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24 octobre 2011 1 24 /10 /octobre /2011 21:23

 

Dans quelques heures il passerait le cap de Bonne espérance, cela faisait deux jours qu’il avait quitté L’île Rouge où il avait fait escale quelques temps afin d’avitailler et de réparer les petits dégâts de la Valéria, notamment ceux sur les voiles, causés par les tempêtes lors de son passage dans le pot au noir. A bâbord, en fond de décor, se dessinait les côtes d’Afrique du sud ; Léo Ferré chantait la fuite du temps, la mer était agréable et belle, il se sentait bien à la barre, le grand Labbe, perché sur le bastingage, semblait lui aussi savourer la beauté du paysage qui les entourait ; au loin sur l’horizon, le soleil plein, tel une orange Afrikaner bien mûre, amorçait sa descente vers l’Atlantique. Bientôt serait le chemin du retour, la remontée au nord, la fin des mers chaudes et tourmentées, la lutte contre d’autres vents et courants. Que d’émotions emmagasinées, d’images, de souvenirs, d’impressions, si différentes des précédentes, dans de précédentes aventures, et ce sentiment aussi d’avoir trouvé quelque chose, à tout le moins d’en avoir pressent puis ressenti l’existence, et de savoir que ce n’était plus qu’une question de temps et de patience pour la faire éclore, sortir au plein jour. "Avec le temps va tout s’en va, l’autre à qui l’on croyait.... "

 

Depuis des mois il se sentait libre, libre d’un poids dont il n’arrivait à définir la cause réelle, il se sentait léger, allégé, si bien dans sa cénesthésie, cette perception si étrange et indicible de soi... comme s’il se sentait vivant pour la première fois de sa vie, et qu’auparavant il n’avait fait que paraître, donner aux autres ce qu’ils attendaient de lui, joué un rôle, afin que tourne tranquillement la terre sociale, sans trop de heurts et de chahut. Mais peut être aussi, pour pouvoir s’endormir sans se poser trop de questions. Il avait retrouvé le bonheur de naviguer, les plaisirs des manoeuvres et leurs élégances, le travail sur les cartes, l’étude du ciel... et sa contemplation. Et puis ces instants insignes, si simples et beaux, comme cette arrivée nocturne à Madagascar, ombre posée sur l’eau avec ses yeux scintillants, tandis que les Moody blues leur racontaient la nuit de satin blanc ; lui à la poupe savourant un vin de parfums et d’astringence dont les tanins asséchaient la bouche à la rendre rugueuse. Mimétique d’une eucharistie, d’une action de grâce, d’un sacrement en l’instant d’un partage, d’une communion. Madagascar témoignage vivant d’un passé des Hommes et des bêtes, pays de fleurs et d’étonnement, de passages et transhumances. Madagascar, enfant arrachée à l’Afrique bien avant que les Hommes ne se déchirent. Et bientôt le Cap, avancée du pays de Mandela, de ce voyageur solitaire, immobile, qui durant plus de vingt apprit des autres en restant seul, incarcéré, mais libre, ô combien libre au-dedans, libre d’oublier la vengeance.

 

Il se sentait marin, homme de la mer, compagnon de celle-ci dans l’assomption du risque, et non plus son utilisateur méfiant. Il pensait à son grand-père qui lui avait transmis directement son savoir, sa passion, car son père lui n’avait pas voulu prendre ce chemin, la suite des affaires familiales, préférant aller travailler dans les bureaux des chantiers navals. Une façon de rompre avec l’autorité, le fatalisme, l’atavisme peut-être, mais aussi pour dire non, sans avoir à le prononcer vraiment en face. Et puis il y avait sa grand-mère, femme d’avant-garde qui avait préféré l’amour, sa vérité, sa force de vie, aux apparats du bien être, de l’argent, du confort... sachant que tout cela n’avait qu’un temps, et qu’ensuite il lui aurait fallu se mentir jusqu’à la fin de ses jours... faire accroire. Elle avait choisi la modestie sans effort, sans ostentation, une vie de valeur et d’émotion, une vie où l’on cherchait le bonheur dans les petits instants, les petits endroits où il se cache, pour ensuite le partager ou l’offrir. Elle était si belle en elle, si belle en son regard sur les choses, sur les gens, sans que le temps ne semble altérer cette beauté, comme si les rides bien que présentes ne se voyaient pas, n’aient pas cette prégnance qu’elles ont chez les autres. Il l’avait aimée, et l’aimait encore comme l’on aime une grand-mère, vieille femme douce au parfum de jadis, qui semble mieux comprendre les enfants que les parents, qui connait les lieux enchantés et les histoires qui font dormir. Elle était en lui par ces souvenirs, mais aussi en inconnue, dans les traits, la beauté magique et fascinante de cette jeune femme qu’elle avait été. De cette femme dont il était encore maintenant éperdu, qui n’existait en fait que par les photos et le désir qu’il en avait conçu... ce désir inextinguible et castrateur. C’était un mélange de tout cela qui constituait en l’instant ce bien être qui l’étreignait, cet onguent émollient de son âme.

 

Il jeta un coup d’œil sur le pont au pied du garde corps, Diogène, le grand labbe, était couché sur le cordage où il avait établi ses quartiers depuis quelques temps. Il lui arrivait parfois de partir faire un tour, mais revenait toujours, comme s’il avait voulu se dégourdir les ailes. En absence de vent, alors qu’ils étaient encalminés, il lui arrivait d’aller se poser sur l’eau à quelques encablures du bateau et rester ainsi sans bouger bercé par la faible houle. Le reste du temps il se perchait sur une bôme ou sur le bordage, parfois en haut d’un mat... de temps à autre il explorait la goélette par petit bonds, soutenus d’un coup d’ailes ou pas, ou bien encore dans cette démarche de mal dégourdi du plancher qu’ont les grand oiseaux. Il s’était refusé à le nourrir directement, pour ne pas l’apprivoiser, l’aliéner, et laissait donc trainer çà et là des restes que Diogène se plaisait à chaparder. L’on aurait pu croire que c’était une sorte de jeu entre eux deux... on aurait pu le croire. Mais les oiseux  savent-ils qu’ils sont libres ? Ont-ils ce bonheur de voler qui nous habite ? Car en fin de compte chacun de leur vol est une dépense d’énergie qu’il faudra recouvrer par une recherche incertaine de nourriture...Peut-être que Diogène avait-il comparé les situations et choisi d’être... sédentaire ! Ou alors avait-il pris goût à la musique, et à la contemplation d’en bas des océans...qui pouvait le dire au vrai ?

 

Demain ils franchiraient ensemble le cap, en écoutant « A million miles Away » de Rory Gallagher, cet homme habité, qui chercha ailleurs ce qu’il avait en lui, sans savoir vraiment où il résidait en fin de compte. Demain serait un autre jour, presque identique au profane mais ô combien différent pourtant à celui qui sait ressentir et voir autrement qu’avec les yeux.

 

 

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Published by Etsivousosiez - dans Nouvelle
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commentaires

valdy 25/10/2011 22:55



J'ai adoré cette étape du voyage pour son aspect apaisant d'accomplissement. Et j'ai découvert la cénesthésie. Et j'ai aimé Diogène, l'oiseau cynique ... Merci Johan.


PS : j'adhère totalement aux valeurs de notre navigateur et de sa grand-mère :  l'Etre , avec l'avoir nécessaire bien sûr, mais certainement pas l'avoir au détriment de l'Etre... Et Etre en
musique .....


Super !


Bisou, Johan - gardez moi une place aussi, même si je suis en retard, je reviens toujours au port !



Etsivousosiez 26/10/2011 15:59



Votre place est acquise Valdy nous vous attendrons pas question de partir sans vous iniatrice de ce voyage


bise



ceciliabulle-bulle-bulle 25/10/2011 21:59



je vous lirai demain Johan, suis trop fatiguée;


Dame Céleste a vernis sa malle, quel dommage, pour entretenir les bois et notamment le teck rien de tel que de l'eau de mer...de quel couleur votre malle Dame celeste ? Pourrez vous m'initiez
à cet art de la peinture qui me fut interdit pour cause d'allergie de contact !


Je plaisante...n'empêche que c'est vrai...je me contentais de l'incolore.


bisous à tous et à demain



Dame Céleste 25/10/2011 21:47



ne vous inquiétez pas, ma malle est pleine de vernis ;)



Dame Céleste 25/10/2011 20:35



j'ai mes malles ! permission de monter à bord capitaine poète ???



Etsivousosiez 25/10/2011 20:37



Vous n'avez pas oublié votre stock de vernis j'espère!


Vous pouvez monter à bord dame Céleste votre cab...hamac est prêt :-)