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14 novembre 2011 1 14 /11 /novembre /2011 15:10

Dans quelques jours il irait à Paris, y passerait la semaine afin de revoir son éditeur dans un premier temps, et alors y déciderait de la forme que prendrait son ouvrage, il profiterait ensuite de ce déplacement pour prendre langue avec un acousticien et des spécialistes du CNRS qu’il avait contactés et curieux de sa démarche. Il lui fallait avancer dans sa quête car le travail du soir, à bord de la goélette, ne suffisait plus, il avait conscience d’avoir atteint ses limites, et maintenant tournait en rond n’évoluant plus... une autre approche, un autre regard, étaient devenus nécessaires. Certes il maintenait son étude de terrain, s’il on pouvait ainsi dire, cette recherche empirique, basée sur l’instinct et le ressenti des choses, allant chaque jour à la rencontre de l’abyme et de sa musique, de son mouvement, de ses couleurs, de ses parfums, car il avait compris que cette musique était un tout, une sorte d’ensemble inséparable passant par l’addition des gnosies, leur complémentarité, leur fusion en l’individu, et que de là pouvait émerger une musique transcendée, primaire et primale, intuitive, intime... incarnée.

Parti au matin, de bonne heure, dans l’indécision du jour et son indistinction, vers le large, à la rencontre des chalutiers, il regardait là Diogène qui participait, en marge, à l’embrouillamini de plumes et de becs, qui virevoltait sans heurt à la poupe d’un navire de pêche, amalgame piaulant et criard en quête d’une pâture. Le Labbe, prudent toutefois, n’était pas en reste pour jouer de la crécelle, s’égosillant à ‘instar de ses congénères en réclame d’une pitance. Depuis quelques temps il avait pu constater que l’oiseau s’était bien acclimaté et trouvait par lui-même sa nourriture. Bien sûr il continuait de chaparder çà et là des restes, dès qu’il le pouvait, mais ce n’était plus l’essentiel de ses repas, mais plutôt manie, un jeu, qu’autre chose. D’ailleurs son trésor s’enrichissait à chaque sortie d’objets nouveaux, signe que le volatil s’était parfaitement intégré à son nouvel environnement. Tout cela le rassurait quant à son départ, Diogène faisait montre d’autonomie, il lui suffirait de laisser entrouverte l’écoutille avant de partir, au cas où l’animal voudrait se réfugier à l’intérieur du navire. Il pensait que Le grand Labbe était plus attaché à la Valéria qu’à lui-même, et que donc son absence maintenant ne risquait plus de le perturber ; ainsi rasséréné il pouvait donc partir plusieurs jours sans inquiétude.

Tout en regardant le manège des goélands quémandeurs il écoutait « l’adagio du concerto N°23 » de Mozart, c’était ainsi qu’il pensait pouvoir au mieux approcher le chant des Ondines, cette musique des tréfonds des choses... en élevant son âme, en allant à la rencontre de son émotion, de lui-même, par l’éloignement des autres et la transcendance de son être, dans l’ivresse des sens, tel l’oracle à l’écoute des Dieux par l’exaltation de sa transe. Il attendait Lorelei, le chant des sirènes, sans besoin qu’on ne l’attachât, sans crainte d’une perdition, mais convaincu qu’une porte s’ouvrirait... celle d’un opéra gigantesque, où se jouerait la plus belle des musiques, la plus charnelle, bien plus qu’un chant religieux, qu’un chant grégorien qui transite par le corps, y vibre, y prend sa tessiture et son essor avant que de sortir, que de s’offrir aux autres chairs.

La mer était belle, longue, infinie et plissée, ondoyante et grise. La Valéria y glissait, facile, vive, souple, tailladant la peau d’écume du tranchant de son étrave, y laissant une éphémère cicatrice qui aussitôt après son passage se refermait sans trace d’une plaie. Elle allait sur les brisées du chalutier qui rentrait au port, suivi par la confusion des oiseaux excités et fous, masse frénétique et compacte, gourmande des restes de poisson. Le grand Labbe maintenant ne laissait pas sa part aux autres, bataillant ferme dans la nuée, s’imposant par sa taille, et sûrement aussi de la stupeur que causait la couleur sombre de son plumage. A l’est, face à eux, sur l’horizon des terres endormies, le soleil lentement annonçait sa venue, projetant faiblement par-dessus cette ligne incertaine la diffuse lueur d’un éclat encore écrasé par l’opacité des nues. La mer était douce en cette mutation qui s’en venait, comme parsemée de feuilles métalliques, selon la mouvance des vagues, écailles miroitantes d’une houle tranquille, armure teintée d’un océan quiet et impassible que la caresse d’un soleil gracile venait effleurer. La musique était là, tapie quelque part, peut-être déjà inscrite en lui, en sa sourdine, en l’attente de l’instrument de sa résonance.

Alors que l’entrée du chenal commençait à se distinguer, Diogène quitta le chahut et la cacophonie des siens, pour revenir, gavé, se poser sur le pont avant de la goélette. De là, installé au mieux sur la lisse, il put continuer à suivre le tohu-bohu duquel il venait de s’extirper, piaulant parfois, comme s’il voulait, par ce cri étranglé, soutenir un probable camarade dans cet essaim tourbillonnant. En peu de temps, ils atteignirent la côte et franchirent la virtuelle frontière de la rade gardée par ses deux phares sentinelles, puis, longeant les estacades couvertes d’algues, s’en furent s’amarrer dans l’arrière port à la place qui leur était dévolue. Le temps d’accoster et de sécuriser les amarres et il irait à la criée acheter du poisson frais tandis que Diogène commencerait à digérer les fruits de sa ripaille à l’abri dans la cabine... en écoutant, bien évidemment son Stabat Mater.

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Published by Etsivousosiez - dans Nouvelle
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commentaires

valdy 17/11/2011 16:42



Je suis là .... je vous lis



Etsivousosiez 17/11/2011 18:19



Merci... cela est écrit avant tout pour vous puisque iitiatrice de l'idée et pour vous remercier de m'encourager et aimer mes écrits