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12 mai 2011 4 12 /05 /mai /2011 19:37

Il est loin ce temps où faire la bise à une fille était un privilège, une émotion nouvelle, une mâle et douce espérance. J’avais 13 14 ans, j’étais transparent, un papier peint qui vivait mais qui se posait et ne bougeait plus dans le regard des autres, dans le mien, intérieur.

Les filles je les voyais, je les désirais pour certaines, de ce désir d’enfant qui grandit sans vraiment avoir à l’esprit ce que son corps demande…je les regardais, elles me troublaient sans, sans me voir…Elles aimaient ce confident, ce garçon sans danger, sans sensualité, sans élan… D’autres plus vieux, plus sûrs, plus matures dans leur chair qui les poussait, virevoltaient autour de ces filles du collège dont les charmes se dévoilaient au fil du temps et des hormones, sous les maquillages outrés de l’époque et les pantis aguicheurs. On inventait doucement cette sexualité de plus tard, par les regards, les mots et les gestes idiots, violence tactile qui contrefaisait les caresses impossibles…nous étions des jeunes mâles à peine éclos de l’enfance, maladroits et désireux de ce que nous ne comprenions pas…guidés inconsciemment par une chair avide de sensations que les mots n’osaient exprimer.

Elle se prénommait Marie France, n’était, avec le recul du temps, pas très jolie, pourtant je croyais l’aimer…Elle voulait « marcher » avec moi, sa copine me l’avait dit….j’avais une petite amie, enfin !!! Ce n’était pas elle dont je rêvais en silence dans ces troubles sans fin et sans réponse, mais bon je n’avais la force de me soumettre au refus, à l’échec…alors je m’imaginais, j’attendais et je m’étais convaincu que j’aimais Marie France. N’allez pas croire que c’était l’amour adolescente d’aujourd’hui emplit de baiser et de caresses, d’émois de la chair et des mains qui courent et découvrent ! Non c’était officiel ! C'est-à-dire que Johan et Marie France étaient ensembles, voilà tout. Je pouvais lui faire cette bise que seuls d’aucuns détenaient le privilège et s’en gobergeaient jusqu’à plus soif le matin à l’entrée du collège. J’étais maintenant de ceux-là, de ces presque hommes qui avaient franchi le fossé, l’épreuve initiatique, la tribu scolaire me reconnaissait en tant que mâle affirmé…j’avais une copine !!!Les conseils fusaient des copains et amies…car je n’avais pas encore donné le fameux baiser, le mystérieux baiser, celui qui se découvre, mais dont chacun croit détenir la technique, l’idoine technique ! Le très sérieux et indispensable sens de rotation de la langue !!!

Chaque matin je pouvais donc m’afficher et donner ces bises nouvelles et de mode aux filles de cette tribu, aborigènes de la sexualité naissante… chaque matin était un bonheur, un renouveau…j’étais un homme ! Pourtant au-dedans les questions restaient les mêmes et sans réponses, et derrière la façade nouvelle, le papier peint était identique.

J’avais ce passeport, ce blanc seing pour entrer dans ce pays des nouveaux convertis, mais j’y pénétrais à petit pas mal assurés, discret comme celui qui croit que sa place est volée, et que quelqu’un va le voir et le crier alentour… J’étais du clan mais pas le chef, un invité sans plus, qui se contentait des bises et du statut d’amoureux, respectueux du code des bonnes manières, de la logique progression des petits gestes et des petits mots du protocole des amours enfantines. Mais dans le monde de ceux devenus grands, il en va autrement, et la viande, et l’esprit, gavés par ces hormones et la duplicité des êtres, poussent aux avanies et font grandir très vite, trop vite les petits garçons amoureux, à coup de blessures et de trahisons.

C’était l’époque des boums, de ces instants licites et travestis où les collégiens se prenaient pour des grands, des initiés ; où l’instinct se contrefichait sans pudeur de la morale et des idées préconçues, pour livrer les cœurs et les âmes aux émotions anciennes qui se cachaient depuis la nuit des temps en nous, aux tréfonds de cette mémoire humaine.

Il y avait ceux qui en étaient et les autres…ceux qui allaient à la découverte, dans la pénombre des garages devenus salle de boum, de ces choses merveilleuses qui faisaient l’admiration de ces autres qui n’en avaient que l’écho.

Un jour donc, on m’invita, on me donna le quitus magique, j’étais invité à la boum que donnait Marie France en son garage, dans sa cité, là bas dans ce lointain quartier des propriétaires. Moi, Johan le petit, Johan le timide avec les filles, le comique de classe, j’allais enfin découvrir ce monde interlope des boums ! Quel choc, quel événement !!!

Je fis donc part à ma mère de cet insigne honneur et de ce qu’il imposait : une dépense !

Chacun devait apporter de quoi, de quoi satisfaire les palais et désirs, libations et bombances qui accompagnaient la frénésie des corps et des sens dans ces pénombres musicales et ….On tomba d’accord sur une bouteille de limonade blanche et un paquet de gâteaux. Calculée dépense qui me permettrait d’entrer et d’en être, juste contribution à la fête.

Arriva enfin le jour et l’impétrant nanti de victuailles festives que j’étais partit donc à pied au travers de sa cité pour rejoindre le lieu magique et mystérieux. J’avais cette peur matinée de désir et d’émotion, mais aussi un goût de ridicule avec ce sac en papier duquel émergeait un goulot. Comme toujours je partais en avance, de peur d’être en retard, et surtout afin d’apaiser la torture de l’attente. La cité était calme et déserte, les gens finissaient de manger et j’allais la peur au ventre vers cette autre cité à la réputation si mal famée, redoutant d’être dépouillé au moindre coin par ces petites frappes notoires dont les noms faisaient frémir chacun d’entre nous.

Tout alla sans encombre, et je me retrouvais dans cette rue où ma bien aimée nous avait conviés. J’étais seul dans cette rue de maisons hiératiques alignées, seul avec mon trouble et ma gêne… seul comme un gamin ! Je compris très vite le ridicule de ma situation, et eus l’impression que l’on ne voyait que moi, que tous derrière leurs vitres se gaussaient de ce jeune homme qui allait et venait avec ce sac dans les bras.

Et si, et si je m’étais trompé !!! Et si, et si l’on ne voulait pas m’ouvrir !!! Et si….Et si !!! Je refaisais le monde, je m’en voulais de ma précipitation, de cette in assurance maladive, de ce manque de confiance, de certitude …j’étais mal, si mal, péripatéticien de ce trottoir désert en attente que le sésame me soit donné.

Le temps comme volontairement se traînait, j’allais et venais, calculant la valeur de mon sachet, de ma mise… me demandant si j’allais danser, si j’allais oser, oser être…et puis d’un coup le fond du sachet céda et ma bouteille échappa à ma prise. En un instant tout s effondra, ma vie se dissipa et la bouteille, elle, victime de l’attraction terrestre, alla exploser sur le macadam du trottoir. Que dire de ce qui se passa en moi ? Je regardais ces éclats de verre, cette mousse sucrée qui pétillait sur l’asphalte….je n’avais plus qu’un petit paquet de gâteaux, le trottoir était souillé, j’étais honteux, paralysé, ne sachant que faire et surtout je comprenais là que j’étais encore un enfant, et que ce monde je n’étais pas armé pour m’ y ébattre.

D’ailleurs cette boum, comme les autres, je la vécus en aparté, loin des autres, contre le mur ne sachant que faire.

Marie France, elle, grandit bien plus vite que moi, puisqu’elle goûta le plaisir de la bonne rotation linguale dans la bouche d’un autre durant ma période de fiancé officiel…ainsi va la vie des petits garçons qui rêvent…

 

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Published by Etsivousosiez - dans Nouvelle
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commentaires

ceciliabulle-bulle-bulle 12/05/2011 21:56



Systématiquement, je reviens ;))) adorablement écrit, jolie histoire, attendrissante... où les bulles se ratatinent, ploc ploc ploc oooooooo:))))



Etsivousosiez 13/05/2011 19:39



Cet épisode je ne l'oublierai jamais... il a marqué ma vie...


Oui les bulles sur le trottoir snifff