Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Recherche

Articles Récents

27 octobre 2011 4 27 /10 /octobre /2011 16:42

 

Les dépressions et leurs bousculades n’étaient plus que d’agités et tumultueux souvenirs maintenant, la mer avait retrouvé son visage accorte et souriant, encore une semaine à remonter plein nord et ils seraient, tous les trois, à la fin de ce périple de presque un an à quelques jours près. Le vent avait molli depuis plusieurs journées devenant maniable mais se refusant encore, la goélette allait de l’avant en de longues bordées, serrant au mieux la brise, le soir allait bientôt tomber, Diogène était parti depuis ce matin et n’était toujours pas revenu. Etait-ce l’approche des Canaris ou du continent, qui avaient attisé sa curiosité ? Ou peut-être s’était-il lassé de cette vie de terrien ? Il se refusait imaginer  au pire, l’accident, l’égarement, ou qui sait, la connerie d’un marin au fusil trop nerveux... la compagnie du grand Labbe à la tombée du soir lui manquait, ils avaient si souvent partagé cet instant depuis leur premier jour de colocation, et là, de se retrouver seul lui faisait tout drôle. A un moment donné, il avait failli mettre le « Stabat Mater » de Vivaldi, comme pour conjurer le sort, ou alors pour le rappeler, le faire revenir, à l’instar d’un chien que l’on siffle lorsqu’il s’est trop éloigné. Mais il s’était retenu de la faire, Diogène n’était pas un chien, un domestiqué, s’il ne revenait pas c’était qu’il avait ses raisons, voilà tout... il était libre l’oiseau, libre de ses choix, de ses contingences.

 

Bien que solide, fort de caractère, peu habitué à s’apitoyer, à se laisser dominer par la sensibilité et les sentiments, non pas qu’il n’en avait pas, mais parce que c’était ainsi que son grand père l’avait initié à la navigation, à la vie, et cette absence le touchait bien plus qu’il ne voulait l’admettre. Il alla à la minichaîne et fit taire  en plein riff la guitare de David Knopfler du groupe Dire Straits. Après quelques secondes d’hésitation et de recherche, c’est la voix de Léo ferré qui se fit entendre, pour se mettre à conter aux éléments qu’avec le temps tout s’en allait, choses et gens, que battements de cœur et souvenirs s’évanouissaient, forcément un jour, de la galerie j’farfouille.

 

A bâbord le soleil s’approchait lentement de l’horizon, glissant imperceptiblement sur la toile amatie de ce ciel gris bleu. La goélette soulevait une écume légère qui s’étirait de l’étrave à la poupe, soulignant le sillon ouvert en amont. Son ombre et son image faisaient de même. De longs nuages, colorés de rouge et d’indigo par la lumière de l’astre mourant, s’étiraient dans la longueur des cieux  endeuillés, et sur l’eau s’en vint s’épancher, telle une lente hémorragie, un sang à l’hémoglobine orangée. La nappe safranée s’étalait sur les flots en des reflets rosés, en son milieu, plus clair, dans l’axe du soleil couchant, un chemin de lumière vermeille, un vernis scintillant écaillé. Tout cela était beau, et bien plus que cela même, avec le vieux homme invisible qui disait sa complainte du temps, avec le vent léger et frais du soir qui caressait les voiles et la peau, avec les bruits des matériaux qui travaillaient, qui résistaient aux contraintes, avec le chuchotement des clapotis, celui des frottements de la houle qui danse.. avec tout ces paroles... que le monde peut exprimer. Il aurait aimé que Diogène soit là à partager avec lui cet instant.

 

Bien que prévenu, et pas du genre à se laisser aller à la nostalgie, il ne put l’empêcher de se manifester, de sourdre petitement, au fur et à mesure que le ciel et la mer se peignaient de ces couleurs de meurtre, d’un lent, sublime, et délicat assassinat du jour. Oui, tout s’en allait, tout se sentait blanchir et glacé dans ce lit mouvant de hasard, se sentait perdu et floué par les années perdues... Cet étrange sentiment de petite mort, de l’impossible retour, quand se termine les vacances, l’enfance, la jeunesse, lorsque se finit un voyage, une époque...cet instant de ténèbres, entre douceur et angoisse, cette acidité dans le cœur et la gorge qui fait poindre les larmes... ces sanglots et l’envie de tout retenir, et de partir à la fois pour au plus vite s’éloigner de ce que l’on va quitter, afin que ne dure pas, l’instant qui précède le départ. Une année magnifique, merveilleuse, non pas à fuir le modernisme, la folie d’un monde ivre de vitesse et de changement, pas du tout, mais pour simplement retrouver des choses oubliées, des choses si évidentes, si simples, si universelles et insignes, pour qu’elles s’ajoutent aux autres, pour qu’elles les pondèrent, les relativisent, les rendent plus prégnantes et significatives. Avec le temps va, tout s’en va, les jours, les êtres, les horizons, les amours, les amis, les souvenirs, les silhouettes et les ombres, et parfois, les grands Labbe... et les envies de dominer le monde. A quoi bon continuer cette course contre le temps, cette ivresse du toujours plus vite, du toujours plus beau, il avait tout gagné, tout vaincu, et si peu ressenti, si peu vécu, si  peu... aimé. Il n’était que la coupe América, ce succédané de navigation, cette régate d’un autre monde pour gens fortunés, à laquelle il s’était toujours refusé de participer. Là, sur cette goélette, seul, ou presque seul, à l’encontre de tous  les principes, ses principes, il avait tant ressenti, tant vu, écouté, senti, touché, partagé, donné, aimé, tant fait dans cet espace si réduit en cet espace si vaste, il avait arrêté le temps et vécu. Il avait tant à vivre encore, à éprouver au lieu plutôt que de n’avoir de cesse de... prouver.

 

Il avait ouvert une heure auparavant une bouteille de bordeaux, côtes de bourg, et maintenant il laissait  traîner en bouche chaque goulée qu’il prenait, regardant au loin, les derniers sursauts rougeoyants du jour, regardant l’infini d’un ciel délavé par la pénombre, où plus rien n’était sinon quelques nues grises et mauves, et la silhouette d’un oiseau qui venait à lui, prenant son temps en glissant sur l’air, ami revenant dont on ne savait où, mais rentrant chez lui... à bord de la Valéria.

 

Avec le temps va, tout s’en va... mais parfois, avec le temps, à bord, les grand Labbe s’en reviennent.

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Etsivousosiez - dans Nouvelle
commenter cet article

commentaires

valdy 30/10/2011 18:56



Ce voyage intérieur  est magnifique Johan. Entre le pourpre d'une bouteille de Bordeaux et celui d'un soleil couchant. Le Grand Labbe manque mais c'est dans sa nature que de survoler les
mers.


Je suis heureuse de lire en continu en fait. On ressent vraiment ce voyage au long cours en solitaire (mais comment cela aurait-il pu être autrement avec vous ?). Combien de pages au final ? Mais
bon, d'abord la suite ...


Amicalement,


Valdy


 



Etsivousosiez 31/10/2011 11:16



POur l'instant 30 pages word j e pense en gros 40 au final



Céleste 28/10/2011 10:37



toujours aussi magnifique surtout cette description de la mer au soleil couchant !!



Etsivousosiez 28/10/2011 11:10



Vous semblez être la seule à avoir supporté la tempête (je ne crois pas que vous l'ayez lue) Dame Céleste :-)))


Tenez bon cela devrait se finir dimanche je pense


bise et remerciements du navigateur solitaire et du grand Labbe :-)