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15 octobre 2011 6 15 /10 /octobre /2011 20:14

(Pour rendre plus facile la lecture, tel que me l'a suggéré Valdy, je dépose ici la suite , alors si vous venez pour la première fois il vous faut aller à l'article suivant pour avoir le début de la nouvelle)

   

Après une escale aux Antilles, où il avait fait quelques menues réparations et ravitaillé, il avait décidé de filer plein sud vers le Horn pour y recueillir une tout autre mélodie des océans. Avant de repartir il avait passé un appel à l’éditeur pour confirmer son accord tout lui disant qu’il était encore in capable  de fixer une date de retour ni même la forme que prendrait son ouvrage, et encore moins son contenu. Il lui avait simplement dit que ce serait nouveau, original, et assez particulier, ce qui n’avait pas laissé sans interrogation son interlocuteur.

 

Le Horn n’était pas un inconnu pour lui, l’ayant maintes fois passé lors des Vendée Globe, avant d’être un point de transition, il était avant tout une légende, un mythe, avec  ses histoires fabuleuses et souvent exagérées, certes il restait un lieu difficile pour la navigation, tourmenté, agité, tempétueux, mais plus ce cap maudit redouté des marins, et là il avait envie de le voir vraiment, de l’éprouver, s’y confronter, l’entendre surtout, entendre sa fougue, ses rugissements, sa harangue et les échos de son esclandre. La goélette était capable de supporter cela, et il lui fallait absolument  recueillir toutes les mélopées et plaintes de la mer, ne rien oublier, au risque de passer à côté de la clé, du détail qui menait à la compréhension de cet te musique dissimulée. Il n’était pas du genre à baisser les bras au premier écueil, à accepter la défaite sans avoir tout essayer, sans pour autant ne pas dire stop quand il estimait avoir fait de son mieux... il ne s’entêterait pas outre mesure, mai s ne céderait pas facilement plus aux chants des sirènes de l’abandon.

 

La mer se formait de plus en plus, sa houle s’élargissait et se creusait plus profondément, pouvant bientôt contenir en son creux un cargo de gros tonnage. L’océan et le ciel s’unissaient en leurs teintes, en ce gris lourd, sale et gras des dépressions maritimes, il n’était que l’écume aux crêtes de ces hautes murailles fluentes qui les distinguait. Le navire n’était plus qu’un grain de sable perdu dans l’immensité des ondes. La goélette disparaissait régulièrement dans le concave de ces vagues géantes, s’y trouvant déventée, pour après réapparaitre à leur sommet, elle bourlinguait, luttant pour garder son cap et ne pas se mettre de travers. En cette épreuve, capitaine solitaire, il vivait, ressentait la Valéria dans les contraintes et résistances de son gouvernail, éprouvant sa glisse, sa lutte, sa résistance à l’abattée et son refus de cabaner. Elle était comme un animal petit dans la gueule d’un prédateur, qui se bat de tout son saoul pour survivre, nonobstant la puissance de la mâchoire qui l’enserre, et qui se refuse à la fatalité.

   

Lorsqu’elle plongeait, la goélette semblait s’enfoncer au point de ne plus avoir de carène, de n’être qu’un gréement sans œuvres mortes qui se refusait à se noyer. Et puis, comme par miracle, elle resurgissait de ces eaux tumultueuses qui la portaient sans effort en leur fait pour aussitôt la précipiter dans le gouffre sombre et mouvant qu’elles ouvraient devant elles. La houle gigantesque paraissait comme vouloir s’amuser avec elle, n’acceptant pas que cette barque épaule ses lames. La mer semblait vouloir la briser dans son entêtement à garder le cap, faisant de son mieux pour la drosser ou même mieux encore, la faire chavirer. On ne savait plus si ce grain qui s’abattait était constitué de crachin ou d’écume tant les éléments apparaissaient s’être conjugués et confondus. Seconde après seconde le vent semblait fraîchir. A chaque fois que la goélette était portée au sommet de la montagne marine, toute l’eau avalée lors de la plongée précédente refluait vers la poupe en deux torrents qui couraient de part et d’autre du pont, s’immisçant en partie dans le moindre interstice, et quant au reste, il venait se déverser brusquement par dessus la rambarde arrière. Lui se battait aussi, au côté du navire, les bras tétanisés par les à-coups du gouvernail que l’océan se plaisait à contrarier. Malgré  le danger et la peur, il ne regrettait pas de s’être enfoncé en la tempête, car il pouvait entendre son râle, le chant terrible des sirènes, le souffle puissant des trompettes de Jéricho. La seule chose qu’il craignait c’est que l’eau ne rende inutilisable son enregistreur, et qu’il n’ait pas de trace de cette symphonie fantastique. La Valéria obéissait bien à la barre, rien ne pourrait lui arriver, bien que dangereux, l’instant était incroyablement beau, et c’était avec elle qu’il le partageait.

 

Dans quelques heures, si tout allait bien, il serait au passage de Drake, et après le franchissement le cap dur, tout cela devrait se calmer un peu, et il pourrait alors inspecter la goélette, puis se reposer, mais aussi et surtout, écouter ce que la tempête avait chanté durant leur passage.

 

Vent de travers avant, la mer bien formée, temps magnifique, la goélette glissait sur cette lente ondoyance du pacifique sud, c’était comme une impression de vitesse, de célérité sans effort ni heurt. Du pont surgissait les notes vives et prenantes de Fool’s Overture, crescendo sublime de Supertamp... de ce mélange de sensations sourdait de lui une singulière et puissante émotion, la glissade du tangage, la caresse des risées sur son visage, le sillon tracé par l’étrave qui plongeait et ressortait sans effort apparent, découpant l’onde sans achopper, puis l’eau qui s’épanchait le long de la limite des oeuvres, se rejoignant à la poupe pour finir en un sillage qui lui s’estompait rapidement en remous et clapots, puis disparaissait au loin laissant la vague redevenir lisse et vierge. Il était bien, jamais il ‘avait autant appréhendé son humanité, ce sentiment d’être vivant, bien vivant, en dehors des contingences et obligations, une existence en tant que telle, dans un présent que ne se projetait pas, qui n’attendait rien, sinon d’être et de perdurer... Il se sentait partie intégrante d’un tout duquel il ressentait la force. La musique et le glissement du bateau lui procuraient une sorte d’ivresse douce, d’insouciance, de détachement. Il appartenait à cette immensité sans en crainte l’étendue, partie intégrante d’elle, dans un délicieuse confusion, à part entière et inclus à la fois, acteur et spectateur tout autant. La Valeria dansait, elle dansait sur les vagues, autour la musique semblait les envelopper, les porter et emporter avec la complicité de l’onde. Mélodie protectrice, et chef d’un orchestre invisible. Bientôt Led Zeppelin enchaînerait  avec Stairway to heaven, est-ce cela la vie, le secret de la vie ? Il cria, il n’était que cela pour exprimer ce ressenti extraordinaire !

Ce soir il écouterait comme chaque soir les sons recueillis çà et là tout au long du jour, de la nuit précédente aussi, pour, après les avoir dépoussiérés, les écouter à nouveau, et essayer de les transcrire sur une partition, puis les faire jouer par le synthétiseur de son notebook. Il consignerait ses impressions, y ajouterait les photos, les mots, les odeurs aussi. Il n’avait pas encore élucidé le mystère, fait surgir de la confusion la mélodie, mais il sentait qu’il s’en approchait, qu’il suffisait de pas grand-chose pour que se fasse le déclic, l’accouchement de la symphonie... la symphonie des vagues, la mélopée des cieux et de la mer.

  

Il lui arrivait de naviguer sans musique, tout à l’écoute de l’océan et du vent, des rares oiseaux qui passaient, des navires venant à contre-bord, de leur coup de corne en guise de salutation, mais aussi de ce silence relatif qui paraissait être et cachait tant de choses à celui qui ne savait l’écouter.

 

¬¬¬

Après le franchissement du détroit de Magellan, il était remonté un peu au nord, au large de iles Pitcairn, 25° sud, 130° ouest, évitant les grandes routes maritimes, à dessein de rester seul et de ne pas devoir s’inquiéter des rencontres possibles. Sa destination était l’Australie mais il n’était pas pressé d’y arriver, il avait le temps, des réserves de vivres et d’eau, des batteries qui se chargeaient sans problème soit avec l’éolienne, soit en faisant tourner le moteur diesel. Il avait le temps, oui, c’était cela sa devise... j’ai le temps ! C’était au nom de cette prodigalité du temps qu’il avait mis en panne la goélette puis amené toutes ses voiles, la laissant se faire dépaler lentement par le courant.

 

Depuis combien de temps était-il parti ? Cela lui importait peu au vrai, mais ce soir il n’avait pas eu envie d’écouter les enregistrements de la journée, cela faisait plusieurs jours d’ailleurs qu’il ne le faisait plus, non pas qu’il fût fatigué, ou lassé de ce rythme de vie, de cette sorte d’errance, non, tant s’en fallait, c’était autre chose, comme une envie de rupture, de ne rien faire, de se laisser aller au désir ou au non désir de l’instant, à l’envie de nonchalance. Lui qui avait tant couru de droite à gauche depuis des années, bougeant sans cesse, refusant absolument l’inaction, comme si cela revenait à mourir déjà... il ne voulait rien faire, rien faire sinon ressentir, l’extérieur, son espace, mais tout autant l’intérieur, cette intériorité à qui il laissait peu de place normalement, si peu la parole depuis tant de temps, de peur peut être qu’elle ne vienne gâcher l’illusion des apparences. De plus pour se reconnecter à lui même, à son altérité, il ne faisait jouer par sa minichaîne que des morceaux classiques, retour à la source, aux sources d’une enfance qui comme pour tout un chacun décide en partie de ce que sera l’homme ou la femme de demain.

 

Il s’était assis au bord d’une coupée à regarder la lune qui était pleine, elle se reflétait dans l’eau, ridée par les ondes, et sa lueur fragmentée s’étalait parcellaire sur la surface de l’eau qu’elle éclairait, à l’instar des reflets d’un miroir brisé Son Ipod jouait l’andante pour trio en mi bémol majeur de Schubert, la nuit était belle, emplie par les vibrations des cordes frappées et frottées, la lune semblait danser sur l’onde, se mouvoir lente. En écoutant cela il se retrouvait au temps jadis, au temps de sa grand-mère, de ces instants d’émotion grandiose, de celles qui marquent à jamais les êtres, les estampillent, et qui sans qu’ils le sachent induisent, produisent les choix essentiels, sans qu’ils en aient réellement conscience. Il avait besoin de se retrouver avec elle, de faire sourdre et pleurer en son âme ces larmes si belles du bonheur. Il était seul sur l’infini de la mer, mais aussi dans la vie, il ne s’en plaignait pas, c’était un choix, la conséquence de cet amour bien trop fort et trop grand qu’il avait dans son cœur, ce cœur qui était resté en l’état depuis l’enfance. Il avait beau avoir des mais d’hommes, fortes et calleuses, des épaules larges, une poitrine puissante et des bras noueux, son cœur, lui, n’avait jamais grandi. Il s’était endurci, déguisé, mais il battait toujours sa fragile pulsation, cette chamade de Proust !

 

La nocturne N°20 en ut mineur de Chopin venait de remplacer Schubert, la lune continuait de frissonner sur les vagues ; oui, il était seul, solitaire célibataire, ni femme, ni enfants, un choix, voulument accepté, sans réelle raison explicable, sinon à mettre en avant la notion de liberté, de vie à risques à ne pas imposer aux autres, et cætera et cætera... mais pourtant, oui pourtant, il avait aimé, au plus profond de lui-même, désiré du plus profond de sa chair, espéré aussi, du plus profond de son âme... le partage. Mais voilà, à chaque fois ce ne furent que des aventures, des aventures de voyage, terrestres, et un départ ou un retour y mettait à chaque fois... fin. Bien plus que les traversées, l’appel de la mer, c’était Valéria qui faisait obstacle, c’est elle qui venait en l’église intérieure pour dire, à l’ultime instant, qu’elle s’opposait à cette union. Aucune, malgré leur charme, leurs désirs, leurs qualités, malgré le bonheur et l’avenir que ces vies communes laissaient entrevoir, aucune n’avait pu, réussi à canceller les souvenirs de l’enfance, de cette passion impossible et immorale... aucune n’avait eu la beauté, la féminité, la culture, le talent, la douceur, et l’éternelle jeunesse de cette femme unique qu’avait été sa grand-mère. Aucune n’avait pu ou su marcher sur ses brisées. Le pouvaient-elles d’ailleurs ?

 

La goélette, hirondelles des mers, voiles étouffées, se mouvait à peine dans la nuit, légèrement entraînée par le courant marin, sous la pleine lune qui éclairait le ciel où quelques nuages paraissaient des langues sombres et des ombres lointaines ; il était là, assis les pieds dans le vide, seul, esseulé au beau milieu d’un Pacifique opacifié, revoyant sa vie, la déroulant en lui, douce catharsis bercée par de faibles clapotis chuchotant autour de la coque. Chopin venait de se taire, c’est Astor Piazzolla qui entrait maintenant en scène avec son concierto d’Aranjuez, la guitare se plaignant dans la nuit, dans la brune d’une Argentine imaginaire. Qui était-il hormis ce grand navigateur reconnu, star des plateaux télé, officier de la légion d’honneur, qui avait navigué avec les plus grands noms de la mer, Tabarly, Colas, Kersauson, sur les plus beaux bateaux, les plus rapides, les plus chers, détenteur un jour de tous les records possibles ? Qui était-il au juste ? Pouvait-on l’imaginer parti à la conquête d’un graal sur un navire de presque fortune, à la recherche d’une musique première, que lui seul disait avoir entendue, à tout le moins cru entendre. Comme était belle la mélopée de la guitare dans cette nuit éclairée par la lune, sous cette latitude... comme l’océan devait être troublé d’entendre cela, au point de ne plus bouger et simplement frémir.

¬¬¬

 

A suivre... peut être, car je crois que cela est trop long et découragera les éventuels lecteurs

 

 

 

 

 

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Published by Etsivousosiez - dans Nouvelle
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commentaires

Hécate 22/02/2012 19:36


C'est la sensibilté qui est mienne ,qui m'a fait sentir cela ...merci à vous de cette seconde réponse ...Votre connaissance de l'âme humaine est dans chaque mot...ou presque ..elle est
...profonde .En cela ,un auteur digne de ce nom se reconnaît .


                                                                                       
Bien à vous

Hécate 22/02/2012 19:26


Tout à fait la réponse d'un auteur ! ...:)


                                                 

Etsivousosiez 22/02/2012 19:32



Non en écrivant j e ressentais cela ce mélange  que vous décrivez cette sublimation et intrication des êtres et des éléments


libre de n epas m ecroire,johan a une certaine culture sur l'âme humaine et ses souffrances parce qu'il a vécu,n'est plu sjeune, et aussi pas mal lu et étudié :-)


Et votre analyse est belle forte riche et de qualité admirable critique dans le bon sens du terme



Hécate 21/02/2012 20:57


Me voici sur cette partie du voyage ,je voulais vous dire combien cet horizon infini de l'océan et les pensées du navigateur emportent ...Certes ,c'est le propre du voyage d'emporter ,mais
,il y a dans ces pages,ces réminiscences de l'enfant , ces sensations voluptueuses qu'il éprouvaient en pensant à cette femme Valéria ,sa grand-mère ...dont il a tout reçu ...une femme
qui n'est plus et qui est encore vivante en lui...Le désir à travers l'espace -temps impossible , la fusion étrangement puissante entre ces deux êtres (l'enfant ,et celui qui est devenu homme )
ne semble en rien être abolie ! Ces passages sont vraiment d'une rare sensibilité émotionnelle très ardente ...L'eau ,le ciel ,la terre ...et tout est loin et tout est si confondu ...Bateau
,femme éternisée ,inceste sublimé...


J'espère ne pas être trop abstraite ...dans l'approche que je fais de votre récit .


                                                                                             
votre Hécate

Etsivousosiez 22/02/2012 18:05



Mais ce récit vous appartient et  votre ressenti est libre :-)


Il ressemble au mien lors de l'écriture :-)



valdy 21/10/2011 19:37



Je t'embrasse aussi La Bullebulle,


Ce soir absente, mais ce week-end, je vous lis,


Valdy



ceciliabulle-bulle-bulle 20/10/2011 18:56



ah enfin !!! ce n'est pas trop tôt, la marie commencait a monter ;o))))) et Valdy a débarqué, ouf ! ;o)))))) Oui, je surf mieux sur ta nouvelle vague, Valdy ;o)))))


Pour les coms, suivre les même règles que lorsque l'on écrit un texte. Un paragraphe, une idée. On change de sujet...on fait un nouveau paragraphe ;o)))))


Je t'embrasse Valdy...en espérant que je saurai moi-même appliquer cette règle ;o))))