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27 novembre 2011 7 27 /11 /novembre /2011 09:16

La lune dans l’obscurité de la nuit semblait s’enfuir et s’amuser, jouant à cache-cache dans les haies grises et grasses que semblaient être les nuages qu’elle éclairait. Lorsqu’elle sortait d’une de ces caches elle donnait à l’océan une sorte de clarté scintillante et infinie, étale et ténue, cape plissée d’une viscose jaspée. La goélette à la cape, semblait glisser sur cette toile assombrie et brillante à la fois, avançant sans effort, à la largue. Il avait mis deux ris à la grand voile et à la trinquette afin de profiter de ce spectacle qui s’offrait à lui et duquel il faisait partie. Il se sentait bien, assis à la poupe, un verre de vin à la main, bercé par le tangage agréable du bateau. La Valéria filait plein sud, 140 miles par jour de moyenne, bientôt à la hauteur des îles du Cap Vert, là, elle virerait afin de contourner, amure bâbord, l’anticyclone des Açores à dessein d’attraper le courant nord équatorial et les alizés qui le mèneraient presque directement à le rencontre du Gulf Stream. La chaine jouait en sourdine « Hijo de la Luna » et la voix de Sarah Brigtman s’épandait fluide et légère dans la brune marine, ajoutant à l’émotion de l’instant. Jamais il ne s’était senti aussi bien en cette partie de l’océan qu’il avait maintes fois traversée, il s’était éloigné des routes maritimes, confiant la barre au pilote automatique, pour pouvoir profiter du bien être que cette liberté différente lui offrait. En lui était la mission, la satisfaction de celui qui va à l’encontre de son destin, sans peur ni doute, convaincu et empli de ferveur. En son corps couvait un feu, un désir flamboyant, mais une sérénité aussi, pleine d’assurance, de calme... et d’impatience.

 

Peu après le départ du Labbe il avait pris contact avec son ancien routeur, celui qui lui avait souvent permis de déjouer les pièges de la mer et mené à bon port, bien avant ses concurrents directs aux bateaux aussi bien armés que les siens. Leur conversation avait été assez longue, parfois heurtée, puis coupée de silences qui en disaient plus long que leurs éclats de voix. A la fin de l’appel, ils avaient convenu d’un rendez-vous par webcam pour peaufiner ensemble et mettre au point le trajet de sa traversée et convenir du moment le plus approprié pour son départ et l’atteinte de cet objectif dont il lui avait parlé. L’échange informatique avait été pratique et efficace, presque aussi efficace que s’ils avaient été réunis devant les cartes météos et papiers. Son ami s’était d’abord étonné de cette destination, le faisant savoir d’un étonnement inquiet laissant poindre même un début d’encolérement. Il l’avait aussitôt interrogé sur le pourquoi d’une telle destination, en de telles circonstances, mais il avait vite compris qu’il serait inutile et vain de poursuivre ses questions, que l’autre, avec son fichu caractère, n’en démordrait pas. Il persévéra un peu pour dire de ne pas baisser trop vite sa garde, et au moins montrer à son ami que ce qu’il envisageait de faire n’était vraiment pas dans ses habitudes de marin et de prudence. Mais il fit de son mieux les recherches demandées, comme toujours, afin de prédire les conditions qu’il rencontrerait sur la route choisie.

 

Si tout se passait bien il devrait pouvoir rejoindre les Bermudes sans trop de soucis, et, grâce aux dépressions rencontrées, çà et là sur le trajet subéquatorial, s’entraîner et se tester avec goélette avant de toucher au but. Jamais il n’avait ainsi éprouvé, ressenti la mer, et désiré quelque chose avec autant de force et d’allégresse...même une arrivée de transat, après des jours d’efforts et de souffrance, ne lui avait fait atteindre cet acmé de la plénitude, cette sensation d’être vivant, empli de cette vie et de son désir. La Valéria allait bon train, volant presque au dessus des vagues dont elle semblait trancher le faîte sans en subir le moindre contre coup. Son étrave feulait dans la nuit, conquérante, souple, fière, autonome, elle allait vers leur destination, sûre d’elle et de ses qualités, prête à tout, à tout affrontement, à combattre, à faire ses preuves. Guillotine, elle tranchait l’arête des ondes sans coup férir. Il la ressentait, comme un cavalier ressentait sa monture, lui parlait comme on parlerait à un cheval qui vous mènerait au combat pour le rassurer et lui faire comprendre combien sa cavalcade serait une œuvre, son grand œuvre...que cette charge les ferait entrer tous deux dans la légendes des Hommes, et celle de leurs compagnons de route. La goélette paraissait comprendre les murmures qu'il lui adressait entre deux longues gorgées de vin, attaquant mieux encore l’onde qui déferlait, la décapitant d’un coup net  sans lui laissait aucune chance de s’échapper. Il se leva et porta un toast aux éléments, puis à Diogène ce messager des dieux qu’il avait cru entendre criailler le jour de son départ, alors que les chalutiers rentraient au port saluant son passage à coup de cornes de brume. Il lui avait semblé le distinguer, ce piaf chapardeur, dans la nuée ardente des goélands qui s’agitait, frénétique, derrière les bateaux de pêche...

 

La signalisation du navire était en place, le radar actif, il pouvait sans crainte aller dormir un peu, la tête contre la coque afin de sentir lui parler la mer, mais aussi pour être averti du moindre changement de vent ou autre problème. Dans quelques jours il commencerait à voir  bondir les poissons volants, et les daurades impassibles et curieuses, aux lèvres épatées et gourmandes, à leur poursuite, se repaissant, à leur retombée, de ces hydravions aux ailes translucides et d’écailles. Certains viendraient apponter par erreur et finiraient en grillade délicieuse et bienvenue, d’autres poursuivraient leur bonds syncopés, ricochant sans cesse ni fatigue à la surface de l’onde pour de brefs et incessants envols. Il avait hâte de rejoindre la zone dépressionnaire, hâte de hisser ou d’amener les voiles, de border ou choquer drisses et écoutes, de les étarquer, d’aller vent debout arrière ou en travers, bon plein ou au près...il avait hâte de la fatigue, de la lutte, d’une lutte amicale, confraternelle d’avec les océans, d’une joute où chacun se testerait et testerait l’autre dans le respect des règles du combat, sans vrai gagnant ni perdant, pour enfin s’enlacer, se rendre mutuellement le respect, le respect dû à ceux qui se ressemblent, se pardonnent et s’estiment.

 

Tout cela parlait en lui, vivait en lui depuis le départ du grand Labbe, depuis qu’il savait quel serait son rôle dans cette aventure extraordinaire. Il lui semblait être habité, et quand bien même Diogène n’était pas là, il aimait à croire qu’il les suivait, lui et la Valeria, discrètement, complice des cieux et témoin de l’aventure. Il se resservit un verre de Bordeaux, puis, tranquillement, alla s’allonger sur sa couche, tandis le « Stabat Mater » faisait entendre ses premières notes.  Très vite ses paupières se baissèrent bercé qu’il était par le tangage agréable et rassurant de la goélette.

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Published by Etsivousosiez - dans Nouvelle
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commentaires

Hécate 17/02/2012 19:44


... :)


             Bonsoir à vous...

Hécate 17/02/2012 19:40


Sans doute...Vous êtes là ...cependant . Ivre de mots  et de talent ...:)

Etsivousosiez 17/02/2012 19:41



A trébucher :-)



Magicienne 17/02/2012 19:01


Oui...dans ce théâtre de la vie ...bien sûr ,toujours qui est généreux trinque ,c'est là ce qui me navre .

Etsivousosiez 17/02/2012 19:03



Là je devrais être ivre en permanence et  cancereux du foie tant j'ai trinqué:-)



Magicienne 17/02/2012 18:54


Croyez-vous ? Toujours j'ai senti sous le vernis des apparences ce qui s'y cachait ...On ne peut pas toujours fuir...et l'intuition ne fait pas la défense !

Etsivousosiez 17/02/2012 18:56



Oui malheureusement


Moi j'ai tendance à faire confiance à donner


Pourtant je savais mais le monstre avait tant de ressources perfide et pas de limite au mensonge ni à l'art de la comédie :-)


 



Magicienne 17/02/2012 18:44


Le pire est sans limite ...Je ne le sais que trop .

Etsivousosiez 17/02/2012 18:50



Oui, mais  on arrive pas à imaginer que cela peut être!