Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Recherche

Articles Récents

26 octobre 2011 3 26 /10 /octobre /2011 17:57

 

Encore un mois et il serait de retour, la boucle serait bouclée... plus que la remontée atlantique vers le nord, contre vents et courants, et ça s’en serait fini de tout cela, de cette vie totalement vouée aux sensations, à l’absorption du moindre son, mouvement, signe... Klaus Meine de sa voix si spéciale, tant féline, avec cet anglais mâtiné de sonorité teutonne, chantait « Still loving you », la mer était assez formée, la houle ample, vallonnée, donnant l’impression d’une succession de larges et arasées collines, reliefs fluents à la chevelure d’écume. Le mauvais temps s’en venait, il en apercevait les prodromes dans le lointain, où ciel et mer ne faisaient se mêlaient dans une espèce de camaïeu gris sale et épais, accumulation de cumulo-nimbus gras et gravides, qui, par leur épaisseur sombre, commençaient à masquer la lueur du jour. Le groupe Scorpions venait de se taire, il alla vers la mini chaine et lui fit jouer « Eja Mater, Fons Amoris » qu’il pensait être de circonstances après avoir jeté un œil sur l’horizon obscurci..

 

Cet extrait du Stabat Mater de Vivaldi, il le savait, était aussi le morceau préféré de Diogène, car à chaque fois qu’il l’écoutait ce dernier allait se coucher sur l’amoncellement de cordages qui lui servait de nid, et ne bougeait plus, fermant même les yeux semblait-il. C’était assez étonnant comme attitude, comme si ce "chiaroscuro" musical le touchait au plus profond de sa sensibilité de volatil ! A en perdre sa nature méfiante et animale ! Depuis quelques temps le grand Labbe avait fait sa couche de cet enroulement de cartahus situé à la poupe du navire. Un jour, alors que l’oiseau s’en était éloigné pour se dégourdir les ailes, il était allé voir de plus près ce nid improvisé et ne fut pas étonné d’y découvrir un tas de babioles que Diogène avait barboté çà et là au cours de ses explorations de la goélette, car monsieur le philosophe cynique et à plumes, mis en confiance par leurs rapports d’indifférence mutuelle, s’aventurait désormais à l’intérieur du bateau, et il le retrouvait fréquemment dans la cambuse d’ailleurs. Paradis pour ce chapardeur s’il en était. Leurs relations se limitaient à une sorte de cohabitation, où chacun semblait ne pas se préoccuper de l’autre, partageant cet espace, sans  se gêner, ni se fréquenter vraiment. Bien sûr tout cela n’était qu’une parodie, une comédie, un sorte de jeu, de convention, de convenance, car l’un et l’autre s’observaient  à la dérobée  ne ratant rien de ce qui se passait.

 

Il lui fallait maintenant réduire la voilure et se tenir prêt au combat avec la barre vu le grabuge qui s’annonçait en face. Cela allait être  un moment incroyable de chahut, de déplacements brusques et d’amplitudes. Tout le corps, tous les sens allaient être agressés, soumis, activés, violentés. Cette musique lui semblait être de circonstance, bien adaptée à l’agitation des éléments, à leur fureur, leur déploiement... une complainte de la douleur, dans la violence de mouvements et de bruits, de ruptures et de chocs. De prime abord il avait voulu mettre le « prologue du requiem » de Verdi, mais cette grandiloquence ne convenait pas encore, elle aurait étouffé la musique des choses, l’aurait presque masquée. Il allait être bousculé, frappé, giflé par l’air et l’eau, la goélette elle même allait le brutaliser, vouloir se rebeller, s’émanciper et suivre la bestialité des éléments, s’y soumettre... toute la beauté viendrait de la maîtrise, de passer sans heurts, sans forcer, dans une sorte de danse, de ballet aheurté, mais sans dépasser la limite des contraintes, sans salir la chrographie nécessaire et aléatoire. Il fallait que cela soit... beau, beau dans toutes les acceptions du mot, dans toutes les possibilités de le vivre et ressentir, beau dans cette parfaite complétude de toutes les perceptions. Dans quelques minutes et durant peut être des heures, son corps, son oreille absolue, ses yeux, ses muscles et articulations, ses tendons et ses viscères, sa mémoire, son incertitude et sa naïveté, allaient éprouver, apprendre, dans cette sorte de cacophonie en trois dimensions, une nouvelle et différente musique, il ne pouvait manquer cela. Il devait absolument s’y confronter.

 

Diogène ne semblait pas de cet avis, et n’était plus sous le charme du chant, il avait décidé de se retirer pour se mettre à l’abri du mauvais grain. Il savait qu’il le retrouverait plus tard, qu’il ressortirait à moitié assommé de la cabine, éberlué, avec sa démarche caractéristique accentuée par les conséquences des valdingues qu’il aurait à subir tout au long de ce rodéo maritime. Il alla fermer les écoutilles. Se remit à la barre, bien campé sur ses jambes, alerte, protégé par sa tenue spéciale et ses gants, prêt à vivre le spectacle, et y en être. Déjà les vagues venaient se fracasser et exploser  sur la coque, shrapnells liquides de saumures, puis s’épandre et inonder le pont.

 

La goélette paraissait un fétu de paille dans cette succession d’ondes furieuses, sans cesse bousculée, portée en hauteur, pour aussitôt retomber lourdement dans des creux abyssaux où la mer semblait vouloir la recouvrir et l’absorber.

Ce n’était que claquement, craquements, souffles et stridulations, coups, chocs, éclaboussures, cinglures de sel et d’eau, dans une pénombre épaisse collante gluante et grondante. Une sorte de tremblement de mer, de séisme marin, où les hautes vagues s’effondraient pour aussitôt se rebâtir, se reconstruire, s’enfantant sans cesse d’elles mêmes, parthénogénèse des fluides, progéniture bâtarde du vent et de l’océan. Il n’entendait plus maintenant le Stabat Mater, et savait qu’il venait d’entrer dans l’antichambre de l’enfer, et les vagues, incubes informes, se chargeaient bien de l’accueillir et de lui faire savoir. Dante n’aurait pas fait mieux pensa-t-il, et aucuns n’avaient encore su écrire et jouer un si parfait oratorio !

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Etsivousosiez - dans Nouvelle
commenter cet article

commentaires

valdy 30/10/2011 18:46



Bonsoir Johan,


Je n'ai pu aller sur mon blog longtemps, ni même écrire grang chose. Aussi, la lecture de votre nouvelle étant une chose sérieuse, vous me pardonnerez, j'en suis certaine, d'avoir préféré vous
lire dans un moment serein.


L'histoire est bien lancée et équilibrée. L'on pourrait dire qu'elle fend la mer ...  j'adore de plus en plus ce Diogène et la façon non anthropomorphique que vous avez de le décrire. Il
devient malgré cela un animal très particulier et pus doué de raison que le navigateur qui s'aventure loin dans sa passion... et l'on se dit que nécessairement, il faut aller au chapitre suivant.
Ce Stabat Mater de Vivaldi  en pleine tempête est beau bien sûr. Si je peux me permettre - mais c'est écrit maintenant ...,  j'aurais plus ressenti les die irae de Haendel ou Mozart ...
Ne vous vexez surtout pas, ce qui compte, c'est l'écriture, et elle est là ... Je vais voir la suite


Je vous embrasse


Valdy


 



Etsivousosiez 31/10/2011 11:25



Oui j'aime aussi Diogène qui me permet d'installer une conscience, une relation indirecte tout en évitant un interlocuteur humain,  et un intermédiaire entre les éléments et
lui...c'est venu comme cela, au départ une image et puis sans le vouloir consciemment il a pris de l'importance, et plus encore pour la fin :-) Pour Vivaldi j ecomprends votre remarque j'y ai
pensé en écrivant, qu'il aurait fallu plus puissant, mais le stabat est plus signifiant et aussi plait à diogène :-) si si il me l'a dit :-)


Et je réserve une musique plus intense et adaptée pour la fin mais chutttt!


Si j'arrive à écrire le roman j'appronfondirai cet aspect musical, là je vais et écris peu de temps, donc cela vient comme ça sans réflexion ni travail en amont.. j elaisse faire me sdoigts sur
le claviers, serviteurs d'une inspiration que je ne maîtrise pas, dont je n'ai même pas conscience quand je me mets au clavier, je mets une musique et je tape et quand j'ai trop mal j'arrête ,
voilà pourquoi les chapitres sont plus ou moins longs :-) En plus des trucs me viennent à l'esprit en voiture ou quand je me repose, et cela est gênant car j'oublie et pas toujours envie de
prendre des notes :-)...et il faut bien finir:-)


Content que vous aimiez, et merci encore sans vous et cette proposition  je n'aurais pas retrouvé l'envie de la prose, d'écrire des histoires...



Fathia Nasr 28/10/2011 12:09







Fathia Nasr 27/10/2011 12:40







Etsivousosiez 27/10/2011 15:13



merci à toi aussi