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27 novembre 2011 7 27 /11 /novembre /2011 21:59

(Essayez avec la musique au moment de la tempête, le 3 ème morceau)

 

La mer est calme et le soleil déverse sa lumière tiède, le vent est faible et la goélette, presque immobile, se balance légèrement, comme prise dans une pétole, rien ne laisse paraître de ce qui vient d’advenir, du combat terrible qui les a menés ici, sinon l’état du bateau, et peut être celui du pilote qui gît allongé sur le pont, sans bouger...rien ne laisse paraître que la vie existe encore, seules les oscillations de la Valéria indiquent qu’il est encore des mouvements. Tout est calme...dans l’œil du cyclone. En regardant de plus près l’on peut voir le pont du bateau qui présente une longue déchirure sur l’avant, là où le beaupré, après sa rupture est venu se planter, d’ailleurs le morceau brisé est encore retenu par les drisses des voiles déchirées dont il ne reste que des lambeaux. Les haubans du mât principal sont cassés en partie et se dernier s’est brisé en son milieu, la partie haute pendant sur le morceau qui tien encore malgré les dégâts aux élingues ; il n’y a plus de grand voile ni de bôme. L’on dirait que la goélette a reçu salves de boulets sur salves de boulets, qu’un navire de guerre s’est acharné sur elle cherchant à la réduire en miettes avant qu’elle ne coule...même la carène a été touchée, portant à tribord une longue estafilade oblique qui balafre aussi bien les œuvres mortes que vivantes... C’est sûrement par là que la Valéria s’est empli d’eau ce qui, l’alourdissant la fait ressembler à une péniche pleine. Les dégâts sont importants, le bateau ne peut plus naviguer, il flotte... tant bien que mal. Il ressemble à un animal blessé, mourant qui est au point de rendre l’âme après une poursuite et une lutte titanesque où toutes ses forces il a jetées, il ne reste rien sur le pont sinon ce corps qui ne bouge pas, allongé sur le dos, le visage tourné vers le ciel. Tout est calme, il fait bon...malgré sa colonne brisée et les plaies qui constellent son corps il se sent bien, tout à fait conscient de l’instant et de ce qui s’est passé il y a peu. Il est bien, si bien qu’il ne regrette rien. Il sait maintenant que l’œil de l’ouragan n’est pas ce qu’il croyait qu’il serait, qu’en cet instant il était à l’entracte et que bientôt reprendrait le concert, que résonnerait magnifiquement la seconde partie de la symphonie des ondes. Il n’était plus en état de participer, de combattre, si tant est que ce verbe était le bon.. il avait fait de son mieux, la Valéria aussi, jamais de vie de marin il n’avait aussi bien chevauché l’océan, le domptant, résistant jusqu’à la limite à ses ruades folles et violentes. Jamais avant lui on avait ainsi approché l’intimité des éléments, partagé leur musique, leur secret... jamais.

  

A l’approche des Bermudes comme prévu il avait rencontré le courant ascendant du Gulf Stream et les vents d’ouest, amure bâbord il était alors remonté vers les Antilles comme lui avait indiqué le Labbe, tout avait parfaite fonctionné, il arrivait pile poil pour rencontrer l’ouragan qui l’attendait. Il était encore une forte dépression, mais celle-ci puisait si avidement l’énergie des eaux chaudes qu’elle se transforma vitement, à la grande stupeur des météorologistes, en tempête tropicale puis en ouragan, gagnant échelon après échelon la suprême catégorie. Jamais le baromètre n’avait eu une chute aussi rapide. A bord il avait suivi cette évolution avec attention tout en longeant à distance les côtes, sentant grandir la force du vent, et les hauteurs de la houle, ravi d’être à l’heure, mais aussi stupéfait que Diogène ait pu ainsi tout prévoir presque à la minute près ! Tout se passait comme prévu, il lui suffisait d’accompagner cette tempête maintenant, de la contourner dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, par l’est, afin que, quand celle-ci se muerait en ouragan, il empannerait et se retrouverait vent arrière, puis de travers et enfin au près, amure bâbord, prêt à s’y engouffrer !. Il allait faire ce que tout marin évite de faire, entrer dans l’ouragan et atteindre la salle des concerts que devait-être, pensait-il alors, l’œil du cyclone... et c’était là, comme suite à une haute lutte, épreuve de l’adoubement, qu’ils seraient reçus, accueillis, reconnus, lui et la Valéria, pour assister enfin à l’exécution de la symphonie des ondes.

   

Plus les heures passaient plus la mer se formait, plus la houle élevait son mur de mouvance. La force du vent s’amplifiait après chaque rafale, l’obligeant sans cesse à choquer et prendre des ris, jusqu’à affaler la grand voile puis la trinquette. La goélette était bousculée de partout, mais elle faisait front, montant sur des vagues de plus en plus vertigineuses, pour ensuite retomber de cette altitude dans la gouffre liquide qui s’ouvrait sous elle, tossant violemment jusqu’à s’enfoncer jusqu'à à la moitié de sa longueur. Brave, elle se battait faisant face à ces géants de saumure qui écrasaient sur son pont leurs violentes déferlantes qui, elles, ne cherchaient qu’à s’engouffrer en ses entrailles pour la faire exploser de l’intérieur. Dans l'Ipod Jethro Tull, lui, jouait "Locomotive Breath". En ces instants, il ne voyait plus le pont, mais seulement les extrémités des mats qui pointaient au dessus de l’onde tourmentée, lui indiquant qu’il n’avait pas encore totalement coulé. Lorsque la houle la portait en son faîte, la Valéria prenait une gîte si forte qu’il s’attendait à ce qu’elle se couche puis cabane... mais elle, à chaque fois, au denier moment, d’un sursaut inhumain,  refusait d’abdiquer et reprenait son inclinaison  normale se préparant à replonger dans les tréfonds obscurs de l’océan en furie.

  

A force de coups et de combat, peu à peu, l’accastillage rendit grâce, d’abord ce fut le bout dehors qui explosa lorsqu'une déferlante i traversa le bateau sur toute sa longueur et faillit presque  arracher le poste de commande. Puis ce furent les voiles qui se dilacérèrent, ne laissant que des lambeaux à chaque assaut plus petits, pour n’être bientôt plus que des morceaux de chiffons attachés çà et là sur les gréements. Il faisait noir, il ne voyait plus le ciel ni l’horizon, et ne pouvait que le deviner quand une vague les emportait en son sommet. II avait beau s’accrocher à la barre, celle-ci ne répondait plus, elle ne servait désormais que de point d’accroche, ils étaient à la totale merci des éléments, lui et la goélette devenue petit esquif sans mâts ni voilure prise dans la gueule d’un monstre démesuré et plein de rage.

  

Malgré cela, malgré les meurtrissures et les blessures du bateau, malgré les coups qu’il encaissait à chaque plongée quand la carène semblait talonner, il n’avait pas peur. Ce fut alors qu’il comprit que le concert avait commencé, et que c’était ici que se jouait la symphonie, ici qu’était l’âme profonde et le secret des éléments, dans cette extrême et absolue agitation, dans cette lutte, cette colère du ciel et de l’océan. Il réalisa que les hurlements du vent, le grondement des vagues gigantesques étaient les notes pures d’une musique nouvelle et qu’il se devait de les écouter, de les ressentir, de les recevoir. Il attendit que se fasse un instant de répit, et lâchant brièvement la barre à laquelle il s’accrochait fermement, modifia la sélection de son Ipod. A peine avait il fait ce geste que déjà la Valéria reprenait un coup de boutoir sur tribord qui entailla sur toute sa longueur la carène à la limite des œuvres. Le bateau craquait de toutes se jointures, de toutes ses fibres de bois, de toutes ses pièces mobiles. C'était comme une plainte sourde de souffrance. Le grand mât menaçait déjà de s’arracher du pont et de faire s’ouvrir comme un oursin la coque du navire.

  

L’émotion fut si intense qu’il faillit défaillir quand le violon commença sa ca-valcade au départ du « concerto pour violons et cordes op.8, N°2 (l’estate.3 presto) » de Vivaldi, incroyable et violent extrait des quatre saisons. Il comprenait, entendait la musique des ondes qui venait s’amplifier en lui, résonner, et s’enrichir de la sienne propre. Les notes sourdaient, se mêlaient et s’emmêlaient, s’appelaient et se répondaient, se conjuguaient et s’entrechoquaient, en un explosif crescendo sublime et titanesque. Il faisait nuit noire, l’océan paraissait un Himalaya mouvant aux sommets étêtés, immense chaîne de montagnes qui ondulait, dans l'obscur d'une nimbe humide où averses et éclaboussures se mélangeaient. Le ciel n’était qu’une épaisse pénombre de nuages qui vomissaient en trombes leur eau froide dans un vacarme ahurissant, et parfois après le flash des éclairs, les craquements effroyables du tonnerre, tels des tambours terribles et tendus, venaient s’aheurter à la coque de la goélette qu’ils mettaient en résonance faisant trembler et vibrer bois et métal, mais aussi ce corps de chair meurtrie, à lui nouer les viscères. C’était un ballet violent et furieux, une charge abominable et féerique où la Valéria, contrainte, dansait et se faisait bousculer jusqu’à choir, mais, refusant de céder, elle se relevait sans cesse pour derechef être secouée, bringuebalée, molestée, puis à nouveau projetée au sol ! A peine le violon s’était-il tu en ses oreilles que « Carmina Burana » de Carl Orff se déclencha à sa suite, sans même l’once d’un silence intermédiaire !

 

Les portes du néant venaient de s’ouvrir, les vents et des cumulo-nimbus grasseyants formaient autour d'eux les murs d’un temple infranchissable, gigantesque muraille de non matière sur laquelle ils venaient se faire précipiter et battre la goélette maintenant agonisante. Plus rien ne pouvait arriver, plus rien ne pouvait lui l'effrayer, il était au centre du néant, d’un néant empli, constitué d’une émotion indicible et surhumaine, inhumaine et absolue, il n’était que de s’en imprégner, de s’en nourrir en attendant que tout se finisse, que tout advienne. Abruti par ce combat sans répit il ne vit pas venir par l’arrière cette vague scélérate et gigantesque, monstrueuse, inimaginable, bâtarde de la houle noire, perfide ogresse nourrit de ses sœurs. Telle une montagne d’eau bouillonnante, s’écroulant de toute sa hauteur, la vague s’affala sans retenue sur eux venant les recouvrir, mais la Valéria nonobstant ses ultimes efforts et un dernier sursaut de courage, ne put s’en extirper, en réchapper, et fut engloutie, disparaissant de la surface tempétueuse qui venait de se refermer sur elle.

 

Il regarde le ciel, s’attendant à voir surgir le Labbe, ne devaient-ils pas en-semble partager cet instant ? Où était-il cet ami alors que tout n’était pas encore terminé ? Comme il aurait aimé qu’il fût là au plus beau de l’ouragan quand fière et brave la Valéria faisait front aux éléments en furie, faisant par cette résistance incroyable honneur à ses hôtes. Il n’a pas mal, il n’a pas peur, il n’a pas de regrets... il se sent apaisé. De la main il caresse le pont de la goélette comme pour la rassurer avant que ne commence le dernier acte de cet opéra, que ne reprenne la symphonie. Il a sa réponse et sait maintenant que cette musique, que cette œuvre, n’a qu’une seule salle de concert et ne peut être jouée et partagée ailleurs. La fatigue commence à se faire, il va bientôt fermer les yeux, avant que cela n’arrive il sort de sa poche intérieure la feuille qu’il a imprimée avant de partir et sur laquelle sont écrits les derniers mots que lui avait laissés Diogène, ces mots magiques et si vrais si forts qui l’ont sans crainte mené jusqu’ici. Il les lit une dernière fois essayant malgré l’épuisement d’en sourire. Il les murmurant lentement, détachant chaque syllabe, avec au cœur une émotion inouïe. Voilà ce que le grand Labbe lui avait dit avant son départ :

 

« Audaces fortuna juvat ; carpe diem quam minimum credula postero ; justum ac tenacem,propositi virum, felix qui potuit rerum cognoscere causas, quidquid agis, prudenter agas et respice finem , credo quia absurdum, homo sum et humani nihil a me alienum puto ; remau tetigisti macte animo ; ; ad impossibilia nemo tenetur, ab amicis honesta petamus ; adde parvum parvo magnus acervus erit ;ante mortem, petite et accipietis, quoerite et invenietis, pulsate et aperietur vobis . »

 

(La chance sourit aux audacieux, mets à profit le jour présent sans croire au lendemain L'homme juste est ferme en son dessein. Heureux celui qui a pu pénétrer les causes secrètes des choses. Quoi que tu fasses, fais-le avec prudence, sans perdre de vue la fin. Je le crois parce que c'est absurde, je suis homme, et rien de ce qui touche un homme ne m'est étranger. Tu as touché la chose de la pointe de l'aiguille, à l’impossible nul n’est tenu. À un ami, on ne doit demander que ce dont il est capable. Ajoute peu à peu et tu auras beaucoup, avant la mort, demandez et vous recevrez, cherchez et vous trouverez, frappez on vous ouvrira).

 

Il remit dans sa poche le papier replié, ferma les yeux et s’adressa douce-ment à la Valéria, comme on rassurerait un enfant blessé et apeuré qui re-doute ce cache la nuit. En lui étaient sa vie, toutes ces aventures, ces gens croisés, mais surtout les siens... sa grand-mère, sa mère, son père et son grand père, et cette aimée inconnue et si belle de laquelle il avait rêvée chaque jour de sa vie d’homme jusqu'à maintenant. Bientôt allait reprendre la symphonie, les éléments s'en revenaient, il entendait leurs pas, leurs souffles... il avait passé l’épreuve qu’ils lui avaient imposée et désormais il faisait partie de leur monde, univers total d’ici et d’ailleurs, où les choses ne se mesurent pas à leur valeur marchande, mais à la grandeur qu’ils peuvent nous faire atteindre.  "Stairway for Heaven" de Led Zeppelin  commença sa douce mélodie alors que le vent commençait à se lever et les vagues revenir.

 

(Encore un petit épilogue à venir pour vous redonner le sourire)

 

 

 

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Published by Etsivousosiez - dans Nouvelle
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commentaires

Hécate 15/02/2012 19:50


Je l'ai fait ...:)


Allez !...c'est une confidence...d' H

Etsivousosiez 15/02/2012 19:54



Vous avez du faire beaucoup de choses dans votre vie je pense...flatté donc de votre oeil curieux ici


merci



Hécate 15/02/2012 19:37


Une proposition...Dans ce sens ...pourquoi pas ! ...:)


Une voix ajoute une dimension aux mots...comme elle peut les réduire .


Pourquoi vous ai-je un instant pensé que vous sauriez être "metteur en scène " de vos textes ?...

Etsivousosiez 15/02/2012 19:44



Il est vrai que j'aimerais avoir le talent de mettre en scène, quand j'écris  nouvelle ou romans je vis les scènes, et là j'ai vécu la mer sans avoir jamais navigué :-)


Mais je ne contrôle pas réellement mon écriture



Hécate 15/02/2012 14:17


Metteur en scène qui ordonnez comment aborder votre oeuvre ?... 


Je n'ai pas lu ,ni écouté ...Vous me pardonnez ?...faute de temps et ,peut-être parce que ce n'est pas le moment ...

Etsivousosiez 15/02/2012 19:16



Oui cela est long...je n'ordonne rien! Je propose rien d'autre



valdy 28/11/2011 22:46


Bien sûr que vous le retoucherez (mais pas trop ...), mais c'est vraiment beau et ... fort comme les éléments qui le composent ( la mer, la musique, la quête, l'amour idéalisé, 
l'introspection, la solitude, l'amitié homme animal ...) Il faut voir ce que cela donne en continue (plutôt qu'en épisodes) ...


Bonne fin de soirée Johan !

valdy 28/11/2011 21:32


Waouh, Dantesque, Apocalyptique et pourtant heureux ... un texte comme un énorme oxymore d'où surgit la musique, donc la poésie (comme dans la définition linguistique de cette figure de style),


Johan, c'est du fantastique magnifique qui me rappelle les gravures anciennes de Jonas, le vieil homme et la mer et toute cette fantasmagorie. Gardez-le précieusement,


Je vais lire le prologue,


 

Etsivousosiez 28/11/2011 22:19



Je pense retoucher un peu prolonger le combat, suis allé vite car j evoulais finir le jour même..et si j'en fait un roman un jour je détaillerai plus l'approche... j'avoue que j'étais dedans et
que ce fut facile de ce fait, et j'espère ne pas heurter les vrais marins moi le marin  de google qui n'a fait que survoler les sites pour un peu de vocabulaire et éviter de dire trop
de bêtises!