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15 novembre 2011 2 15 /11 /novembre /2011 19:46

La sortie de ce jour serait assez brève, simplement pour dire d’éprouver le balan-cement de la houle et regarder au loin, de sentir les éclaboussures des vagues, voir l’étrave trancher sans coup férir l’onde, entendre les mouettes venir inviter Diogène à la sarabande, et ressentir ce bien être, ce mouvement intérieur qui ressemble si bellement à une ébriété, sans qu’il n’y ait à crainte une quelconque gueule de bois. La goélette, bonne marcheuse, allait sans forcer, surfant sur l’abyme comme une pirogue sauvage, agile et aérienne, Status Quo ânonnait mélodieusement son « In the army now », le grand Labbe, capitaine de bord, scrutait le ciel perché sur la bôme du mat de misaine, dessous la trinquette, au point d’amure, paraissant attentif et concentré. De temps à autre il poussait son cri de ralliement, cette sorte de criaillerie faussée et grinçante, comme s’il voulait signifier aux autres qu’il était le pacha, le boss, le maître des lieux qui sillonnait son nouveau territoire. Oyez oyez ! Le grand labbe est de retour ! Qu’on se le dise !

Il aimait l’attitude de Diogène, cette façon qu’il avait de réagir, de partager avec lui le gite et le couvert tout en gardant une espèce de liberté, d’indépendance, de fierté aussi. Peut être était-ce ainsi qu’avait commencé la domesticité, par une sorte de mutualisme distant, de symbiose convenue, chacun acceptant l’autre tout en l’étudiant, pesant le pour et le contre de cette promiscuité, jusqu’à ce que les deux eussent compris que ce concordat tacite valait le coup !

La sortie devait être de courte durée car il avait un train à prendre en fin d’après midi, mais il n’avait pas voulu se priver, ni frustrer son comparse à plumes de cet instant agréable et partagé. Il faisait bon, la goélette, ardente, avait belle allure, le vent donnant assez bien, il la sentait belle et racée dans l’inclinaison de son engagement, et en éprouvait une joie intense et viscérale. Cette plénitude procédait aussi du fait qu’il pouvait partir sans risque, ni crainte, il savait maintenant avec certitude que Diogène ne serait pas désemparé par son absence, qu’il ferait front sans problème. Les habitués du port le connaissaient, savaient qu’il vivait en partie sur la Valéria, et s’en amusaient d’ailleurs, et sa subsistance n’était plus un problème, s’étant parfaitement adapté à la région mais aussi ayant été adoubé par ses semblables septentrionaux. Il pouvait donc s’absenter quelque temps. Il sourit à l’idée de toutes ces pensées relatives au bien être de l’oiseau, lui si solitaire et taciturne, si loin de toutes ces préoccupations animalières, n’osant partir avant que d’être sûr qu’un piaf sache se débrouiller seul ! « oh ou oh you’re in the army... now ! ».

Ce soir il allait retrouver Paris, son exubérance, son agitation, ses excès, son bruit, sa pollution, l’indifférence et la futilité, le poids de la promiscuité et les odeurs du métro. Entendre des gens parler pour ne rien dire et s’étonner d’un rien, les lauda-teurs, les flagorneurs, les chieurs, les chiants, les cons et les pédants, le superflu et le superfétatoire, et plus il dénoncerait cela par son bougonnement et son mauvais caractère, plus il les enverrait paître, plus ils en redemanderaient, et le paieraient confortablement. Sa taciturnité était devenue sa carte de visite, sa marque de fa-brique, son gagne pain presque ! La musique de l’étrave découpant les flots conju-guait à l’ondoiement du tangage lui faisait éprouver un vertige incroyable, une sen-sation de vitesse et d’ivresse harmonisées, à l’instar de ce que devait ressentir un derviche tourneur emporté par le tournis de sa danse. Le vent les portait tous trois, la Valéria, Diogène et lui, les emportait, chevaliers des mers chevauchant la houle. L’émotion pure, débarrassée du surplus et de l’accessoire, le même émoi d’il y avait si longtemps, identique à celui de sa jeunesse lorsqu’il partait en mer avec son grand père, puis bien après lorsqu’il vogua en équipage, devenu adulte, vers ces de Terre Neuve si riche en morues, bien avant que le gouvernement Canadien n’eut décidé de les empêcher de gagner dignement leur vie en ces eaux lointaines, froides et fécondes. Presque le même saisissement qui l’avait pris lorsque Tabarly lui fit découvrir la course en haute mer. Tabarly le maître, ce taiseux qui avait battu les Anglais et inspiré tant de marins, qui avait tout compris de ce qui allait advenir après lui, et qui certainement avait eu l’insigne honneur d’assister au concert magique des éléments. Sûr que les océans avaient composé pour lui un sublime requiem, il n’en pouvait être autrement.

Nonobstant ce bien être, cette sensation suprême de liberté, il lui faudrait bientôt virer de bord et faire route vers Fécamp s’il voulait pouvoir prendre son train à l’heure. Encore une longue bordée pour dire de savourer et il empannerait. Docile et prompte la goélette obéit aussitôt à la barre et le virement se fit dans une merveilleuse souplesse, balayant la surface de l’onde tout en s’y appuyant, lors du virement, d’un coup, les voiles changèrent de bord, déventant un instant pour de aussitôt reprendre le vent et se regonfler, dans un claquement ferme et merveilleux à entendre, redonnant à la Valéria ce si bel allant qui était le sien juste avant qu’il n’ait largué les drisses et pesé les cargues.

Ce soir il allait partir chez les marchands du temple, se mêler à la coterie, se trahir un peu, beaucoup même, mais c’était le prix de sa liberté, peut-être de sa trahison, mais être libre c’était aussi avoir conscience de ce que l’on faisait, et pourquoi on le faisait, sans se mentir, ni dénier, ou encore se payer de mots ! Ce qu’il en retirerait ensuite valait bien plus que ce que son âme allait y perdre.

Le port de Fécamp s’en venait à eux, vitement, c’était l’étale de marée, la houle semblait être dans une espèce d’accalmie, de trêve, augmentant en cela la délicieuse impression de vitesse qu’il ressentait en plus profond de son ventre. Lors du virement de bord le grand Labbe était venu à son côté... il avait compris que ce retour n’était un retour comme les autres et il se taisait, comme partageant l’émotion.

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14 novembre 2011 1 14 /11 /novembre /2011 15:10

Dans quelques jours il irait à Paris, y passerait la semaine afin de revoir son éditeur dans un premier temps, et alors y déciderait de la forme que prendrait son ouvrage, il profiterait ensuite de ce déplacement pour prendre langue avec un acousticien et des spécialistes du CNRS qu’il avait contactés et curieux de sa démarche. Il lui fallait avancer dans sa quête car le travail du soir, à bord de la goélette, ne suffisait plus, il avait conscience d’avoir atteint ses limites, et maintenant tournait en rond n’évoluant plus... une autre approche, un autre regard, étaient devenus nécessaires. Certes il maintenait son étude de terrain, s’il on pouvait ainsi dire, cette recherche empirique, basée sur l’instinct et le ressenti des choses, allant chaque jour à la rencontre de l’abyme et de sa musique, de son mouvement, de ses couleurs, de ses parfums, car il avait compris que cette musique était un tout, une sorte d’ensemble inséparable passant par l’addition des gnosies, leur complémentarité, leur fusion en l’individu, et que de là pouvait émerger une musique transcendée, primaire et primale, intuitive, intime... incarnée.

Parti au matin, de bonne heure, dans l’indécision du jour et son indistinction, vers le large, à la rencontre des chalutiers, il regardait là Diogène qui participait, en marge, à l’embrouillamini de plumes et de becs, qui virevoltait sans heurt à la poupe d’un navire de pêche, amalgame piaulant et criard en quête d’une pâture. Le Labbe, prudent toutefois, n’était pas en reste pour jouer de la crécelle, s’égosillant à ‘instar de ses congénères en réclame d’une pitance. Depuis quelques temps il avait pu constater que l’oiseau s’était bien acclimaté et trouvait par lui-même sa nourriture. Bien sûr il continuait de chaparder çà et là des restes, dès qu’il le pouvait, mais ce n’était plus l’essentiel de ses repas, mais plutôt manie, un jeu, qu’autre chose. D’ailleurs son trésor s’enrichissait à chaque sortie d’objets nouveaux, signe que le volatil s’était parfaitement intégré à son nouvel environnement. Tout cela le rassurait quant à son départ, Diogène faisait montre d’autonomie, il lui suffirait de laisser entrouverte l’écoutille avant de partir, au cas où l’animal voudrait se réfugier à l’intérieur du navire. Il pensait que Le grand Labbe était plus attaché à la Valéria qu’à lui-même, et que donc son absence maintenant ne risquait plus de le perturber ; ainsi rasséréné il pouvait donc partir plusieurs jours sans inquiétude.

Tout en regardant le manège des goélands quémandeurs il écoutait « l’adagio du concerto N°23 » de Mozart, c’était ainsi qu’il pensait pouvoir au mieux approcher le chant des Ondines, cette musique des tréfonds des choses... en élevant son âme, en allant à la rencontre de son émotion, de lui-même, par l’éloignement des autres et la transcendance de son être, dans l’ivresse des sens, tel l’oracle à l’écoute des Dieux par l’exaltation de sa transe. Il attendait Lorelei, le chant des sirènes, sans besoin qu’on ne l’attachât, sans crainte d’une perdition, mais convaincu qu’une porte s’ouvrirait... celle d’un opéra gigantesque, où se jouerait la plus belle des musiques, la plus charnelle, bien plus qu’un chant religieux, qu’un chant grégorien qui transite par le corps, y vibre, y prend sa tessiture et son essor avant que de sortir, que de s’offrir aux autres chairs.

La mer était belle, longue, infinie et plissée, ondoyante et grise. La Valéria y glissait, facile, vive, souple, tailladant la peau d’écume du tranchant de son étrave, y laissant une éphémère cicatrice qui aussitôt après son passage se refermait sans trace d’une plaie. Elle allait sur les brisées du chalutier qui rentrait au port, suivi par la confusion des oiseaux excités et fous, masse frénétique et compacte, gourmande des restes de poisson. Le grand Labbe maintenant ne laissait pas sa part aux autres, bataillant ferme dans la nuée, s’imposant par sa taille, et sûrement aussi de la stupeur que causait la couleur sombre de son plumage. A l’est, face à eux, sur l’horizon des terres endormies, le soleil lentement annonçait sa venue, projetant faiblement par-dessus cette ligne incertaine la diffuse lueur d’un éclat encore écrasé par l’opacité des nues. La mer était douce en cette mutation qui s’en venait, comme parsemée de feuilles métalliques, selon la mouvance des vagues, écailles miroitantes d’une houle tranquille, armure teintée d’un océan quiet et impassible que la caresse d’un soleil gracile venait effleurer. La musique était là, tapie quelque part, peut-être déjà inscrite en lui, en sa sourdine, en l’attente de l’instrument de sa résonance.

Alors que l’entrée du chenal commençait à se distinguer, Diogène quitta le chahut et la cacophonie des siens, pour revenir, gavé, se poser sur le pont avant de la goélette. De là, installé au mieux sur la lisse, il put continuer à suivre le tohu-bohu duquel il venait de s’extirper, piaulant parfois, comme s’il voulait, par ce cri étranglé, soutenir un probable camarade dans cet essaim tourbillonnant. En peu de temps, ils atteignirent la côte et franchirent la virtuelle frontière de la rade gardée par ses deux phares sentinelles, puis, longeant les estacades couvertes d’algues, s’en furent s’amarrer dans l’arrière port à la place qui leur était dévolue. Le temps d’accoster et de sécuriser les amarres et il irait à la criée acheter du poisson frais tandis que Diogène commencerait à digérer les fruits de sa ripaille à l’abri dans la cabine... en écoutant, bien évidemment son Stabat Mater.

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14 novembre 2011 1 14 /11 /novembre /2011 15:09

La goélette se laissait chahuter quelque peu par la houle, la nuit était ... souple et agréable, les vagues venaient se cogner contre la coque, sans trop de force, sans violence, la ballotant à peine. Il avait mouillé l’ancre au large de Fécamp, hors des passages, et regardait pensivement la nuit tout en écoutant la « pavane pour une infante défunte » de Maurice Ravel, un verre de vin à la main. Diogène était à ses côtés, sur le garde corps. Depuis la visite de l’éditeur et la discussion qui s’était en-suivie il avait ressenti comme une gêne, un mal être, qui l’empêchaient de se con-centrer sur son travail, mais aussi avaient une incidence sur son humeur au quoti-dien. Il avait comme perdu cet enthousiasme studieux et réservé, cette insouciance paterne qui lui rendait les journées simples mais délicieuses, où l’ennui n’était pas, et le besoin de mouvement non plus. Il s’était décidé à faire une sortie en mer, pour rompre d’avec cette neurasthénie, se disant qu’en retournant sur l’eau, en retrouvant le bercement des flots, leur musique, il pourrait libérer sa pensée, et revenir à l’essentiel, qu’il fallait faire le tri dans tout ce qu’ils avaient évoqué. Ensuite tout se-rait plus clair, et il pourrait prendre la juste décision, celle qui lui rendrait cette tran-quillité de l’esprit qu’il avait acquise lors de ce si long voyage.

Durant son séjour au port il avait ressenti comme un manque, une absence, une forme de privation dont il n’arrivait à définir l’exactitude. Et aussitôt avait-il quitté le chenal que cette absence sembla s’éclipser, disparaître, mais il ne pouvait encore dire ce qui était revenu, ce qui faisait qu’il allait mieux dans l’appréhension des choses, de ce climat bienfaisant. Même le grand Labbe semblait subir les effets du retour au large, il paraissait plus à l’aise, moins énervé, agité... serein presque, si tant était qu’un oiseau pouvait l’être. Il y avait comme une symbiose entre eux, non déclarée, d’aucune notoriété, mais de fait. Plus le temps passait, plus ils étaient proches, d’une proximité, qui d’un côté comme de l’autre, n’empiétait pas sur leur liberté, ni même ne conditionnait leurs décisions. Ils partageaient un commun res-sentiment, une identique appréhension des choses et de l’instant, une forme de conjonction tacite, qui se passait de tout échange, de tout accord. Diogène et lui étaient, aussi stupide cela paraissait, à l’unisson. Lu, si pragmatique, si éloigné de la niaiserie et du spectaculaire, méfiant à l’égard de toute inclination pour l’au-delà et tout ce qui pouvait toucher au paranormal, était maintenant convaincu que le grand Labbe et lui partageaient le même attrait, le même intérêt, le même désir de percer le secret des ondes ! Il en riait presque tant cela lui paraissait dingue, mais ne pouvait ne pas admettre ceci comme une évidence. Bien sûr il s’était interrogé sur cette sorte de conversion, s’était dans un premier temps dit que cela devait être une des conséquences de son isolement, de son obstination à vouloir à tout prix découvrir cette musique des éléments. Il s’en voulu même d’avoir osé penser cela, se demandant comment auraient réagi ceux qui le connaissaient bien, lui toujours prompt à railler la bêtise et la crédulité des masses, s’ils avaient eu connaissance de cette affirmation ! Mais depuis la visite de l’éditeur il n’avait plus de doute quant à la raison de la présence du goéland ! Diogène avait une mission, il en était convaincu, et cela ne devait rien au vin qu’il prenait plaisir à boire tous les soirs ! Le Labbe était une sorte de missionnaire, de nonce... telle était la réalité ! Et au diable le qu’en dira-t-on !

Redescendu dans sa cabine il s’était resservi un grand verre de vin. Il aimait dé-guster ce breuvage dans de grands verres à pied publicitaires normalement utilisés pour boire la bière. Tout en mirant ce haut médoc, il pouvait apercevoir derrière celui-ci l’autoportrait de sa grand-mère, un des nombreux tableaux qu’elle avait peints tout au long de sa vie. Sur cette toile, accrochée à la paroi de la cabine, elle y ap-paraissait jeune, le cou et les épaules dénudés, ses longs cheveux noirs défaits et glissant sur sa nuque, face à sa psyché, se préparant pour aller se coucher. Elle y était belle, magnifique de sensualité et de mystère, avec ce regard qui semblait être ailleurs. Rien de criant dans les teintes, que des pastels, hormis le rouge des lèvres et le jais brillant de la chevelure. Alors qu’il était tout à cette émotion plurielle et es-thétique, la « Pavane » de Gabriel Fauré vint ajouter à ce trouble sa mélodie cares-sante de souffles et de cordes.

Le vin avait des senteurs et arômes magnifiques, l’alcool éveillait en lui une douce et agréable chaleur, face à lui Valéria semblait se coiffer, démêlant gracieusement ces cheveux, tout en lui souriant. Sa peau était blanche, pureté d’un lait sans soleil, et ses yeux clairs évoquaient un lointain, un monde éloigné limpide et coloré. Sa bouche à peine entrouverte, délinéée par des lèvres carmines et vives, gonflées d’un miel de vie et de jeunesse, d’une ambroisie charnelle et enivrante. Elle était là, si elle, si autre pourtant, si vivante et lointaine, silhouette et femme à la fois, impossible et éternelle maîtresse. Là, présente dans le flou d’un désir, et celui de l’alcool, dans cette mémoire ravivée et l’absence conjuguée, en la continuée d’un amour d’outre temps. Le grand Labbe était venu le rejoindre, se posant au bout de la couche, d’où son petit regard de piaf ne cessait d’aller et venir, allant du marin à la peinture, et de la peinture au marin. Comme s’il était spectateur d’un match de tennis. Il faisait aussi partie de ce tout, enveloppé par l’atmosphère chorale et envoûtante de la musique, dessous laquelle on percevait à peine le clapot naissant du choc des vagues contre la coque.

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13 novembre 2011 7 13 /11 /novembre /2011 21:48

Tandis qu’il écoutait « le générique d’ascenseur pour l’échafaud », improvisation de Miles Davis, Diogène ne cessait de hausser et baisser la tête, comme la rentrant dans son cou, cela ne laissait pas de l’ intriguer, de l’interroger même. Suivait-il le rythme de la musique que jouait la chaîne, ou alors un rythme sien, propre, on encore était-ce une manifestation de sa contrariété, car il était malcontent cela se sentait à sa façon d’être, comportement bizarre qu’il avait adopté depuis que l’éditeur était arrivé. Car non seulement il avait déféqué sur le pont, chose inhabituelle, mais en plus était descendu lors du repas bien qu’il y avait un étranger à bord, attitude qu’il s’était toujours refusée à avoir depuis l’amarrage au port de la Valéria ! Monsieur Labbe s’était même permis de se mêler à la conversation des deux hommes, l’interrompant régulièrement par ses rauquements de crécelle, ou encore en venant se percher sur la table et en traversant celle-ci comme si de rien était, se servant même dans l’assiette de l’invité ! Il avait agi en maître de maison, comme le pacha d’un navire, sûr et arrogant, sans aucun respect de préséance ou de la politesse, s’imposant, râlant, battant des ailes, volant ce qui lui semblait bon de chaparder. Cette attitude il ne l’avait pas comprise, et mise sur le compte d’une sorte de réflexe de territorialité, comme si l’oiseau avait voulu marquer son territoire, or le marquage territorial des oiseaux passait par le chant normalement ! Avec le recul, l’attitude de Diogène lors de la visite ressemblait à s’y méprendre à un comportement humain, conduite de quelqu’un qui n’apprécie pas la présence d’une personne et lui signifie sans ambages.

Les effets du vin commençaient à s’estomper, Miles sonnait si étrangement de sa trompette, et Le grand Labbe continuait son manège insolite. Il décida de prendre l’air sur le pont et y monta. La nuit était belle, fraîche, le ciel était dégagé, un ciel de hautes pression, de calme plat. Les étoiles, indicateurs nocturnes des routes à suivre, scintillaient bellement, et la lune pleine, de sa pâle lueur froide, éclairait la ville et ses alentours, le port et la mer qui allait se perdre dans le lointain obscur et profond. La musique sortait à peine du bateau, amoindrie, étouffée, juste audible, telle un murmure qui ne réussissait pas à marquer vraiment le silence du soir. Diogène vint le rejoindre, et fait rare s’installa près de lui en se perchant sur la rambarde de bois. Les aigus du cornet bouché, la démarche lente et syncopée du piano, les battements paternes de la contrebasse, leurs ombres sur le pont dans la nuit claire et fraîche, des étoiles comme luminaires, seuls tous les deux, entourés du silence, le Labbe le regardant, tandis qu’il était perdu dans ses pensées.

Ecrire un livre lui avait-il répondu, deux même ! Un livre narrant son aventure, illustré par des photos et pourquoi pas un roman ! Un roman racontant cette sorte de retraite mystique en mer, à la recherche d’un absolu, en y ajoutant peut-être une histoire d’amour ou de famille, ce serait pas mal avait-il ajouté ! Il lui suffirait de broder, d’en rajouter, de mettre un peu d’actualité, de révélations, de changer des mots, des dates, en quelque sorte une biographie romancée, il avait même suggéré un titre : les murmures du monde !.... ensuite il lui faudrait aller en faire la promotion dans les principales émissions, en prime time bien sûr, mais aussi à celles en seconde partie de soirée, plus intellos, plus branchées, et le tour serait joué ! Et pourquoi pas une série de DVD ? Une suite montrant son chemin, les océans, les terres rencontrées, les animaux, tout cela avec une voix off, la sienne s’il le désirait, qui commenterait, apportant des informations et des anecdotes de marin, et aussi, on y arrivait enfin, aborderait succinctement, sans trop en faire, par quelques petites phrases lâchées çà et là, quelques interrogations, le problème de cette musique, comment dire...première comme il aimait à le répéter depuis le début de l’entretien. Mais surtout pas, oh non ! Surtout pas de conférences, d’invitations aux journaux télévisés pour parler tout à trac de cette hypothèse, car ce n’était qu’une hypothèse dont il n’avait encore aucune preuve, mais seulement l’intuition ! Il ne devait pas risquer sa réputation là-dessus, risquer de se rendre ridicule, et surtout, surtout, passer à côté de la manne envisagée. D’abord, séduire les journalistes puis le public, se les mettre dans la poche, et ça, il savait le faire, pas d’inquiétude la dessus ; donc revenir tout doucement dans l’actualité sans brusquer les choses, bousculer les habitudes... vendre son truc selon les codes du marché et du système, faire saliver, créer l’envie, le besoin, et ensuite, rameuter, créer une fondation, pourquoi pas ! Pour faire bien, sérieux, mais aussi pour que les gens bien en vue, ceux du sérail, proposent leur aide, ils n’ont rien d’autre à faire, que de se faire mousser, et puis récupérer s’ils peuvent au passage récupérer un peu de sa gloriole pour pas cher...lever des fonds, voilà lever des fonds, comme pour l’institut Pasteur, les pièces jaunes, les myopathes, se la jouer plus sérieux, plus mystère et tralala, et hop dans la poche ! Le tour serait joué ! Il pourrait raconter après ça ce qu’il voulait quand il le voudrait, et tout le monde sans exception, applaudirait des deux mains, puis tendre les siennes pour récupérer l’argent ou encore obtenir les moyens dont il aurait besoin ! Qu’il trouve ou pas cette fichue musique première ! Ce qui comptait, c’était de faire parler de soi, et surtout, donner aux gens l’illusion qu’ils participaient à une grande œuvre, peu importait le reste, ce ne serait qu’un plus... évidemment.

Avait-il fait tout cela pour ça ? Pour une fois de plus faire un coup médiatique, mendier de l’argent, participer à ce cinéma quotidien qui était devenu le principal gagne pain des média. Etait-ce cela qui avait irrité Diogène au point qu’il se soit agité autant ? Saurait-il être ce colporteur, ce bateleur au service du lucre et de la vénalité ? Bien sûr qu’il savait faire, que l’on appréciait sa façon... sa façon de rester en dehors du système tout en y étant quand besoin était ! Oui, il était capable de jouer ce rôle de composition, mais pouvoir le faire ne signifiait pas le vouloir, ni être d’accord avec le principe, la méthode, de donner quitus à toute cette merde médiatique et marchande pour arriver à ses fins !

Le grand Labbe battit des ailes sans pour autant s’envoler, sauta sur le pont, et s’en fut cahin-caha jusqu’à l’écoutille où d’un bond il disparut à l’intérieur du navire. Il attendit un peu, seul, regardant une dernière fois le ciel, et au loin l’océan, mais en lui aussi, profondément en lui, avant de rejoindre l’oiseau, alors que la plainte de Miles Davis se terminait.

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12 novembre 2011 6 12 /11 /novembre /2011 22:18

Je n'arrive pas à tenir le rythme que je m'étai sfixé, j'ai arrêté 10 jours pensant récupérer, mais sauf à prendre plus de saloperies pour dire de tenir, il m'est dificile d'avancer au plu svite, et cela me frustre car je perds l efil de l'histoire, le rythme devant attendre le w.e pour écrire. D'ailleurs c'est pareil pour le boulot , je ne fiche rien chez moi assommé par morphine et autre machins qui relèvent seuil de douleur, mais à quel prix... bon en plus il faut aussi l'avouer je n'ai plus de trop de goût à rien, c'est assez bizarre , j etraîne, sans désespoir, mais je traîne laissant passer le temps, et quand je ne supporte plus j evais dans"mon " café là je m'y sens bien car les serveurs et serveuses me sourient et montrent leur affection et il me comprennent, savent que ce n'est pas comédie mais un changement radical dans ma personne. Parfois au lycée je me demande coment j efais por tenir car j edors environ 2 heures par nuit et reste du temps j'attends dans mon lit... je sais que les médicaments estompent  les conséquences de l'insomnie et que mon corps déguste sans que je le sache vraiment et qu'un jour il va me lâcher... je sais que je suis désormais drogué, dépendant, et au vrai je m'en fiche! Il y a quelque chose de brisé en moi, j'ai perdu l'essentiel...la confiance...la confiance en l'autre... mais aussi sentiment d'humilaition, d'avoir été grugé, berné, manipulé, et c'est vraiment une sensation bizarre, je n'imaginais pas qu'un jour je deviendrais ainsi, une sorte de marionnette qui joue un rôle!  une marionnette qui n ecroi splus  à ce qui faisait qu'il croyait encore un peu à la vie :-) Je n'imaginais pas que l'on pouvait avoir un tel dégoût en soi de l'autre, une aversion profonde qui donne envie de vomir... Bon assez pleuriché!

Je dosi finir cette nouvelle, d'abord pour  achever ce qui est commencé, pui soffrir enfin ce cadeau, et aussi parce que j'aime écrire. Et surtout parce que les mots, le sphrases viennent et  je les perds, et souvent sont belles, fortes, mais sitôt pensés sitôt perdus!

J'ai repris untruc là et vais essayer d'écrire sinon j'irai lire et regarder les heures passer :-)J'ai encore 2 chapitres en réserve déjà écrits...poire pour votre soif, si tant est que certain(e)s aient envie de le suite :-)

 

 

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12 novembre 2011 6 12 /11 /novembre /2011 20:27

Comme chaque soir depuis son accostage il était allé près du phare à l’entrée du port afin de voir partir les bateaux et se coucher le soleil, accompagné bien sûr de son fidèle Diogène. Puis s’en était revenu tranquillement au port, sans forcer l’allure, dans cette nonchalance coutumière dont il ne se répartissait plus maintenant. Remonté à bord il c’était installé sur le pont puis après un temps de réflexion était descendu pour travailler un peu sur son projet. Voilà deux semaines qu’il était de retour, et il ne s’était toujours pas décidé à quitter la Valéria. Les prétextes et excuses étaient nombreuses pour justifier cette décision paradoxale. Tout d’abord il n’avait personne à voir expressément, et celui qui voulait le voir n’aurait aucun mal à le trouver ici. Ensuite il ne voulait pas laisser Diogène seul, ne sachant comment réagirait l’oiseau à cette solitude nouvelle. Enfin il avait ce travail, cette recherche qui l’occupait à plein temps et rien d’autre d’urgent à faire, et la goélette était le meilleur endroit pour ceci. L’argent il n’en manquait pas, les autres ne lui manquaient pas non plus, et puis s’il voulait croiser des gens il lui suffisait d’aller dans un bar du port. On le connaissait, on savait sa taciturnité e ses habitudes, rares étaient ceux qui venaient le déranger sans une bonne raison. Non ce port était vraiment l’endroit le plus propice pour ce travail auquel il consacrait désormais l’essentiel de son temps.

Tout en écoutant « Duduk of the north » de Lisa Gerrard, il dégustait un Valtepulciano des Abruzzes, vin rouge aimable et anguleux, intense et épicé, dans sa robe rubis lumineuse, limpide et long en bouche, laissant aussitôt l’avoir gouté une espèce de voile sec sur les muqueuses, une sorte de rugosité agréable et étrange saturée de ses parfums délicats. Le grand Labbe le regardait toujours lors de cette cérémonie païenne, comme se demandant ce qui pouvait ainsi passionner ce type lorsqu’il élevait ce breuvage coloré pour le regarder, puis lentement se mettait à le boire, le gardant longuement en bouche, fermant les yeux, et le déglutissant par petites goulées. Ce mystérieux breuvage à l’odeur si marquée, qui semblait le laisser perplexe ensuite, comme ailleurs. Comme égaré dans une pensée, ou une émotion peut-être. Mais que savent les oiseaux des émotions !

Il était assis dans son fauteuil, le verre à la main, les yeux mi-clos, repensant à la journée. Diogène le regardait avec ses petits yeux brillants du haut de l’endroit où il c’était perché, allant d’une patte sur l’autre régulièrement. Il s’était laissé aller au plaisir de ce vin assez alcoolique, et en ressentait maintenant les effets. C’était agréable, un léger début d’ivresse, lorsque le corps semble échapper aux contraintes de la pesanteur, que les idées paraissent claires et faciles, et qu’on fond de l’être une espèce de béatitude rend l’instant singulier et merveilleux sans que l’on sache dire pourquoi. Il regretta presque de ne pouvoir partager cela avec le Labbe, cette sorte de communion que l’alcool ou d’autres drogues procurent au début, ce sentiment si plein d’appartenir à la vie, au monde, départi du moindre souci, dans une actualité évidente et légère. Mais il savait aussi que cela allait vite disparaitre, qu’il ne fallait surtout essayer de le prolonger en continuant de boire, mais au contraire accepter le retour au réel et s’occuper. Il était important de toujours rester celui qui décide et ne pas dépendre, céder au piège de la facilité, car il perdrait alors pour toujours l’agréabilité de ces moments impromptus et délicieux.

Il repensait à cette journée, à ce repas prit en compagnie de son éditeur, à la façon dont Diogène avait réagi à cette visite, au propos et idées échangés, à leurs diver-gences. Il lui semblait s’être quelque peu réveillé, d’être sorti d’une sorte de douce léthargie, d’une félicité innocente, naïve même, de laquelle les arguments de l’éditeur l’avaient sorti. C’était maintenant qu’il en prenait conscience, doucement, par le travers ce petit dérangement qui avait quelque peu perturbé ce rituel quotidien de leur eucharistie... par cette envie de prendre quelques verres au lieu que d’un. Il n’était pas le seul à ressentir ce changement d’atmosphère, Le grand Labbe aussi n’était pas... dans son assiette ! D’ailleurs dès l’arrivée du type il avait manifesté une espèce de contrariété, de colère en ne cessant de survoler le pont en criaillant, et même en lâchant quelques fientes sur le bordage chose qui n’avait jamais faite jusqu’alors ! Oui il était contrarié, aux tréfonds de lui-même quelque chose le démangeait, avait rompu ce charme qui le transportait depuis son départ. Ce n’était pas une évidence, un fait bien défini, une parole, quelque chose d’argumenté, c’était un petit malaise, un de ces trucs qui vous perturbe mais dont vous n’arrivez à dire la réelle teneur...implicite, intrinsèque à l’instant et sa mésaise.

L’autre avait joué son rôle comme toujours, comme quoi il était heureux, flatté etc etc... Bien qu’il fût sincère au demeurant. C’était emballé bien avant qu’il n’ait le temps d’expliquer ce sur quoi il était en train de travailler, et qui l’avait poussé à partir un an durant. Il avait fallu attendre l afin du repas et les paroles de conve-nances, les exclamations de politesse et de flagornerie presque, bref laisser passer le superfétatoire, pour enfin aborder l’essentiel... à se yeux à lui. Les effets de la digestion ajoutés à ceux de l’alcool avaient quelque peu fait taire l’éditeur et il avait pu alors lui expliquer, sans trop en dire dans un premier temps, ce vers quoi il voulait aboutir et comment il ferait et avait commencé de le faire. L’autre avait acquiescé et l’avait laissé parler, il l’avait écoué dans son demi-sommeil, agitant de temps à autre la tête pour montrer qu’il comprenait, ou alors agrandissant les yeux ou faisant un geste de la main pour signifier son étonnement. Sur le moment il avait pensé que c’était gagné, que l’éditeur le soutiendrait sans restriction dans sa démarche, sa façon d’aborder et de délivrer la chose. Mais l’autre était avant tout un homme d’affaires, et même dans les vapeurs de l’alcool, son esprit mercantile, quand il s’agissait d’argent, du sien surtout, savait garder la tête sur ses épaules !

Il n’avait rien refusé ni critiqué de prime abord, rien remis en cause formellement, comme tout bon vendeur qu’il était. Non il avait parlait de temps, de surprise, de coût, d’exclusivité, du marché de l’édition et de ses obligations, que tout cela était magnifique et l’intéressait au plus au point, mais qu’il ne fallait pas vouloir se préci-piter, tout donner d’un coup, mais bien au contraire, prendre son temps, réfléchir, trouver une bonne attaque marketing, qu’il fallait créer un besoin chez les gens, titiller leur curiosité, et tout cela suivant un plan bien établi, et dans l’air du temps ! Sinon ce ne serait qu’un succès d’estime, un truc certes original mais que l’on oublierait bien vite dans un monde où chaque jour il y avait des nouveautés à ne savoir que faire, bien sûr la plupart du temps elles n’étaient que des buzz comme on disait, mais malheureusement c’était ainsi que fonctionnaient les affaires. En gros même si sa découverte était géniale, il fallait quelle répondent à des critères d’actualité et marchands !

Le grand Labbe poussa un cri comme pour le sortir de sa torpeur et vint se poser sur la table, d'où il se mit à le fixer.

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12 novembre 2011 6 12 /11 /novembre /2011 20:04

Ce matin il c’était levé de bonne heure afin d’aller à la criée de s’acheter du poisson frais, pour lui évidemment, mais aussi pour Diogène. Comme à chaque repas dé-sormais il ferait semblant de jeter les abats par dessus bord, et bien sûr raterait son geste afin que le Labbe puisse récupérer sa pitance tout continuant d’exercer son travers de chapardeur. Il aimait cette sorte de jeu de dupes, où chacun feignait de ne pas faire exprès, de ne pas comprendre, lorsqu’il offrait à l’autre, alors que leur entendement s’ajustait de plus en plus dans les habits de la connivence On l’on aurait dit que chacun voulait donner à l’autre un peu de son altérité, sans pour autant en faire trop montre. Diogène lui maintenant passait les soirées en sa compagnie, le regardant travailler, et comme pour le remercier de cette présence amicale il faisait jouer régulièrement, par la mini chaîne, les morceaux préférés de l’oiseau, à tout le moins ceux qu’il pensait être ses morceaux de prédilection. Le volatil avait ses goûts particuliers, notamment en musique classique : Vivaldi et les mandolines, Haendel et sa Sarabande, la grande évidemment, Pergolèse et son Stabat Mater, mais semblait apprécier aussi la musique contemporaine, en substance King Crimson dans Epitaph et Genesis dans nombre de ses productions, et tant d’autres encore, mais surtout il ne dédaignait pas réécouter Erik Satie et ses Gymnopédies. Ils passaient donc leurs soirées dans cette atmosphère empreinte de convivialité, instants studieux et musi-caux, chacun restant bien sûr à sa place.

Avant de se rendre à la criée, il était allé attendre le retour des chalutiers à l’entrée du chenal afin de les regarder rentrer au port dans le petit matin, après une nuit éreintante de pêche. La vue était magnifique avec ce chenal se terminant par les deux petits phares de part et d’autre, comme si cette extrémité était une porte, porte s’ouvrant sur l’infini de l’océan, sur cette immensité mouvante et plissée, un univoque paysage s’inscrivant en cette petite ouverture, mais pour lui, c’était bien autre chose, et dans cette informité d’apparence il savait que mille décors se cachaient, capables de surgir les uns après les autres selon l’envie du climat et de la saison, du vent et de la lune. Au lointain, invisibles aux yeux, aux imaginations profanes, il y avait des albatros et des goélands, des calmes plats et ondes formées, des grains tempétueux et des baleines, des dauphins et des ours blancs, des iceberg et des phoques gris, des vagues lisses et d’autres scélérates, des terres inhospitalières et d’aucunes habitées, des ciels épais, gris et noirs, et d’autres d’émeraude ou cobalt, des eaux translucides et certaines céruléennes... et tout ceci, ce pluriel, cette richesse, il les savait, les voyait si bien inscrits et définis en son trouble, en sa mémoire et ses attentes. Au-delà de cette rade, il y avait la vie, un univers monocorde de prime abord mais si divers et multiple en ses possibilités d’être et de se parer. Et rien que de le regarder, l’appel se faisait à nouveau, car il restait tant de lieux et de contrées en ce monde qu’il n’avait encore visitées, qui ne l’avaient encore accueilli... La Baltique, l’Arctique, les eaux de Terre neuve, Le pacifique nord, la Méditerranée, les eaux froides de Behring...et tant d’autres encore... il devrait y retourner autrement, comme autrement il était allé durant un an, en visiteur humble et modeste, respectueux des volontés, des humeurs de ces hôtes, et non plus en vainqueur, empli d’orgueil et de fierté... tel était son destin, telle serait la suite...quelque chose avait changé en lui, il ne pouvait encore le définir, l’expliquer, le formuler, mais il n’avait plus le même regard, le même désir de la mer, la même émotion. La musique intérieure avait changé, et chaque bruit maintenant paraissait être une note en espoir d’une partition.

Il ne pouvait plus faire sans la musique, sans qu’elle n’accompagne les instants, leurs instants, à lui et au Grand Labbe. Il le regardait faire de plus en plus, l’observait, étudiant à la dérobée sa façon de s’intégrer dans ce nouveau monde, sans essayer d’interpréter ses comportements animaux. Mais il lui était difficile de se défaire totalement de ce naturel anthropomorphique, de cette habitude de vouloir in fine appliquer des raisonnements, des finalités humaines, aux agissements des bêtes. Diogène avait de plus en plus tendance, lorsqu’il était sur le pont, ou alors perché sur les haubans ou encore sur une bôme, à pousser des cris éraillés et disgracieux, des sortes de rires bizarres, narquoiseries aviaires, comme pour signifier à la cantonade qu’il était là, et bien là ! Cela ne laissait pas d’intriguer les mouettes et autres goélands natifs du lieu. Etait-ce un langage ? Un vrai ? Ou alors une communication animale sans réelle réflexion ? Une suite programmée génétiquement de signaux bien évidents sans grammaire ni syntaxe ? Une espèce de sabir établi et sans évolution ? Le chant des oiseaux était-il une mélodie ou une prosodie ? Ou peut être qu’une simple projection de notre ressenti à son écoute ? N’est-ce pas l’homme qui parlait de chant quand les oiseaux s’interpellaient ! Quand pouvait-on parler de musique ? Baptiser une suite de sons musique ? Quels étaient les critères et paramètres qui permettaient de définir, de circonscrire cela ? Tout ce questionnement avait tourné en son esprit tandis qu’il avait attendu le retour des bateaux de pêche, le regard perdu dans ce lointain étale, pour voir et revoir encore une fois, ce lever d’un autre soleil, identique à tous les autres en son déroulé, mais si singulier dans ses couleurs et reflets sur l’onde grisée.

Ce matin là, Diogène l’avait rejoint sur la jetée, au bout des estacades, et s’était posé sur le phare, restant immobile, ses petits yeux regardant au loin, comme pour imiter ce type avec qui il trainait maintenant depuis plusieurs semaines. Lui, en revanche, pour célébrer ce nouveau sacre de l’astre céleste, avait fait jouer par son Iphone « l’adagio en sol mineur pour cordes et orgue » de Georges Friedrich Haendel... Et bizarrement, quand la musique s’était tue dans les écouteurs du casque, alors que le bruit de moteurs diésel commençait à se faire entendre, le grand Labbre se dressa sur ses pattes palmées, et, battant des ailes, se mit à pousser ce cri rauque et cassant qu’il avait l’habitude d’émettre. Ceci fait, le jabot gonflé d’une sorte d’orgueil, il s’envola, décrivant une large et haute courbe dans le ciel du matin qui se levait, pour ensuite s’en aller rejoindre la goélette amarrée dans l’arrière port.

Messiaen pensait que les oiseaux étaient les authentiques premiers créateurs de la musique... mais ces deniers savaient-ils qu’ils chantaient ? Qu’ils créaient une mu-sique ? Ou tous ces bruits, ces notes, ces vocables... n’étaient-ils que communica-tion territoriale, ou codage de parades amoureuses à dessein de se perpétuer, et aussi vivre ensemble en bonne entente ? Diogène avait-il une émotion ? Naissait-elle lorsqu’il écoutait d’autres oiseaux chanter ? Ou lorsque lui-même poussait la mélodie ?

Les chalutiers rentrés à l’abri du port, il avait reprit à rebours le chemin du chenal pour se rendre directement à la criée et y acheter du poisson frais... pour lui, et le grand Labbe, comme prévu. Dans les jours à venir, il avait rendez-vous avec son éditeur... sur la Valéria.

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11 novembre 2011 5 11 /11 /novembre /2011 22:53

Comme chaque soir depuis son accostage il était allé près du phare à l’entrée du port afin de voir partir les bateaux et se coucher le soleil, accompagné bien sûr de son fidèle Diogène. Puis s’en était revenu tranquillement au port, sans forcer l’allure, dans cette nonchalance coutumière dont il ne se répartissait plus maintenant. Remonté à bord il c’était installé sur le pont puis après un temps de réflexion était descendu pour travailler un peu sur son projet. Voilà deux semaines qu’il était de retour, et il ne s’était toujours pas décidé à quitter la Valéria. Les prétextes et excuses étaient nombreuses pour justifier cette décision paradoxale. Tout d’abord il n’avait personne à voir expressément, et celui qui voulait le voir n’aurait aucun mal à le trouver ici. Ensuite il ne voulait pas laisser Diogène seul, ne sachant comment réagirait l’oiseau à cette solitude nouvelle. Enfin il avait ce travail, cette recherche qui l’occupait à plein temps et rien d’autre d’urgent à faire, et la goélette était le meilleur endroit pour ceci. L’argent il n’en manquait pas, les autres ne lui manquaient pas non plus, et puis s’il voulait croiser des gens il lui suffisait d’aller dans un bar du port. On le connaissait, on savait sa taciturnité e ses habitudes, rares étaient ceux qui venaient le déranger sans une bonne raison. Non ce port était vraiment l’endroit le plus propice pour ce travail auquel il consacrait désormais l’essentiel de son temps.

Tout en écoutant « Duduk of the north » de Lisa Gerrard, il dégustait un Valtepulciano des Abruzzes, vin rouge aimable et anguleux, intense et épicé, dans sa robe rubis lumineuse, limpide et long en bouche, laissant aussitôt l’avoir gouté une espèce de voile sec sur les muqueuses, une sorte de rugosité agréable et étrange saturée de ses parfums délicats. Le grand Labbe le regardait toujours lors de cette cérémonie païenne, comme se demandant ce qui pouvait ainsi passionner ce type lorsqu’il élevait ce breuvage coloré pour le regarder, puis lentement se mettait à le boire, le gardant longuement en bouche, fermant les yeux, et le déglutissant par petites goulées. Ce mystérieux breuvage à l’odeur si marquée, qui semblait le laisser perplexe ensuite, comme ailleurs. Comme égaré dans une pensée, ou une émotion peut-être. Mais que savent les oiseaux des émotions !

Il était assis dans son fauteuil, le verre à la main, les yeux mi-clos, repensant à la journée. Diogène le regardait avec ses petits yeux brillants du haut de l’endroit où il c’était perché, allant d’une patte sur l’autre régulièrement. Il s’était laissé aller au plaisir de ce vin assez alcoolique, et en ressentait maintenant les effets. C’était agréable, un léger début d’ivresse, lorsque le corps semble échapper aux contraintes de la pesanteur, que les idées paraissent claires et faciles, et qu’on fond de l’être une espèce de béatitude rend l’instant singulier et merveilleux sans que l’on sache dire pourquoi. Il regretta presque de ne pouvoir partager cela avec le Labbe, cette sorte de communion que l’alcool ou d’autres drogues procurent au début, ce sentiment si plein d’appartenir à la vie, au monde, départi du moindre souci, dans une actualité évidente et légère. Mais il savait aussi que cela allait vite disparaitre, qu’il ne fallait surtout essayer de le prolonger en continuant de boire, mais au contraire accepter le retour au réel et s’occuper. Il était important de toujours rester celui qui décide et ne pas dépendre, céder au piège de la facilité, car il perdrait alors pour toujours l’agréabilité de ces moments impromptus et délicieux.

Il repensait à cette journée, à ce repas prit en compagnie de son éditeur, à la façon dont Diogène avait réagi à cette visite, au propos et idées échangés, à leurs diver-gences. Il lui semblait s’être quelque peu réveillé, d’être sorti d’une sorte de douce léthargie, d’une félicité innocente, naïve même, de laquelle les arguments de l’éditeur l’avaient sorti. C’était maintenant qu’il en prenait conscience, doucement, par le travers ce petit dérangement qui avait quelque peu perturbé ce rituel quotidien de leur eucharistie... par cette envie de prendre quelques verres au lieu que d’un. Il n’était pas le seul à ressentir ce changement d’atmosphère, Le grand Labbe aussi n’était pas... dans son assiette ! D’ailleurs dès l’arrivée du type il avait manifesté une espèce de contrariété, de colère en ne cessant de survoler le pont en criaillant, et même en lâchant quelques fientes sur le bordage chose qui n’avait jamais faite jusqu’alors ! Oui il était contrarié, aux tréfonds de lui-même quelque chose le démangeait, avait rompu ce charme qui le transportait depuis son départ. Ce n’était pas une évidence, un fait bien défini, une parole, quelque chose d’argumenté, c’était un petit malaise, un de ces trucs qui vous perturbe mais dont vous n’arrivez à dire la réelle teneur...implicite, intrinsèque à l’instant et sa mésaise.

L’autre avait joué son rôle comme toujours, comme quoi il était heureux, flatté etc etc... Bien qu’il fût sincère au demeurant. C’était emballé bien avant qu’il n’ait le temps d’expliquer ce sur quoi il était en train de travailler, et qui l’avait poussé à partir un an durant. Il avait fallu attendre l afin du repas et les paroles de conve-nances, les exclamations de politesse et de flagornerie presque, bref laisser passer le superfétatoire, pour enfin aborder l’essentiel... à se yeux à lui. Les effets de la digestion ajoutés à ceux de l’alcool avaient quelque peu fait taire l’éditeur et il avait pu alors lui expliquer, sans trop en dire dans un premier temps, ce vers quoi il voulait aboutir et comment il ferait et avait commencé de le faire. L’autre avait acquiescé et l’avait laissé parler, il l’avait écoué dans son demi-sommeil, agitant de temps à autre la tête pour montrer qu’il comprenait, ou alors agrandissant les yeux ou faisant un geste de la main pour signifier son étonnement. Sur le moment il avait pensé que c’était gagné, que l’éditeur le soutiendrait sans restriction dans sa démarche, sa façon d’aborder et de délivrer la chose. Mais l’autre était avant tout un homme d’affaires, et même dans les vapeurs de l’alcool, son esprit mercantile, quand il s’agissait d’argent, du sien surtout, savait garder la tête sur ses épaules !

Il n’avait rien refusé ni critiqué de prime abord, rien remis en cause formellement, comme tout bon vendeur qu’il était. Non il avait parlait de temps, de surprise, de coût, d’exclusivité, du marché de l’édition et de ses obligations, que tout cela était magnifique et l’intéressait au plus au point, mais qu’il ne fallait pas vouloir se préci-piter, tout donner d’un coup, mais bien au contraire, prendre son temps, réfléchir, trouver une bonne attaque marketing, qu’il fallait créer un besoin chez les gens, titiller leur curiosité, et tout cela suivant un plan bien établi, et dans l’air du temps ! Sinon ce ne serait qu’un succès d’estime, un truc certes original mais que l’on oublierait bien vite dans un monde où chaque jour il y avait des nouveautés à ne savoir que faire, bien sûr la plupart du temps elles n’étaient que des buzz comme on disait, mais malheureusement c’était ainsi que fonctionnaient les affaires. En gros même si sa découverte était géniale, il fallait quelle répondent à des critères d’actualité et marchands !

Le grand Labbe poussa un cri comme pour le sortir de sa torpeur et vint se poser sur la table et se mit à le fixer.

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11 novembre 2011 5 11 /11 /novembre /2011 22:51

Ce matin il c’était levé tôt afin d’aller à la criée de s’acheter du poisson frais, pour lui évidemment mais aussi pour Diogène. Comme à chaque repas désormais il ferait semblant de jeter les abats par dessus bord, et bien sûr raterait son geste afin que le Labbe puisse récupérer sa pitance tout continuant d’exercer son travers de chapardeur. Il aimait cette sorte de jeu de dupes, où chacun feignait de ne pas faire exprès, de ne pas comprendre, lorsqu’il offrait à l’autre, alors que leur entendement s’ajustait de plus en plus dans les habits de la connivence On l’on aurait dit que chacun voulait donner à l’autre un peu de son altérité, sans pour autant en faire trop montre. Diogène lui maintenant passait les soirées en sa compagnie, le regardant travailler, et comme pour le remercier de cette présence amicale il faisait jouer régulièrement, par la mini chaîne, les morceaux préférés de l’oiseau, à tout le moins ceux qu’il pensait être ses morceaux de prédilection. Le volatil avait ses goûts particuliers, notamment en musique classique : Vivaldi et les mandolines, Haendel et sa Sarabande, la grande évidemment, Pergolèse et son Stabat Mater, mais semblait apprécier aussi la musique contemporaine, en substance King Crimson dans Epitaph et Genesis dans nombre de ses productions, et tant d’autres encore, mais surtout il ne dédaignait pas réécouter Erik Satie et ses Gymnopédies. Ils passaient donc leurs soirées dans cette atmosphère empreinte de convivialité, instants studieux et musi-caux, chacun restant bien sûr à sa place.

Avant de se rendre à la criée, il était allé attendre le retour des chalutiers à l’entrée du chenal afin de les regarder rentrer au port dans le petit matin, après une nuit éreintante de pêche. La vue était magnifique avec ce chenal se terminant par les deux petits phares de part et d’autre, comme si cette extrémité était une porte, porte s’ouvrant sur l’infini de l’océan, sur cette immensité mouvante et plissée, un univoque paysage s’inscrivant en cette petite ouverture, mais pour lui, c’était bien autre chose, et dans cette informité d’apparence il savait que mille décors se cachaient, capables de surgir les uns après les autres selon l’envie du climat et de la saison, du vent et de la lune. Au lointain, invisibles aux yeux, aux imaginations profanes, il y avait des albatros et des goélands, des calmes plats et ondes formées, des grains tempétueux et des baleines, des dauphins et des ours blancs, des iceberg et des phoques gris, des vagues lisses et d’autres scélérates, des terres inhospitalières et d’aucunes habitées, des ciels épais, gris et noirs, et d’autres d’émeraude ou cobalt, des eaux translucides et certaines céruléennes... et tout ceci, ce pluriel, cette richesse, il les savait, les voyait si bien inscrits et définis en son trouble, en sa mémoire et ses attentes. Au-delà de cette rade, il y avait la vie, un univers monocorde de prime abord mais si divers et multiple en ses possibilités d’être et de se parer. Et rien que de le regarder, l’appel se faisait à nouveau, car il restait tant de lieux et de contrées en ce monde qu’il n’avait encore visitées, qui ne l’avaient encore accueilli... La Baltique, l’Arctique, les eaux de Terre neuve, Le pacifique nord, la Méditerranée, les eaux froides de Behring...et tant d’autres encore... il devrait y retourner autrement, comme autrement il était allé durant un an, en visiteur humble et modeste, respectueux des volontés, des humeurs de ces hôtes, et non plus en vainqueur, empli d’orgueil et de fierté... tel était son destin, telle serait la suite...quelque chose avait changé en lui, il ne pouvait encore le définir, l’expliquer, le formuler, mais il n’avait plus le même regard, le même désir de la mer, la même émotion. La musique intérieure avait changé, et chaque bruit maintenant paraissait être une note en espoir d’une partition.

Il ne pouvait plus faire sans la musique, sans qu’elle n’accompagne les instants, leurs instants, à lui et au Grand Labbe. Il le regardait faire de plus en plus, l’observait, étudiant à la dérobée sa façon de s’intégrer dans ce nouveau monde, sans essayer d’interpréter ses comportements animaux. Mais il lui était difficile de se défaire totalement de ce naturel anthropomorphique, de cette habitude de vouloir in fine appliquer des raisonnements, des finalités humaines, aux agissements des bêtes. Diogène avait de plus en plus tendance, lorsqu’il était sur le pont, ou alors perché sur les haubans ou encore sur une bôme, à pousser des cris éraillés et disgracieux, des sortes de rires bizarres, narquoiseries aviaires, comme pour signifier à la cantonade qu’il était là, et bien là ! Cela ne laissait pas d’intriguer les mouettes et autres goélands natifs du lieu. Etait-ce un langage ? Un vrai ? Ou alors une communication animale sans réelle réflexion ? Une suite programmée génétiquement de signaux bien évidents sans grammaire ni syntaxe ? Une espèce de sabir établi et sans évolution ? Le chant des oiseaux était-il une mélodie ou une prosodie ? Ou peut être qu’une simple projection de notre ressenti à son écoute ? N’est-ce pas l’homme qui parlait de chant quand les oiseaux s’interpellaient ! Quand pouvait-on parler de musique ? Baptiser une suite de sons musique ? Quels étaient les critères et paramètres qui permettaient de définir, de circonscrire cela ? Tout ce questionnement avait tourné en son esprit tandis qu’il avait attendu le retour des bateaux de pêche, le regard perdu dans ce lointain étale, pour voir et revoir encore une fois, ce lever d’un autre soleil, identique à tous les autres en son déroulé, mais si singulier dans ses couleurs et reflets sur l’onde grisée.

Ce matin là, Diogène l’avait rejoint sur la jetée, au bout des estacades, et s’était posé sur le phare, restant immobile, ses petits yeux regardant au loin, comme pour imiter ce type avec qui il trainait maintenant depuis plusieurs semaines. Lui, en revanche, pour célébrer ce nouveau sacre de l’astre céleste, avait fait jouer par son Iphone « l’adagio en sol mineur pour cordes et orgue » de Georges Friedrich Haendel... Et bizarrement, quand la musique s’était tue dans les écouteurs du casque, alors que le bruit de moteurs diésel commençait à se faire entendre, le grand Labbre se dressa sur ses pattes palmées, et, battant des ailes, se mit à pousser ce cri rauque et cassant qu’il avait l’habitude d’émettre. Ceci fait, le jabot gonflé d’une sorte d’orgueil, il s’envola, décrivant une large et haute courbe dans le ciel du matin qui se levait, pour ensuite s’en aller rejoindre la goélette amarrée dans l’arrière port.

Messiaen pensait que les oiseaux étaient les authentiques premiers créateurs de la musique... mais ces deniers savaient-ils qu’ils chantaient ? Qu’ils créaient une mu-sique ? Ou tous ces bruits, ces notes, ces vocables... n’étaient-ils que communica-tion territoriale, ou codage de parades amoureuses à dessein de se perpétuer, et aussi vivre ensemble en bonne entente ? Diogène avait-il une émotion ? Naissait-elle lorsqu’il écoutait d’autres oiseaux chanter ? Ou lorsque lui-même poussait la mélodie ?

Les chalutiers rentrés à l’abri du port, il avait reprit à rebours le chemin du chenal pour se rendre directement à la criée et y acheter du poisson frais... pour lui, et le grand Labbe, comme prévu. Dans les jours à venir, il avait rendez-vous avec son éditeur... sur la Valéria.

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11 novembre 2011 5 11 /11 /novembre /2011 13:09

 

 

L’insondable profondeur de ces instants de mal être, ou encore d’euphorie des solitudes, de l'évasion, de la création, ne sont-ils pas les seuls moments, les insignes et privilégiés instants où l’on ressent vraiment notre propre, notre seule et assurée humanité, où l’on se sent vraiment soi-même, tout entier de nous, départi, délivré, du poids de l’image qui nous revient des autres, cette impression pesante et certaine qui nous dicte ce que nous devons être absolument, évidemment, dans une perpétuelle incertitude de savoir, d’appréhender, qui nous sommes au vrai ! Qui est cet être qui nous constitue et s’ébat en notre nom dans un monde de reflets et de relativité ? En cet Enfer? Car qui sommes nous... qui sommes-nous ?

On ne choisit pas d’être ce que l’on est, on le devient sous la pression et la nécessité d’autrui, mais aussi par le refus, la négation de vouloir être ou devenir cela, indissociables corollaires. La désespérance n’est-elle pas l’étonnement de nous savoir vraiment, la stupéfaction de cette rencontre d’avec nous-mêmes ? Une révélation terrible et insupportable, et à la fois la réalisation de l’impossible d’être in fine ce que nous sommes, pour n’être que ce que l’autre veut que nous soyons ! Alors le réel huis-clos, n’est-il cette rencontre in petto d’avec soi, cet insupportable rendez-vous, où le dialogue-monologue est insoutenable, douloureux, illusoire, écrasant, dans le tumulte d’un si pesant silence !

Vivre est-il un obligé, une obligation, lorsque l’on constate que ce nous ne signifie rien, et que la comédie nous échappe, par ce que le dialogue ne convient plus ? Ne nous convient plus ! L’échec, ce qui appert être une non-réussite, n’est-il pas au vrai l’affirmation, la contestation de cette inadéquation au monde, à ce réel imposé ? N’est-il pas la victoire du nous sur eux, sur cet autre nous que nous sommes malgré nous ? Faut-il absolument se relever pour être digne de soi ? La réussise comme parangon, comme victoire d’une humanité triomphante, comme certitude et vérité ! Cette aliénation au dogme, voulant que se redresser fera absolument de nous des êtres emplis de dignité et de beauté, de vertu et de force... des modèles, des héros de ce monde.

Ne pas déchoir, sans désir profond de revenir alors, seule excuse possible pour un pardon, un regard acceptant... Savoir conjuguer son être, verbe d’état, d’état de soi, qui s’accorde avec tout, sans condition, alors que pour avoir il faut être placé avant, devant... seule nécessité pour que le pluriel et le genre soient acceptés, acceptables !

Qui sommes nous au juste, sinon des modèles et des images, confondus et confondants... et plus personne n’ose alors dire ce qu’il est, ne le sachant vraiment, sinon que lorsqu’il s’esseule et se risque à la douleur du contraste et de l’égarement !

Etre fou, reconnu comme tel, pour enfin savoir qui l’on est, tout en acceptant qu’autrui nous dise que nous ne savons plus qui nous sommes ? S’obliger à vivre pour être supportable à son propre regard, ce regard par trop dirigé, par trop illusoire, par trop... étroit et conditionné !

Avoir absolument envie de vivre comme axiome et paradigme sans alternative aucune que la déviance ! Trahison et blasphème de l’individu à l’encontre de l’ensemble, et de sa rassurante certitude qu’être, c’est aller de l’avant, sans cesse, dans la conquête et l'adéquation au discours, dans l’ivresse et les truismes du lendemain... ce lendemain qui chante... à tue-tête!

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