(Photo copiée sur http://bloncourt.over-blog.net)
Peu de temps après leur installation, les premières grandes vacances passées, ouvrit l’école de la cité, les écoles plutôt,
connexes, filles et garçons. L’ultime pierre de l’édifice, un monde à part mi ville mi champs, en autarcie complète et identité naissante !
L’école cocon de laquelle un nouveau monde devait naître, en attente d’exuvie, entre passé et présent avec ces jeunes maîtres
porteurs de la tradition séculaire des hussards noirs, messager de l’idéal, missi dominici de la république convalescente et ambitieuse. L’école comme un cœur à part avec son rythme bien à lui,
au fil des saisons de la nature et du calendrier, mais aussi des siennes propres, transmises par les habitudes et les rituels enfantins. Le temps des billes, de la maison au travail par le
chemin des caniveaux, le temps des tournois improvisés à la craie dans la cour de récréation, des gouttes d’eau et porcelaines qui avaient une si grande côte à la bourse du désir. Billes en
terre pour les pauvres sans aucune valeur que celle de l’humiliation. Les sacs cousus par les mères dans ces tissus oubliés, remplis et puis vite maigrelets après les défaites douloureuses et
humiliantes infligées par ces as de la tiquette, gavroches débrouillards de la cité.
Le temps des osselets, des mains râpées sur le macadam par des fascinantes et intrépides balayettes au « trois sans
bouge » ! Le temps des avions en papier planeurs infatigables qui ravissaient Jean lorsqu’il les regardait flotter dans ce ciel circonscrit des alentours, aéronefs fragiles, qui
débordant les frontières invisibles de l’espace aérien de la cour, s’évadaient parfois et s’en allaient continuer leur périple ailleurs, accompagnés de la gloriole de leur ingénieur en culottes
courtes ! Le temps des parties de morpions, tracées au calcaire des champs sur l’ardoise rugueuse de la cour, croix et ronds placés avec minutie puis vite oblitérés par la défaite et la
mode d’un nouveau jeu ! Touche-touche, guerre inventées, bousculades d’une virilité naissante et à confirmer.
Le temps des saisons, le temps des rituels et des classements, le temps impérieux de l’école aussi avec sa rentrée et ses odeurs de
plastique neuf des protège cahiers, une couleur pour chacun des travaux forcés : du jour, de composition, de brouillon… La distribution des fournitures qui rendait plus acceptable cet
enfermement à venir. La répétition des semaines conséquentes et conformes, le poste de radio que le maître sortait chaque mardi de sa secrète cachette pour la séance de chant médiatique de
France musique ! La classe qui se chauffait la voix synchro par des iiii, des aaaa, des oooo et uuuu sous la direction de ces ordres venus d’ailleurs le haut parleur.
La corvée privilège de plantes, de tableau, d’encrier, et les crayons à tailler avec cet appareil magique fixé au bureau !
Chacun son tour, sa semaine, l’impétrant arrivant plus tôt, sacrifiant la récréation du matin (celle où tout se disait, secrets et racontars de la veille) pour accomplir cette mission avec
orgueil et parfois suffisance.
Le temps des plumes Sergent Major que Jean foulait et celui des stylos à bille formellement magiques mais bannis séant, de cette
encre violette dans des encriers sitôt remplis par des morceaux de craies afin qu’elle fût changée au plus vite. Des doigts maculés de copiste débutant, langue dehors et coude sur la table
commune, le buvard en garde fou de gestes malhabiles. Ce temps du respect et de la crainte aussi, du sifflet qui figeait la cour de récréation en une immense sculpture vivante, forêt d’enfants
immobiles où deux ou trois ahuris, cependant le diktat sonore, continuaient leur courses échevelées et se voyaient tancer publiquement puis punis, publique opprobre devant toutes ces statues
intérieurement rassérénées de ne pas en être ce jour !
Celui des filles en face, lointaines et interdites, en silhouette qui jouaient à la corde, à la marelle, avec leurs jeux secrets et
copiés parfois, en douce pour savoir ! « Ce palais royal qui est un beau palais où les toutes jeunes filles sont à marier », ritournelle qu’elles répétaient à l’envi tout en
sautillant par dessus la corde folle qui tourbillonnait ! Comme beaucoup eussent aimé être le préféré de « mademoiselle unetelle qui veut l’épouser », oui non ? Oui
non ? Et cette corde qui tournait et tournait comme un destin inexorable pour des amours à venir ou pas ! Ces jeux de l’autre côté de cette frontière virtuelle mais infranchissable, à
tout le moins là, si féminines activités mais que les garçons regardaient à la dérobée comme curieux de les comprendre, pour essayer ensuite dans la cité avec les sœurs et
voisines !
Le verre de lait ministériel pour une dose de calcium à la récréation, frais ou chaud dans de grandes marmites d’aluminium, avec
cette peau si peu ragoûtante qui flottait et lui faisait choisir immanquablement le breuvage froid.
Le temps des rangs, alignés sur une tête ! Le temps des places au mérite, classement humiliant dans l’espace de la classe, des
bulletins de satisfaction, une image pour dix bons points comme un trésor sans prix, des sorties en chenille humaine jusqu’au portail pour un égaillement général après un bonsoir
monsieur ! Liberté conditionnelle jusqu’au lendemain et retour au bercail par le chemin le plus…long !
Ce temps des visites en sous vêtements, tous en slip blanc et docte regard d’un toubib sur des roubignolles immatures. Celui de
l’orange de noël et de la brioche, des pieds mouillés dans des chaussettes reprisées, de Laurel et Hardy en noir et blanc nés d’un bruyant projecteur dont le faisceau traversait toute la salle
de cantine, où les enfants ensemble et bruyamment faisaient le décompte qui s’égrenait sur le mur dans le cliquetis de la machine des frères Lumière. Des cassures de la pellicule, frustrant et
prétexte à se laisser aller enfin sans risque dans la pénombre et la joie des fêtes à venir ! Le gros et le niais dans leur avion chaque année s’évadant de la légion, mais qu’importait la
répétition puisque les âmes chantaient et frissonnaient de ce bonheur commun !
Celui aussi des timbres à vendre pour lutter contre l’infâme tuberculose millénaire, porte à porte dans les cages d’escalier à
dessein de complaire au maître, cette époque aussi des vaccins et cutis ritualisés !
Le temps des odeurs de cire et de javel à la fin de l’année, lorsque chacun effaçait les traces de sa présence sur la table de
labeur, pupitre sacré, pour ensuite le faire briller au mieux ! Oui Jean, le temps des interminables récréations de juin où l’étude du soir avait un goût d’enfin, saveur des grandes
vacances à venir ; celui où il jouait en classe avec les jeux apportés, ce temps d’adieu pour le passage à niveau supérieur, se demandant ce que serait ce nouvel instituteur côtoyé l’année
durant dont il ne savait mesurer le caractère, et que les plus grands bien sûr se régalaient cruellement à décrire comme terrible et implacable. Ces instants de fin d’année et de remise des
prix dans la salle de sport surchauffée, des édiles barbonnants sur l’estrade, des spectacles en costumes et des dictions en public, de la pêche à la truite, des conserves à caramboler, des
ballons gonflés à l’hélium pour un merveilleux voyage dans l’espace emportant un nom, une adresse, un espoir.
Le temps du petit train dans la cour, des sourires aux maîtres et de la visite des classes où s’étalaient et s’exposaient les œuvres
du travail manuel. Le temps des vacances qui s’en venaient et d’une rentrée si lointaine dans une école qui peu à peu prenait les couleurs d’une autre époque pas encore
entraperçue !
Cette école où personne n’osait entrer hors des périodes scolaires, lieu conventuel et sacré qui cachait c’est certain un passage
secret seul connu d’un bossu que nul n’avait jamais vu, mais qui enlevait les petits enfants bien qu’aucun ne manquât jamais à l’appel lors des rentrées !
Une école en blouse et tableau noir, en craie et encre violette, entre sourire et crainte, une école souvenir entre deux époques
comme couloir de lumière !
( A monsieur Dourdain ce Maître merveilleux de CE1 que je n'oublierai jamais...jamais)