Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Recherche

Articles Récents

13 novembre 2011 7 13 /11 /novembre /2011 21:48

Tandis qu’il écoutait « le générique d’ascenseur pour l’échafaud », improvisation de Miles Davis, Diogène ne cessait de hausser et baisser la tête, comme la rentrant dans son cou, cela ne laissait pas de l’ intriguer, de l’interroger même. Suivait-il le rythme de la musique que jouait la chaîne, ou alors un rythme sien, propre, on encore était-ce une manifestation de sa contrariété, car il était malcontent cela se sentait à sa façon d’être, comportement bizarre qu’il avait adopté depuis que l’éditeur était arrivé. Car non seulement il avait déféqué sur le pont, chose inhabituelle, mais en plus était descendu lors du repas bien qu’il y avait un étranger à bord, attitude qu’il s’était toujours refusée à avoir depuis l’amarrage au port de la Valéria ! Monsieur Labbe s’était même permis de se mêler à la conversation des deux hommes, l’interrompant régulièrement par ses rauquements de crécelle, ou encore en venant se percher sur la table et en traversant celle-ci comme si de rien était, se servant même dans l’assiette de l’invité ! Il avait agi en maître de maison, comme le pacha d’un navire, sûr et arrogant, sans aucun respect de préséance ou de la politesse, s’imposant, râlant, battant des ailes, volant ce qui lui semblait bon de chaparder. Cette attitude il ne l’avait pas comprise, et mise sur le compte d’une sorte de réflexe de territorialité, comme si l’oiseau avait voulu marquer son territoire, or le marquage territorial des oiseaux passait par le chant normalement ! Avec le recul, l’attitude de Diogène lors de la visite ressemblait à s’y méprendre à un comportement humain, conduite de quelqu’un qui n’apprécie pas la présence d’une personne et lui signifie sans ambages.

Les effets du vin commençaient à s’estomper, Miles sonnait si étrangement de sa trompette, et Le grand Labbe continuait son manège insolite. Il décida de prendre l’air sur le pont et y monta. La nuit était belle, fraîche, le ciel était dégagé, un ciel de hautes pression, de calme plat. Les étoiles, indicateurs nocturnes des routes à suivre, scintillaient bellement, et la lune pleine, de sa pâle lueur froide, éclairait la ville et ses alentours, le port et la mer qui allait se perdre dans le lointain obscur et profond. La musique sortait à peine du bateau, amoindrie, étouffée, juste audible, telle un murmure qui ne réussissait pas à marquer vraiment le silence du soir. Diogène vint le rejoindre, et fait rare s’installa près de lui en se perchant sur la rambarde de bois. Les aigus du cornet bouché, la démarche lente et syncopée du piano, les battements paternes de la contrebasse, leurs ombres sur le pont dans la nuit claire et fraîche, des étoiles comme luminaires, seuls tous les deux, entourés du silence, le Labbe le regardant, tandis qu’il était perdu dans ses pensées.

Ecrire un livre lui avait-il répondu, deux même ! Un livre narrant son aventure, illustré par des photos et pourquoi pas un roman ! Un roman racontant cette sorte de retraite mystique en mer, à la recherche d’un absolu, en y ajoutant peut-être une histoire d’amour ou de famille, ce serait pas mal avait-il ajouté ! Il lui suffirait de broder, d’en rajouter, de mettre un peu d’actualité, de révélations, de changer des mots, des dates, en quelque sorte une biographie romancée, il avait même suggéré un titre : les murmures du monde !.... ensuite il lui faudrait aller en faire la promotion dans les principales émissions, en prime time bien sûr, mais aussi à celles en seconde partie de soirée, plus intellos, plus branchées, et le tour serait joué ! Et pourquoi pas une série de DVD ? Une suite montrant son chemin, les océans, les terres rencontrées, les animaux, tout cela avec une voix off, la sienne s’il le désirait, qui commenterait, apportant des informations et des anecdotes de marin, et aussi, on y arrivait enfin, aborderait succinctement, sans trop en faire, par quelques petites phrases lâchées çà et là, quelques interrogations, le problème de cette musique, comment dire...première comme il aimait à le répéter depuis le début de l’entretien. Mais surtout pas, oh non ! Surtout pas de conférences, d’invitations aux journaux télévisés pour parler tout à trac de cette hypothèse, car ce n’était qu’une hypothèse dont il n’avait encore aucune preuve, mais seulement l’intuition ! Il ne devait pas risquer sa réputation là-dessus, risquer de se rendre ridicule, et surtout, surtout, passer à côté de la manne envisagée. D’abord, séduire les journalistes puis le public, se les mettre dans la poche, et ça, il savait le faire, pas d’inquiétude la dessus ; donc revenir tout doucement dans l’actualité sans brusquer les choses, bousculer les habitudes... vendre son truc selon les codes du marché et du système, faire saliver, créer l’envie, le besoin, et ensuite, rameuter, créer une fondation, pourquoi pas ! Pour faire bien, sérieux, mais aussi pour que les gens bien en vue, ceux du sérail, proposent leur aide, ils n’ont rien d’autre à faire, que de se faire mousser, et puis récupérer s’ils peuvent au passage récupérer un peu de sa gloriole pour pas cher...lever des fonds, voilà lever des fonds, comme pour l’institut Pasteur, les pièces jaunes, les myopathes, se la jouer plus sérieux, plus mystère et tralala, et hop dans la poche ! Le tour serait joué ! Il pourrait raconter après ça ce qu’il voulait quand il le voudrait, et tout le monde sans exception, applaudirait des deux mains, puis tendre les siennes pour récupérer l’argent ou encore obtenir les moyens dont il aurait besoin ! Qu’il trouve ou pas cette fichue musique première ! Ce qui comptait, c’était de faire parler de soi, et surtout, donner aux gens l’illusion qu’ils participaient à une grande œuvre, peu importait le reste, ce ne serait qu’un plus... évidemment.

Avait-il fait tout cela pour ça ? Pour une fois de plus faire un coup médiatique, mendier de l’argent, participer à ce cinéma quotidien qui était devenu le principal gagne pain des média. Etait-ce cela qui avait irrité Diogène au point qu’il se soit agité autant ? Saurait-il être ce colporteur, ce bateleur au service du lucre et de la vénalité ? Bien sûr qu’il savait faire, que l’on appréciait sa façon... sa façon de rester en dehors du système tout en y étant quand besoin était ! Oui, il était capable de jouer ce rôle de composition, mais pouvoir le faire ne signifiait pas le vouloir, ni être d’accord avec le principe, la méthode, de donner quitus à toute cette merde médiatique et marchande pour arriver à ses fins !

Le grand Labbe battit des ailes sans pour autant s’envoler, sauta sur le pont, et s’en fut cahin-caha jusqu’à l’écoutille où d’un bond il disparut à l’intérieur du navire. Il attendit un peu, seul, regardant une dernière fois le ciel, et au loin l’océan, mais en lui aussi, profondément en lui, avant de rejoindre l’oiseau, alors que la plainte de Miles Davis se terminait.

Partager cet article

Repost 0
Published by Etsivousosiez - dans Nouvelle
commenter cet article

commentaires