de bienveillance, de magnanimité, hôtesse accueillante, et la goélette n’en demandait pas plus pour filer son allure, épaulant les lames bien formées, savourant l’embellie, remontant au vent, vers cet ailleurs tourmenté... cet ailleurs où les dépressions s’ensuivent et se renforcent, bousculant, chahutant, bringuebalant, les audacieux qui osent venir les affronter sans vergogne ni peur. Bientôt seraient les îles de la Tentation, puis la remontée vers le nord et le pot noir, où ensemble, elle et lui, côte à côte, ils affronteraient la convergence des masses d’airs et son imprévisibilité, cette alternance de calme et de tempêtes, ces crachins et brumes opaques, les pluies diluviennes danst la furie de la houle et des vagues.

 

Dans cette espèce de chahut, d’agitation de l’eau et de l’air, l’embarcation s’engageait fortement, gîtant jusqu’au point que, parfois, la surface de l’eau  s’en venait lécher le bastingage et se déverser sur le pont, bras de fer puissant entre les voiles gonflées et la retenue de la quille. Dans cette lutte de la goélette et des éléments, Michel Portal et son saxophone, eux, sonnaient « Mozambique ». Puis, entre les à-coups de l'étrave sur  la masse toujours plus élevée des vagues, "Dust in the wind" de Kansas viendrait prendre sa juste place dans ce concert  d'une poétique violence. Par ce voyage il avait réuni et réconcilié ses grands- parents, unifiant amour de la mer et celui des arts, musique primitive des éléments et celle sophistiquée des Hommes, il avait perçu cette nouvelle esthétique, cette nouvelle esthésie, conciliant, confondant, les sensations du corps et les vibrations, pour n’en faire qu’une émotion, entière, globale et plurielle à la fois. Tangage, roulis, chocs, pluie, écume, notes, souffles, cris, silences, couleurs et salinité, soleil et ombres, orchestres et solitudes, vagues et infini des cieux, il avait de l’instant, de chaque instant, un ressenti, une perception unique, inégalée, de son humanité, de sa totale appartenance à ce monde... à ce monde merveilleux aux coulisses ignorées.

 

Le grand Labbe semblait avoir pris ses quartiers sur la goélette, s’y trouvant bien, chapardant ce qu’il pouvait quand il le pouvait, circulant à son aise sur le pont par bonds, inspectant çà et là, sans pour autant se laisser approcher. La musique l’intriguait toujours, et il tournait  de façon curieuse et frénétique sa tête si mobile, de droite à gauche puis de gauche à droite, à chaque fois qu’il entendait celle-ci, Il reprenait peu à peu des forces, et bientôt prendrait son envol, pour à tire d’elle retrouver son territoire, trop épris de sa liberté même si parfois, il n’y trouvait pas sa pitance.

 

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23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 10:59

 

Ciel étale, dans sa froidure claire et bleue, le continent blanc se laissait entrevoir, il remontait le fil di jour voguant en ces eaux froides, sur une mer agréable. Tout avait changé en lui, il continuait de saisir les bruits et  murmures extérieurs, mais sans vouloir cette absoluité de comprendre, de comprendre maintenant, laissant faire les choses, acceptant les règles tacites des éléments, ayant admis qu’il n’était pas encore prêt, et que ceux-ci, un jour, l’accueilleraient au sein de leur invisible salle de concert... il lui fallait donner des preuves, leur faire allégeance.

 

Plus il s’approchait du sud, plus la température baissait, malgré un superbe soleil qi s’était apposé  sur la toile immaculée des cieux. Il allait vers l’éternité du jour, là où l’Homme ne sait vivre, où tout est vrai, sans calcul ni mensonge... là où depuis toujours les choses sont, telles qu’en elles-mêmes, dans cette pureté régulière de la continuité. Depuis le matin un grand Labbe s’était posé sur le pont de la goélette, et paraissait vouloir le provoquer en s’installant ainsi sur ce nouveau territoire. Grand goéland de l’antarctique, au bec fort et au plumage brun, qui ne s’en laisse pas compter, prêt à tout pour chaparder... il était fatigué semblait-il, et n’avait de cesse de trouver de fureter, sans pour autant trop s’avancer. Cela était assez fascinant de la voir s’approcher, puis restant à bonne distance, attendre qu’il fasse mine de s’en aller pour le voir d’un bref coup d’ailes faire un bond et venir s’emparer du butin pour aussitôt, son aubaine dans le bec, repartir se percher sur le pavois. De là l’oiseau, le regardait tout en engloutissant ce qu’il venait de dérober.

 

Il allait ainsi, dans cet espace uniforme et glacé, sur la trace des baleiniers qui aux XVIIème, géants de bois et de toiles manœuvrés par des hommes rudes et vigoureux, affrontaient les éléments et le froid en quête d’une huile précieuse. Tout cela était révolu, maintenant ce n’était plus que du massacre industriel malgré la définition de zones de protection des grands cétacés. Parfois l’un d’entre eux se manifestait par son souffle puissant qui semblait s’expectorer de l’océan. Il apercevait alors une masse énorme et sombre, gracieuse cependant, dôme lisse et mouvant, qui ondoyait, comme serpentant afin de reprendre son souffle, pour après s’enfoncer et disparaitre dans la profondeur des abysses glacés. Sur l’horizon s’étirait les hautes montagnes blanches d’un continent sauvage et encore vierge de tout. Il décida de faire jouer sa minichaine, d’offrir à ce monde pur, la beauté du sien, avant que d’autres ne viennent le salir, l’enlaidir et le profaner. Peut être alors, lui répondrait-il... Et Sting se mit à chanter « It’s probably me »tandis que Clapton l’accompagnait de sa guitare électrique, pureté des sons en la pureté d’un lieu, d’un ciel, d’un océan...et alors...l’instant devint magique. Même le Labbe semblait  prendre conscience de l’extraordinaire qui advenait. Malgré la musique le silence paraissait être. Le temps lui s’était arrêté, bercé par les ondes.

 

Voyageurs lents, des icebergs massifs passaient au loin, enfants de la débâcle ils s’éloignaient de leur mère nourricière, ils s’en allaient vers leur destin, s’en allaient mourir  dans les eaux tièdes, au gré des vents et des courants, non sans parfois déchirer quelques coques, assassins silencieux de la nuit. Tandis qu’ils glissaient imperceptiblement Beethoven jouait sa sonate à la lune qui là-haut, impassible, semblait observer leur lente dérive.

 

Il faisait très froid et le spectacle n’en était que plus beau, il avait revêtu sa tenue hivernale en plus de quelques polaires, mis de gros gants qui le gênaient dans les manouvres, et un passe montagne sur lequel se formaient de nouveaux cristaux à chacune de ses expirations. IL avait vu, entendu, ressenti, maintenant il ne fallait pas rester en la demeure mais repartir, remonter, aller ailleurs, trouver de nouvelles émotions, d’autres musiques, essayer d’en saisir les harmoniques, la mélodie, la clé qui donnerait le ton, l’ouverture. Il sentait que tout se mettait secrètement en place, que bientôt surgirait la vérité, la solution, et qu’il pourrait alors faire découvrir au monde, aux autres, la musique première, la vraie musique, celle venue du fond de l’histoire, primitive et essentielle, paradigme du tout, cet écho adulte du bing bang.

 

Le piano sonnait tandis que la goélette virait de bord, l’océan Indien les attendait, les appelait.

 

 

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