Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Recherche

Articles Récents

11 novembre 2011 5 11 /11 /novembre /2011 22:53

Comme chaque soir depuis son accostage il était allé près du phare à l’entrée du port afin de voir partir les bateaux et se coucher le soleil, accompagné bien sûr de son fidèle Diogène. Puis s’en était revenu tranquillement au port, sans forcer l’allure, dans cette nonchalance coutumière dont il ne se répartissait plus maintenant. Remonté à bord il c’était installé sur le pont puis après un temps de réflexion était descendu pour travailler un peu sur son projet. Voilà deux semaines qu’il était de retour, et il ne s’était toujours pas décidé à quitter la Valéria. Les prétextes et excuses étaient nombreuses pour justifier cette décision paradoxale. Tout d’abord il n’avait personne à voir expressément, et celui qui voulait le voir n’aurait aucun mal à le trouver ici. Ensuite il ne voulait pas laisser Diogène seul, ne sachant comment réagirait l’oiseau à cette solitude nouvelle. Enfin il avait ce travail, cette recherche qui l’occupait à plein temps et rien d’autre d’urgent à faire, et la goélette était le meilleur endroit pour ceci. L’argent il n’en manquait pas, les autres ne lui manquaient pas non plus, et puis s’il voulait croiser des gens il lui suffisait d’aller dans un bar du port. On le connaissait, on savait sa taciturnité e ses habitudes, rares étaient ceux qui venaient le déranger sans une bonne raison. Non ce port était vraiment l’endroit le plus propice pour ce travail auquel il consacrait désormais l’essentiel de son temps.

Tout en écoutant « Duduk of the north » de Lisa Gerrard, il dégustait un Valtepulciano des Abruzzes, vin rouge aimable et anguleux, intense et épicé, dans sa robe rubis lumineuse, limpide et long en bouche, laissant aussitôt l’avoir gouté une espèce de voile sec sur les muqueuses, une sorte de rugosité agréable et étrange saturée de ses parfums délicats. Le grand Labbe le regardait toujours lors de cette cérémonie païenne, comme se demandant ce qui pouvait ainsi passionner ce type lorsqu’il élevait ce breuvage coloré pour le regarder, puis lentement se mettait à le boire, le gardant longuement en bouche, fermant les yeux, et le déglutissant par petites goulées. Ce mystérieux breuvage à l’odeur si marquée, qui semblait le laisser perplexe ensuite, comme ailleurs. Comme égaré dans une pensée, ou une émotion peut-être. Mais que savent les oiseaux des émotions !

Il était assis dans son fauteuil, le verre à la main, les yeux mi-clos, repensant à la journée. Diogène le regardait avec ses petits yeux brillants du haut de l’endroit où il c’était perché, allant d’une patte sur l’autre régulièrement. Il s’était laissé aller au plaisir de ce vin assez alcoolique, et en ressentait maintenant les effets. C’était agréable, un léger début d’ivresse, lorsque le corps semble échapper aux contraintes de la pesanteur, que les idées paraissent claires et faciles, et qu’on fond de l’être une espèce de béatitude rend l’instant singulier et merveilleux sans que l’on sache dire pourquoi. Il regretta presque de ne pouvoir partager cela avec le Labbe, cette sorte de communion que l’alcool ou d’autres drogues procurent au début, ce sentiment si plein d’appartenir à la vie, au monde, départi du moindre souci, dans une actualité évidente et légère. Mais il savait aussi que cela allait vite disparaitre, qu’il ne fallait surtout essayer de le prolonger en continuant de boire, mais au contraire accepter le retour au réel et s’occuper. Il était important de toujours rester celui qui décide et ne pas dépendre, céder au piège de la facilité, car il perdrait alors pour toujours l’agréabilité de ces moments impromptus et délicieux.

Il repensait à cette journée, à ce repas prit en compagnie de son éditeur, à la façon dont Diogène avait réagi à cette visite, au propos et idées échangés, à leurs diver-gences. Il lui semblait s’être quelque peu réveillé, d’être sorti d’une sorte de douce léthargie, d’une félicité innocente, naïve même, de laquelle les arguments de l’éditeur l’avaient sorti. C’était maintenant qu’il en prenait conscience, doucement, par le travers ce petit dérangement qui avait quelque peu perturbé ce rituel quotidien de leur eucharistie... par cette envie de prendre quelques verres au lieu que d’un. Il n’était pas le seul à ressentir ce changement d’atmosphère, Le grand Labbe aussi n’était pas... dans son assiette ! D’ailleurs dès l’arrivée du type il avait manifesté une espèce de contrariété, de colère en ne cessant de survoler le pont en criaillant, et même en lâchant quelques fientes sur le bordage chose qui n’avait jamais faite jusqu’alors ! Oui il était contrarié, aux tréfonds de lui-même quelque chose le démangeait, avait rompu ce charme qui le transportait depuis son départ. Ce n’était pas une évidence, un fait bien défini, une parole, quelque chose d’argumenté, c’était un petit malaise, un de ces trucs qui vous perturbe mais dont vous n’arrivez à dire la réelle teneur...implicite, intrinsèque à l’instant et sa mésaise.

L’autre avait joué son rôle comme toujours, comme quoi il était heureux, flatté etc etc... Bien qu’il fût sincère au demeurant. C’était emballé bien avant qu’il n’ait le temps d’expliquer ce sur quoi il était en train de travailler, et qui l’avait poussé à partir un an durant. Il avait fallu attendre l afin du repas et les paroles de conve-nances, les exclamations de politesse et de flagornerie presque, bref laisser passer le superfétatoire, pour enfin aborder l’essentiel... à se yeux à lui. Les effets de la digestion ajoutés à ceux de l’alcool avaient quelque peu fait taire l’éditeur et il avait pu alors lui expliquer, sans trop en dire dans un premier temps, ce vers quoi il voulait aboutir et comment il ferait et avait commencé de le faire. L’autre avait acquiescé et l’avait laissé parler, il l’avait écoué dans son demi-sommeil, agitant de temps à autre la tête pour montrer qu’il comprenait, ou alors agrandissant les yeux ou faisant un geste de la main pour signifier son étonnement. Sur le moment il avait pensé que c’était gagné, que l’éditeur le soutiendrait sans restriction dans sa démarche, sa façon d’aborder et de délivrer la chose. Mais l’autre était avant tout un homme d’affaires, et même dans les vapeurs de l’alcool, son esprit mercantile, quand il s’agissait d’argent, du sien surtout, savait garder la tête sur ses épaules !

Il n’avait rien refusé ni critiqué de prime abord, rien remis en cause formellement, comme tout bon vendeur qu’il était. Non il avait parlait de temps, de surprise, de coût, d’exclusivité, du marché de l’édition et de ses obligations, que tout cela était magnifique et l’intéressait au plus au point, mais qu’il ne fallait pas vouloir se préci-piter, tout donner d’un coup, mais bien au contraire, prendre son temps, réfléchir, trouver une bonne attaque marketing, qu’il fallait créer un besoin chez les gens, titiller leur curiosité, et tout cela suivant un plan bien établi, et dans l’air du temps ! Sinon ce ne serait qu’un succès d’estime, un truc certes original mais que l’on oublierait bien vite dans un monde où chaque jour il y avait des nouveautés à ne savoir que faire, bien sûr la plupart du temps elles n’étaient que des buzz comme on disait, mais malheureusement c’était ainsi que fonctionnaient les affaires. En gros même si sa découverte était géniale, il fallait quelle répondent à des critères d’actualité et marchands !

Le grand Labbe poussa un cri comme pour le sortir de sa torpeur et vint se poser sur la table et se mit à le fixer.

Partager cet article

Repost 0
Published by Etsivousosiez - dans Nouvelle
commenter cet article

commentaires

valdy 13/11/2011 13:22



Il faut que je lise dans la continuité... Je repasserai ce soir peut-être.... Au final Johan, vous avez, à ce que je vois, une somme de belles pages, qui, à n'en point douter -même si l'on
doit  se relire encore- devrait être proposée chez un éditeur ....


Amicalemnt,


Bises, Valdy